JEUDI.--_Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran)._

C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se

promettaient les plus étonnantes émotions.

Aussi, était-ce à qui se procurerait une carte d'entrée à la cour

d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransière, M. Daubigeon et

Méchinet lui-même étaient harcelés de demandes. Des gens qui, la veille,

ne saluaient pas M. Daveline l'arrêtaient dans la rue et sollicitaient

la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait

sans exemple, il se négocia des billets à prix d'argent. Une famille,

enfin, eut l'inconcevable courage d'écrire au marquis de Boiscoran pour

lui demander trois entrées, promettant en échange de «contribuer, par

son attitude, à l'acquittement de l'accusé».

Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout à coup circula dans la

ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux

pompiers qui avaient péri à l'incendie du Valpinson. Qui avait lancé

cette liste? C'est en vain que M. Séneschal essaya de découvrir la main

d'où partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gardé. Et

c'était une perfidie atroce que de venir ainsi, à la veille des débats,

rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines.

--Il y a du Galpin là-dessous, disait en grinçant des dents le docteur

Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-être... Ah! pourquoi Goudar

n'a-t-il pas commencé plus tôt son expérience?

C'est qu'en effet Goudar, tout en répondant du succès, demandait du

temps. Ce ne pouvait être l'œuvre d'un jour que de calmer les défiances

de l'ombrageux Cocoleu. Il déclarait que, s'il précipitait le

dénouement, il perdrait tout irrémissiblement. D'ailleurs, rien de

nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plutôt mieux que

mal. L'agent de Jersey avait télégraphié qu'il était sur la piste de

Suky, qu'il la rejoindrait sûrement, mais qu'il ne pouvait dire quand.

Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouillé

l'île d'Oléron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de

Cheminot.

Si bien que le jour même de la session, après un conseil auquel prirent

part tous les amis de Jacques, il fut arrêté que les défenseurs ne

prononceraient pas le nom de Mme de Claudieuse et s'en tiendraient,

quoi que pût dire le comte, au système de défense imaginé par maître

Folgat.

Hélas! il n'avait que de bien faibles chances de succès, car le jury,

contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive sévérité. Le

banqueroutier fut condamné à vingt ans de travaux forcés. L'homme accusé

de meurtre n'obtint pas de circonstances atténuantes et fut condamné à

mort. On était alors au mercredi. Il fut décidé que le marquis et la

marquise de Boiscoran et M. de Chandoré assisteraient aux débats. On

voulait épargner à Mlle Denise cette épouvantable émotion, mais elle

déclara qu'elle irait seule à l'audience, et force fut de se rendre à sa

volonté.

Grâce à une autorisation de M. Domini, maître Folgat et maître Magloire

passèrent la soirée près de Jacques, à arrêter les derniers détails et à

bien convenir de certaines réponses.

Jacques était excessivement pâle, mais très calme. Et quand ses

défenseurs le quittèrent en lui disant:

--Bon espoir et bon courage...

--D'espoir, répondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez

tranquilles, j'en aurai!

La corde au cou · 第 90 / 106 题