Les côtes derrière lesquelles s'étendent les parages explorés, pour la
première fois suivant toute apparence, par le célèbre malouin, avaient
dès long-temps été reconnues, & la tradition a conservé la mémoire
d'établissements fort anciens en quelques parties de ce vaste littoral
qui s'étend, vis-à-vis de l'Europe occidentale, depuis les abords de la
zone torride jusqu'aux froides régions arctiques.
Les enfants de la verte Erin, qui de nos jours émigrent en si grand
nombre vers les Etats de l'Union américaine, avaient, comme aux Faer-oer
& comme en Irlande, devancé pareillement sur cette marge extrême de
l'Océan occidental, les aventuriers scandinaves, qui partout les
rencontrèrent déjà établis; quand le chef islandais Are Marson, le
trisaïeul du savant Are Froda, fut jeté par la tempête en 983 sur ces
lointains rivages, que les sagas du Nord ont appelés Irland it Mikla, ou
la Grande-Irlande, il y fut recueilli par une population chrétienne, qui
le baptisa & le retint au milieu d'elle; c'est là que seize ans après
vint se réfugier Bioern Asbrandson, s'arrachant à l'amour de la belle
Thurida pour fuir la colère d'un frère offensé; & il avait passé
vingt-huit années sur cette terre étrangère quand y aborda son
compatriote Gudleif Gudlangson, parti de Dublin pour retourner en
Islande, poussé par les vents du nord-ouest jusque par delà l'Océan,
surpris d'y entendre encore les sons de la langue d'Erin, mais reprenant
aussitôt la mer, grâce à l'entremise de Bioern, & emportant de la part
du vieil exilé un anneau d'or pour sa bien-aimée Thurida, & une épée
pour Kiartan, le fils qu'il avait eu d'elle.
A côté de ces vestiges des anciennes émigrations transatlantiques des
Irlandais, leurs voisins les Gallois ont peut-être aussi une place à
revendiquer pour eux-mêmes: du moins se conserve-t-il chez eux une
certaine tradition des navigations occidentales de Madoc, le second
des fils d'Owen Guynedd, un de leurs princes; fuyant les discordes
intestines de sa propre famille, il partit en 1170 pour aller à la
découverte vers ces lointains parages, y choisit un lieu à sa convenance
où il débarqua cent vingt hommes, & revint équiper en Europe une
flottille de dix navires pour transporter dans ce nouvel établissement
tous les éléments d'une colonie permanente; mais là s'arrête la
vieille légende, & quelques vers gallois du quinzième siècle ont seuls
tardivement consacré le souvenir de l'entreprise de Madoc ap Owen.