III. Révélations.

Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin

lorsqu'elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir

si formidable, si étendu, dont disposait l'abbé d'Aigrigny, lui

dit:

-- Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si étrange dans la question

que je viens de vous faire?

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui

avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse:

-- Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet

si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles,

ainsi qu'on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable,

continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre

Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée,

tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui

l'épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de

la Mayeux obstinément attaché sur lui; il lui fit aussitôt un

petit signe de tête plein d'aménité; la jeune fille, effrayée de

se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

-- Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en

voyant que Mlle de Cardoville s'étonnait de son silence, ne

m'interrogez pas sur la puissance de l'abbé d'Aigrigny.

-- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi

cette hésitation à me répondre? Que craignez-vous?

-- Ah! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là

sont si puissants!... leur animosité est si terrible!

-- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui

vous manque jamais.

-- Eh! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi

mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?...

Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous,

mais c'est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes

de votre famille, qui ont tout à redouter... Ah! tenez, ma chère

demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des

secrets funestes à ceux qui les possèdent...

-- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls

dont on est menacé?

-- Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se défendre

au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour

qu'une embuscade.

-- Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que

vous m'avez dits m'inspirent une vague inquiétude...

-- Allons, puisqu'il le faut... ma chère demoiselle, reprit le

jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque

vous ne comprenez pas à demi-mot... je serai plus explicite...

Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave... rappelez-vous

que votre insistance me force à vous apprendre ce qu'il vous

vaudrait peut-être mieux ignorer.

-- Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux,

leur dit à voix basse d'un air mystérieux:

-- N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association

puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des

affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la

société... qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et

des grands... association toute-puissante, qui d'un mot élève ses

créatures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les

rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer?

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette

association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu

parler.

-- Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m'étonne

au dernier point, ma chère demoiselle.

-- Et pourquoi cet étonnement?

-- Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et

vu souvent l'abbé d'Aigrigny.

-- J'ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car

pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime.

-- Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n'était pas

juste; c'est là plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on

devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant

grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable

influence dans le monde sous le dernier règne... Eh bien! sachez-

le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abbé

d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller,

poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci

en Sibérie, ceux-là au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu

des montagnes de l'Amérique, car, je vous l'ai dit, c'est par

hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abbé d'Aigrigny,

que j'ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à

cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus

capable.

-- Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit

Adrienne.

-- Eh! bien! c'est... Et Rodin s'arrêta.

-- C'est... reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la

Mayeux, c'est...

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres

acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en

accentuant lentement ses paroles:

-- C'est... la compagnie de Jésus. Et il tressaillit.

-- Les Jésuites! s'écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un

éclat de rire d'autant plus franc que, d'après les mystérieuses

précautions oratoires de Rodin, elle s'attendait à une révélation

selon elle beaucoup plus terrible; les Jésuites! reprit-elle en

riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont

des personnages historiques très effrayants, je le crois; mais

pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels

qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon

dédain?

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin

reprit d'un air grave et pénétré:

-- Votre aveuglement m'effraye, ma chère demoiselle; le passé

aurait dû vous faire craindre pour l'avenir, car plus que

personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie

dont vous regardez l'existence comme un rêve.

-- Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu

surprise.

-- Vous...

-- Et dans quelle circonstance?

-- Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le

demandez... et vous avez été enfermée ici comme folle? N'est-ce

donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des

membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme

tel, l'instrument aveugle de l'abbé d'Aigrigny!

-- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier...?

-- Obéissait à l'abbé d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de

cette redoutable société... Il emploie son génie au mal; mais, il

faut l'avouer, c'est un homme de génie... aussi est-ce surtout sur

lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vôtres devrez concentrer

toute votre surveillance, tous vos soupçons; car, croyez-moi, je

le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous

attendre à de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre,

mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore...

-- Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et

vous serez avec nous.

-- Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des

honnêtes gens, dit Rodin.

-- Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, complètement

persuadée par l'air de conviction de Rodin, je m'explique

l'inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde; je

l'attribuais seulement à ses relations avec des personnages

puissants; je croyais bien qu'elle était, ainsi que l'abbé

d'Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion

était le voile, mais j'étais loin de croire à ce que vous

m'apprenez.

-- Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous

saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous

environnent, à votre insu, d'agents qui leur sont dévoués!

Lorsqu'ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne

leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment

et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens

possibles, depuis la flatterie jusqu'à la terreur... vous

séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que

vous ayez conscience de leur autorité; tel est leur but, et, il

faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une détestable

habileté.

Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu'Adrienne tressaillit;

puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:

-- Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire à un

pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prêtres

ambitieux est d'un autre âge... Dieu soit loué! ils ont disparu à

tout jamais.

-- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et

disparaître dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors

qu'ils sont le plus dangereux; car la défiance qu'ils inspiraient

s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah!

ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté!

Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et

hypocrite, j'avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie

avant de savoir que l'abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est

à épouvanter... Si vous saviez quels moyens ils emploient!...

Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les

apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les

pièges les plus horribles...

Et les regards de Rodin parurent s'arrêter _par hasard _sur la

Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette

insinuation, le jésuite reprit:

-- En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils

intérêt à vous capter? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce

qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les

affections les plus tendres, car ces monstres parviennent

quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s'en faire contre

vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance

est plus aveugle.

-- Ah! c'est impossible, s'écria Adrienne révoltée; vous

exagérez... Non, non, l'enfer n'aurait rien rêvé de plus horrible

que de telles trahisons...

-- Hélas!... ma chère demoiselle... un de vos parents, M. Hardy,

le coeur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime

d'une trahison infâme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du

testament de votre aïeul nous a appris? C'est qu'il est mort

victime de la haine de ces gens-là, et qu'à cette heure, après

cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en

butte à la haine de cette indestructible compagnie.

-- Ah! monsieur... cela épouvante, dit Adrienne en sentant son

coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles

attaques?...

-- La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive,

l'étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous

approche.

-- Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais

c'est une torture que d'être ainsi en proie à des soupçons, à des

doutes, à des craintes continuelles!

-- Eh! sans doute!... ils le savent bien, les misérables... C'est

ce qui fait leur force... souvent ils trompent par l'excès même

des précautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chère

demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous

est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance;

prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là;

vous les aurez toujours pour ennemis implacables... Et vous aussi,

pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s'adressant à

la Mayeux, suivez mes conseils... craignez-les... ne dormez que

d'un oeil, comme dit le proverbe.

-- Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je à

craindre?

-- Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu... n'aimez-vous pas

tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous

pas tenté de venir à son secours? N'êtes-vous pas la soeur

adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol? Hélas!

pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine,

malgré votre obscurité? Ah! ma chère demoiselle, ne croyez pas que

j'exagère. Réfléchissez... réfléchissez... Songez à ce que je

viens de rappeler au fidèle compagnon d'armes du maréchal Simon,

relativement à son emprisonnement à Leipzig; songez à ce qui vous

est arrivé à vous-même, que l'on a osé conduire ici au mépris de

toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien

d'exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette

compagnie... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère

demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous

adresser à moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre

expérience, sur leur manière d'agir, pour pouvoir vous indiquer un

piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.

-- Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de

Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous

désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller?

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient

eux-mêmes leur propre existence afin d'échapper à leurs

adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la

puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les

faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la

terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l'existence

des _Jésuites_, tandis qu'à ce moment, en retraçant ainsi leurs

moyens d'action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans

l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui

devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus

tard les projets sinistres qu'il méditait.

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l'endroit de

Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dévoiler à

Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si

redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite

d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il était

membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants

conseils qu'il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau

regard qu'elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit

aussi, car il observait la jeune fille avec une attention

soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire étonnée.

