IX

Depuis vingt-quatre heures, Méchinet était si changé que ses sœurs ne le

reconnaissaient plus.

Aussitôt après le départ de Mlle Denise, elles étaient allées le

trouver, espérant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette

mystérieuse entrevue; mais dès les premiers mots:

--Cela ne vous regarde pas! s'était-il écrié d'un accent qui fit frémir

les deux couturières. Cela ne regarde personne!

Et il était resté seul, tout étourdi de l'aventure, et rêvant aux moyens

de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'était pas aisé.

Le moment décisif arrivé, il reconnut que jamais il ne réussirait à

faire passer à Jacques de Boiscoran le billet qui brûlait sa poche sans

être aperçu de l'œil de lynx de M. Galpin-Daveline.

Force lui fut donc, après de longues hésitations, de recourir à la

complicité de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin.

C'était, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le

vice capital était une incurable paresse, et qui n'avait sur la

conscience que de légers délits de vagabondage.

Il aimait Méchinet, lequel, pendant ses séjours antérieurs à la prison

de Sauveterre, lui avait donné quelquefois du tabac ou quelques sous

pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection à la proposition

que lui fit le greffier de remettre un billet à M. de Boiscoran et de

rapporter une réponse. Et il s'acquitta fidèlement et honnêtement de la

commission.

Mais de ce que tout s'était bien passé cette fois, il ne s'ensuivait pas

que Méchinet fût plus tranquille. Outre qu'il était assailli de remords

en songeant à ses devoirs trahis, il frémissait de se sentir à la merci

d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il fût découvert? Une

indiscrétion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il

alors? Destitué, il perdrait successivement toutes ses places. La

confiance et la considération se retireraient de lui. Adieu les rêves

ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver à une belle

position par un mariage avantageux.

Et cependant, contradiction bizarre, Méchinet ne regrettait pas ce qu'il

avait fait, et il se sentait prêt à recommencer.

Telles étaient ses dispositions, quand la vieille bonne de M. de

Chandoré lui apporta la lettre de sa maîtresse.

--Quoi, encore! s'écria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques

lignes:) Dites à mademoiselle de Chandoré que je suis à ses ordres,

répondit-il, persuadé que quelque événement fâcheux était survenu.

Moins d'un quart d'heure après, en effet, il sortit, et avec toutes

sortes de précautions pour dépister les curieux, il gagna la ruelle de

la Charité.

La petite porte du jardin était entrebâillée, il n'eut qu'à la pousser

pour entrer.

Quoiqu'il n'y eût pas de lune, la nuit était fort claire: à quelques

pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et s'avança.

--Excusez-moi, monsieur, commença-t-elle, d'avoir osé vous envoyer

chercher...

Toutes les angoisses de Méchinet se dissipaient. Il ne songeait plus

qu'à l'étrangeté de la situation. Sa vanité se délectait de se voir le

confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus

riche héritière du pays.

--Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous être utile,

mademoiselle, dit-il.

En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son

avis:

--Je pense comme maître Folgat, répondit-il, que le chagrin et

l'isolement commencent à agir d'une façon désastreuse sur le moral de

monsieur de Boiscoran.

--Oui, c'est à devenir fou! murmura la jeune fille.

--Je crois, avec maître Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur

de Boiscoran, en s'obstinant à se taire, empire sa situation. J'en ai la

preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a

recouvré toute son assurance. Le procureur général lui a écrit pour le

féliciter de son énergie.

--Et alors...

--Alors, mademoiselle, il faudrait déterminer monsieur de Boiscoran à

parler. Je sens bien que sa résolution est très fermement arrêtée, mais

si vous lui écriviez, puisque vous pouvez lui écrire...

--Une lettre serait inutile.

--Cependant...

--Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...

--Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier.

Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.

Si claire que fût la nuit, Méchinet ne pouvait voir la pâleur de la

jeune fille.

--Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'à monsieur de

Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...

Elle supposait que le greffier allait bondir, se récrier, point:

--En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?

--Blangin, le geôlier, et sa femme ne tiennent à leur place que parce

qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en échange

d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'établir à la

campagne?

--Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, répondant aux objections

de son expérience:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble

en rien aux maisons d'arrêt des grandes villes... Les prisonniers y sont

rares, la surveillance y est nulle. Les portes fermées, Blangin y est le

maître...

--J'irai le trouver demain!... déclara Mlle Denise.

Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cédant

une première fois aux suggestions de Mlle Denise, Méchinet, à son

insu, s'était engagé pour l'avenir.

--Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni démontrer

à Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses

convoitises. C'est moi qui lui parlerai.

--Oh! monsieur! s'écria Mlle Denise, monsieur, comment jamais...

--Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.

--Tout ce que vous jugerez convenable, tout...

--Alors, mademoiselle, demain, ici, à la même heure qu'aujourd'hui, je

vous apporterai la réponse.

Et il s'éloigna, laissant Mlle Denise si enflammée d'espoir que tout

le reste de la soirée et toute la journée du lendemain, tantes Lavarande

et Mme de Boiscoran, à qui elle n'avait rien confié, ne cessèrent de

se demander: qu'a donc cette petite?

Elle songeait que, si la réponse était favorable, avant vingt-quatre

heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que Méchinet soit

exact.

