I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une

mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord,

brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en

violentes rafales; de leur souffle âpre et strident... elles

balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa

grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la

lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses

pieds... PARIS..., dont la noire silhouette découpe ses tours, ses

coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de

l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une

vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith... C'est la

lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des

plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.

-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le

voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main

vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie

jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus

de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts...

que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants

dévastateurs... Je suis entré dans cette ville... et elle a été

aussi décimée... Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me

conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois

comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant

attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes

frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.

Mes frères à moi... l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du

Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs,

race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave,

et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans

récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants,

vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que

d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent

ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici

que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte

d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être

j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et

cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes

nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis à sa

porte...

Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle... Le

Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à

travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus

humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a

signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté... ce spectre

livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai

foulé le sol de la France... sa main humide et glacée a abandonné

la mienne... il a disparu.

Et pourtant... je le sens... l'atmosphère de mort m'entoure

encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent

sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son

souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du

Seigneur s'apaise... Peut-être ma présence ici est une menace dont

il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans

cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un

retentissement plus épouvantable... en jetant tout d'abord la

terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville

immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié... Non... il ne me

condamnera pas à ce nouveau supplice...

Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus

misérables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la

mort!...

Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma

soeur sont enfin réunis dans cette ville... Et c'est moi qui leur

apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils

réclament!...

Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre,

après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis... cette

femme a poursuivi sa marche éternelle... En vain elle a pressenti

que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me

tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui

m'amène... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours

emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée,

suppliante, au moment d'abandonner les miens:

-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tâche!

-- MARCHE!!!

-- Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!

-- MARCHE!!!

-- Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.

-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est élancé de

nouveau dans sa route éternelle... Et sa voix a traversé l'espace,

m'appelant au secours des miens...

-- Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais... les

rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants

périls... Ces périls augmentent encore...

-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur

échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles

s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez-

vous en eux?

Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul!

Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs

vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils

travailleront au bonheur futur de l'humanité... Ainsi ils

rachèteront peut-être ma vie éternelle!

Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES...

seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... À l'aide de ces

paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces

faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et

d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de

haine, de violence et de désespoir...

Ces faux prêtres... qui, soudoyés par les puissants et par les

heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au

lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui

souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en

votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures

de ce monde... et que le désir ou l'espérance de moins souffrir

sur cette terre est un crime à vos yeux... _parce que le bonheur

du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanité...

_telle est votre volonté. Ô blasphème!... N'est-ce pas le

contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté

divine?

Par pitié! écoutez-moi, Seigneur... Arrachez à leurs ennemis les

descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de

roi... Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde

association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes

du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir,

puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque...

laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du

courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute

menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien...

Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs

douleurs expieront ma faute... à moi que le malheur, oh! que le

malheur seul avait rendu injuste et méchant.

Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici...

dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne

sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la

terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur

mes pas...

Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le

globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle... j'ai marché...

et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la

terre monte vers vous, Seigneur?... Miséricorde pour tous et pour

moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse réunir les

descendants de ma soeur... et ils sont sauvés...

En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux... il levait

vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements

aigus se changèrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une

voix épouvantée, il s'écria:

-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que

son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma

prière! Le spectre... oh! le spectre... le voilà encore... sa face

verdâtre est agitée de mouvements convulsifs... ses yeux rouges

tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!...

oh! sa main glacée a saisi la mienne...

-- MARCHE!

-- Oh! Seigneur... ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore

dans cette ville!... Mes frères vont périr les premiers!... eux,

si misérables... Grâce!...

-- MARCHE!

-- Et les descendants de ma soeur... grâce, grâce!

-- MARCHE!

-- Oh!... Seigneur, pitié!... Je ne peux plus me retenir au sol...

le spectre m'entraîne sur le penchant de cette colline... ma

marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière

moi... Déjà je vois les murailles de la ville... Oh! pitié,

Seigneur, pitié pour les descendants de ma soeur! Épargnez-les...

faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de

leurs ennemis!

-- MARCHE!... MARCHE!!

-- Le sol fuit toujours derrière moi... Déjà la porte de la

ville... oh! déjà... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grâce

pour cette ville endormie!... Que tout à l'heure elle ne se

réveille pas à des cris d'épouvante, de désespoir et de mort!!...

Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc...

C'en est fait... Paris!!... le fléau est dans ton sein!... Ah!

maudit, toujours maudit!

-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]

Le juif errant - Tome II · 第 52 / 128 题