XXXI

Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour

qui allait décider de sa destinée... Il allait être jugé!

Trop rare était l'occasion pour que L_'Indépendant de Sauveterre_ la

laissât échapper. Paraissant le matin, il publia, «vu la gravité des

circonstances», une édition du soir, qui jusqu'à minuit fut criée dans

les rues par une douzaine de gamins.

Et voici son compte rendu:

_COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE_

_Audience du jeudi 23..._

_PRÉSIDENCE DE M. DOMINI_

_Assassinat--Incendie_

(Correspondance particulière de l'INDÉPENDANT)

Pourquoi dans notre paisible cité ce mouvement inaccoutumé, ce tumulte,

cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques,

ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur tous les visages

l'inquiétude, dans tous les yeux l'anxiété?

C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette ténébreuse

affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en éveil nos

populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit être jugé l'homme

accusé de ce grand crime...

Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hâte, se

précipite, court...

Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il était assiégé par la

multitude, difficilement contenue par les appariteurs aidés de la

gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles

grossières sont échangées. Des mots on passe aux gestes, une rixe est

imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons

conduire au poste deux paysans de Bréchy.

C'est qu'il y aura peu d'élus, on le sait. La place du Marché-Neuf ne

contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de

l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle?

Et cependant nos édiles, toujours empressés à satisfaire les citoyens

qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours à des expédients

héroïques. Ils ont fait abattre deux cloisons, réunissant ainsi à la

salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus.

M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille matière, nous

affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense

vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!

Bien longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture de l'audience, tout

est plein, comble, bondé. Une épingle qu'on lancerait ne tomberait

certes pas à terre.

Pas un pouce d'espace n'a été perdu. Tout autour, le long du mur, les

hommes se tiennent debout. Sur les deux côtés de l'estrade, des chaises

ont été disposées, où viennent prendre place un grand nombre de dames de

la société, tant de Sauveterre que des environs et même des villes

voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes.

Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous

nous garderons de rapporter... À quoi bon! Disons pourtant que l'accusé

n'a pas usé du droit que la loi lui confère de récuser un certain nombre

de jurés. Il a accepté tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne

récusait pas le ministère public. C'est d'un avocat de nos amis que nous

tenons cette particularité, et juste comme il achevait de la raconter,

un grand bruit se fait à la porte, suivi d'un rapide mouvement de

chaises et d'exclamations étouffées.

C'est la famille de l'accusé qui vient occuper les places qui lui ont

été réservées tout près de l'estrade.

M. le marquis de Boiscoran donne le bras à Mlle de Chandoré, qui

porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris foncé, relevée

d'agréments cerise. M. le baron de Chandoré soutient Mme la marquise

de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves et froids. La mère de

l'accusé nous paraît extrêmement affaissée. Mlle de Chandoré, au

contraire, est très animée et ne paraît nullement inquiète, et c'est en

souriant qu'elle répond aux saluts assez rares qui lui sont adressés de

divers côtés de la salle.

Mais on cesse bientôt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorbée

par une grande table dressée au milieu du prétoire, et sur laquelle se

trouvent quantité d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont

d'un grand tapis rouge. Là, sont les pièces à conviction.

Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent,

donnant à tout un dernier coup d'œil. Puis une petite porte s'ouvre, à

gauche, et les défenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un

est maître Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un

avocat de la capitale, maître Folgat, jeune encore et célèbre.

Maître Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il

s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Séneschal, pendant que

maître Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et

demie. Un huissier annonce:

--La cour!

M. Domini prend place au fauteuil de la présidence. M. Du Lopt de la

Gransière vient occuper le siège du ministère public.

Derrière eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jurés.

Tout à coup, grand tumulte. Chacun se lève, chacun se dresse et se

hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, même, dans le fond,

montent sur leur chaise. C'est que M. le président vient de donner

l'ordre d'introduire l'accusé... Il paraît...

Il est strictement vêtu de noir, et avec une rare élégance. On remarque

beaucoup qu'il porte à la boutonnière son ruban de la Légion d'honneur.

Il est pâle, mais son regard est droit et clair, assuré, sans défi. Son

attitude est triste, mais fière.

À peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rangées de

chaises et, malgré les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le

docteur Seignebos.

Mais M. le président commande aux huissiers de faire faire silence, et

après avoir rappelé que toutes marques d'approbation ou d'improbation

sont sévèrement interdites, et s'adressant à l'accusé:

--Dites-moi vos prénoms, lui demande-t-il, votre nom, votre âge, votre

profession, votre domicile...

L'accusé répond:

--Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propriétaire,

domicilié à Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.

--Asseyez-vous, et écoutez l'exposé des faits dont vous êtes accusé.

M. le greffier Méchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la

simplicité terrible fait frissonner l'auditoire.

Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate étant bien

connus de nos lecteurs.

=Interrogatoire de l'accusé.=

M. LE PRÉSIDENT.--Accusé, levez-vous, et répondez catégoriquement. Vous

avez, pendant l'instruction, refusé de répondre à beaucoup de questions.

Ici, il faut que la lumière se fasse. Et, je dois vous le dire, il est

de votre intérêt d'être franc.

L'ACCUSÉ.--Nul plus que moi ne souhaite que la vérité soit connue. Je

suis prêt à répondre...

D.--Pourquoi vos réticences pendant l'instruction?

R.--Je croyais de mon intérêt de ne répondre qu'ici.

D.--Vous venez d'entendre de quels crimes vous êtes accusé?

R.--Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le président,

permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, lâche,

odieux... mais il est en même temps si absurde et si stupide qu'il me

semble l'œuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refusé une

certaine intelligence...

D.--Ceci est de la discussion...

R.--Cependant, monsieur...

D.--Plus tard, vous aurez liberté pleine et entière de faire valoir vos

raisons. Pour le moment, contentez-vous de répondre aux questions que je

vous adresse.

R.--Je me soumets, monsieur.

LE PRÉSIDENT.--Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?

À cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de Chandoré,

qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux.

L'ACCUSÉ (_d'une voix faible_).--Oui.

D.--Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne fût

commis, n'avez-vous pas écrit à votre fiancée?

R.--Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon

métayer, Michel.

D.--Que lui disiez-vous?

R.--Qu'une affaire importante me priverait de passer la soirée près

d'elle.

D.--Quelle était cette affaire?

Au moment où l'accusé ouvre la bouche pour répondre, M. le président

l'arrête d'un geste:

D.--Prenez garde... Cette question vous a été adressée pendant

l'instruction, et vous avez répondu que vous aviez à aller à Bréchy voir

votre marchand de bois.

R.--J'ai répondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce n'est pas

exact.

D.--Pourquoi avez-vous menti?

L'ACCUSÉ (_avec un mouvement de colère qui n'échappe à personne_).--Je

ne pouvais croire à la gravité de ma situation. Je ne pensais pas

pouvoir, moi, être sérieusement compromis par l'accusation qui,

cependant, m'amène sur ce banc... Ce étant, je ne voyais pas la

nécessité de livrer le secret de mes affaires privées.

D.--Mais vous n'avez pas tardé à reconnaître la gravité de votre

situation.

R.--En effet.

D.--Comment alors n'avez-vous pas dit la vérité?

R.--Parce que le magistrat chargé de l'instruction avait été jadis trop

avant dans mon intimité pour m'inspirer une entière confiance.

D.--Expliquez-vous clairement.

R.--Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le président.

Peut-être, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de

modération...

Un sourd murmure accueille cette réponse de l'accusé.

LE PRÉSIDENT.--Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle

l'assemblée au respect de la justice.

La corde au cou · 第 91 / 106 题