Devinant cette impression, voulant l'améliorer encore, tâcher de

détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout

au-devant d'une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le

jésuite eut l'air d'avoir oublié quelque chose de très important

et s'écria en se frappant le front:

-- À quoi pensé-je donc? Puis, s'adressant à la Mayeux:

-- Savez-vous, ma chère fille, où est votre soeur? Aussi interdite

qu'attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en

rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue

avec la brillante reine Bacchanal:

-- Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur.

-- Eh bien, ma chère fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin,

j'ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je

me suis adressé à une personne charitable: voici ce que l'on m'a

donné pour elle...

Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu'il remit à la Mayeux,

aussi surprise qu'attendrie.

-- Vous avez une soeur malheureuse... et je n'en sais rien, dit

vivement Adrienne à l'ouvrière; ah! mon enfant, c'est mal!

-- Ne la blâmez pas... dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa

soeur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander,

_à vous_, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il

ajouta en s'adressant à la Mayeux:

-- N'est-il pas vrai, ma chère fille?

-- Oui, monsieur, dit l'ouvrière en baissant les yeux et

rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxiété:

-- Mais ma soeur, monsieur, où l'avez-vous vue? où est-elle?

comment est-elle malheureuse?

-- Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille; allez

le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière; demandez

à parler à votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de

M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à-

terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et

vous saurez le reste... Dites seulement à votre soeur que si elle

est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l'on

continuera de s'occuper d'elle.

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin,

lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du

magistrat était grave et triste.

-- Et les filles du maréchal Simon? s'écria Mlle de Cardoville.

-- Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.

-- Et où sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier

encore elles étaient dans ce couvent! s'écria Dagobert bouleversé

de ce complet renversement de ses espérances.

À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du

mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du

magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la

porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.

Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de

son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec

angoisse, Adrienne dit au magistrat:

-- Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans

le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces

jeunes filles?

-- La supérieure a refusé de s'expliquer, mademoiselle. «-- Vous

prétendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont

vous parlez sont retenues ici contre leur gré... puisque la loi

vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison,

visitez-la... «-- Mais, madame, veuillez me répondre positivement,

ai-je dit à la supérieure: affirmez-vous être complètement

étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens

réclamer?

«-- Je n'ai rien à dire à ce sujet, monsieur; vous vous dites

autorisé à faire des perquisitions: faites-les.»

-- Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat,

j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait

ouvrir toutes les chambres... mais malheureusement je n'ai trouvé

aucune trace de ces jeunes filles...

-- Ils les auront envoyées dans un autre endroit! s'écria

Dagobert, et qui sait?... bien malades peut-être... ils les

tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'écria-t-il avec un accent

déchirant.

-- Après un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre?

Ah! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous

notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à

Rodin qu'elle croyait derrière elle: quelle serait votre...?

Puis s'apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle

dit à la Mayeux avec inquiétude:

-- Et M. Rodin, où est-il donc?

-- Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant

autour d'elle; il n'est plus là.

-- Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.

-- Quand je vous disais que c'était un traître! s'écria Dagobert

en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous...

-- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais

l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans

cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a

occupée auprès de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-être donner

d'utiles renseignements.

-- Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit

M. de Gernande, et j'étais revenu ici autant pour vous apprendre

le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet

homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé

d'odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans

cette circonstance.

Chose assez étrange! depuis quelques instants Dagobert,

profondément absorbé, n'apportait plus aucune attention aux

paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperçut

même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir

promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la

vérité au sujet de la disparition des orphelines.

Inquiète de ce silence, voulant quitter à l'instant la maison et

engager Dagobert à l'accompagner, Adrienne après un coup d'oeil

d'intelligence échangé avec la Mayeux, s'approchait du soldat,

lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et

une voix mâle s'écriant avec impatience:

-- Où est-il? où est-il? À cette voix, Dagobert eut l'air de

s'éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita

vers la porte. Elle s'ouvrit... Le maréchal Simon y parut.

Le juif errant - Tome II · 第 17 / 128 题