XIV

Pendant que Cartier faisait sa traversée de retour, il se croisait

avec une expédition anglaise composée de deux navires, la Trinité & le

Mignon, montés par une association de gens distingués tenant à la cour

& à la magistrature, réunis sous la direction de maître Hore, homme de

grand courage & fort adonné à l'étude de la cosmographie, pour aller

tenter des découvertes dans le nord-ouest: partis de Londres à la fin

d'avril 1536, ils mirent plus de deux mois à atteindre le cap Breton,

d'où ils gagnèrent l'île aux Pingouins, & s'élevèrent ensuite fort avant

dans le nord, au milieu des glaces; mais la disette de vivres devint

telle parmi eux, qu'ils étaient réduits aux dernières extrémités quand

apparut un navire français bien approvisionné; ils parvinrent à s'en

emparer par la ruse, & s'esquivèrent aussitôt pour retourner en

Angleterre, où ils arrivèrent à la fin d'octobre, & ne purent être

rejoints que plusieurs mois après par les Français qu'ils avaient

dépouillés, & que le roi Henri VIII prit le parti d'indemniser de ses

propres deniers.

En France, où Cartier avait ramené quelques sauvages canadiens, on

s'occupait de les instruire, afin de trouver en eux des interprètes &

des auxiliaires pour la civilisation de leurs compatriotes: ils furent

baptisés le 25 mars 1538; mais le changement de climat leur devint

funeste, & ils moururent tous sauf un seul (une jeune fille) avant qu'on

pût tirer d'eux aucun service. Malgré ce désappointement, une nouvelle

expédition fut résolue par l'intervention active d'un gentilhomme

picard, Jean-François de la Roque sieur de Roberval, que le roi, par

lettres du 15 janvier 1540, nomma son lieutenant général ès terres

neufves de Canada, Hochelaga & Saguenay & autres circonvoisines.

Des lettres royales, données à Saint-Prix le 17 octobre suivant,

instituèrent Jacques Cartier capitaine général & maître pilote de tous

les navires & vaisseaux qui seraient envoyés pour cette entreprise.

Cinq navires jaugeant ensemble quatre cents tonneaux ayant été

convenablement disposés en conséquence, Cartier partit de Saint-Malo

le 23 mai 1541, laissant en France Roberval, qui devait le rejoindre

bientôt avec le complément du matériel destiné à la fondation de

l'établissement projeté. Cartier se trouvait le 23 août au hâvre de

Sainte-Croix; mais il préféra pour l'hivernage de ses vaisseaux un autre

endroit à quatre lieues plus loin, à l'entrée d'une rivière près du cap

Rouge, où il construisit un fort & des magasins, auxquels il donna le

nom de Charlesbourg royal; après quoi il renvoya en France deux de ses

navires, sous les ordres de Macé Jalobert son beau-frère, & d'Etienne

Noël son neveu, qui partirent le 2 septembre. Il alla lui-même

reconnaître au-dessus de Hochelaga les sauts ou rapides qui barrent le

cours du fleuve, revint hiverner au fort, & n'ayant aucune nouvelle de

Roberval à la fin de Mai 1542, il prit le parti de s'en retourner en

France. Ayant relâché au havre Saint-Jean, sous le cap Double, il y

rencontra Roberval qui arrivait enfin avec deux navires, mais il se

refusa à remonter avec lui, & vint désarmer à Saint-Malo, où on le voit,

le 21 octobre, tenir sur les fonts baptismaux la tille du lieutenant de

Roi gouverneur de cette ville.

A quelque temps de là, sur l'ordre du Roi, qui rappelait Roberval en

France, Cartier partit de rechef de Saint-Malo au printemps de 1543

pour aller chercher les restes de cette expédition avortée, & rentra

définitivement à Saint-Malo après une absence de huit mois.

Et l'idée d'un établissement français au Canada demeura désormais

abandonnée pendant plus d'un demi-siècle.

Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres · 第 13 / 18 题