Il le fut. À dix heures précises, comme la veille, il poussait la petite

porte, et tout d'abord:

--J'ai réussi, dit-il.

Si violente fut l'émotion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer à un

arbre.

--Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille

francs... C'est peut-être beaucoup.

--C'est bien trop peu...

--Il exige qu'ils lui soient remis en or.

--Il les aura.

--Enfin, il met à l'entrevue des conditions qui vous paraîtront

peut-être bien dures, mademoiselle...

Déjà la jeune fille s'était remise.

--Dites, monsieur.

--Tout en prenant ses précautions pour le cas où il serait découvert,

Blangin tient à ne pas l'être. Voici donc comment il a réglé les choses.

Demain soir, à six heures, vous passerez devant la prison. La porte sera

ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous

connaissez bien, puisqu'elle a été à votre service. Si elle ne vous

salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque

empêchement. Si elle vous salue, allez à elle, toute seule, et elle vous

conduira dans une petite pièce qui dépend de son logement. Vous y

resterez jusqu'à l'heure, assez avancée nécessairement, où Blangin

croira pouvoir vous conduire sans danger à la cellule de monsieur de

Boiscoran. L'entrevue terminée, vous reviendrez à votre petite chambre,

où un lit sera préparé, et vous y passerez le reste de la nuit. Car

voilà la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de

jour.

C'était terrible, en effet.

Pourtant, après un moment de réflexion:

--N'importe! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites à Blangin, monsieur

Méchinet, que tout est convenu.

Que Mlle Denise acceptât toutes les conditions du geôlier Blangin,

rien de mieux--rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de

M. de Chandoré devait être plus difficile.

La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la première fois,

elle se sentit émue en présence de son grand-père, qu'elle hésita,

qu'elle prépara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.

Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se fût pas crue

capable, elle ménagea l'étrangeté de sa requête; dès qu'elle se fut

expliquée:

--Jamais! s'écria M. de Chandoré, jamais! jamais!...

Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'était exprimé avec

cette autorité décisive. Jamais ses sourcils ne s'étaient ainsi froncés.

Jamais, à une demande de sa petite-fille, il n'avait répondu non, sans

que son œil répondît oui.

--Impossible! prononça-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas

admettre de réplique.

Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'était pas marchandé,

et il avait bien montré à Mlle Denise tout ce qu'elle pouvait

attendre de lui. Du doigt et de l'œil, elle lui avait imposé ses

volontés. Selon qu'elle lui avait soufflé, il avait dit oui, il avait

dit non, il avait dit peut-être. Que n'eût-il pas dit encore?

Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui avait

demandé cent vingt mille francs, et il les lui avait donnés, bien que ce

soit une grosse somme en tout pays, énorme à Sauveterre, immense pour un

vieillard qui l'a économisée louis à louis. Il était prêt à en donner

autant, à en donner le double, sans plus d'explications.

Mais que Mlle Denise quittât la maison paternelle un soir, à six

heures, pour ne rentrer que le lendemain...

--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. Mais que Mlle Denise

allât passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une

entrevue avec son fiancé, prisonnier et accusé de meurtre et d'incendie,

la nuit entière, seule, à l'absolue discrétion d'un geôlier, d'un homme

dur, avide et grossier...

--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. C'est ce que je ne

permettrai pas! s'écria encore le vieux gentilhomme.

Calme, Mlle Denise avait laissé passer l'orage. Et lorsque son

grand-père s'arrêta:

--Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandoré haussa les

épaules.

--S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour déterminer

Jacques à renoncer à un système qui le perd, pour le déterminer à parler

avant la fin de l'instruction?

--Ce n'est pas ton rôle, mon enfant, dit M. de Chandoré.

--Oh!...

--C'est le rôle de sa mère, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin

consent à risquer pour toi, il le risquera pour elle au même prix. Que

madame de Boiscoran aille passer la nuit à la prison, je l'approuverai;

qu'elle voie son fils, elle fera son devoir...

--Ce n'est pas elle qui changera les résolutions de Jacques.

--Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mère.

--Ce n'est pas la même chose, bon papa...

--N'importe!

Ce «n'importe» de M. de Chandoré n'était pas moins net que son

«impossible», mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer à être

entamé par les objections de l'adversaire.

--N'insiste pas, chère fille, reprit-il, mon parti est irrévocablement

arrêté, et je te jure...

--Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.

Et si résolue était son attitude, et si ferme son accent, que le vieux

gentilhomme en demeura un instant abasourdi.

--Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.

--Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui

t'aime tant, dans la douloureuse nécessité de te désobéir pour la

première fois de sa vie.

--Parce que pour la première fois, en effet, je ne fais pas la volonté

de ma petite-fille.

--Bon papa, laisse-moi te dire...

--Écoute-moi, plutôt, pauvre chère enfant, et laisse-moi te montrer à

quels dangers, à quels malheurs tu t'exposerais... Aller passer la nuit

à cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune

fille, cette fleur de renommée qu'une médisance flétrit, le bonheur et

le repos de toute la vie...

--L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.

--Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier à

te reprocher cruellement ta démarche?

--Lui!

--Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables

dévouements.

--Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne

pas faire mon devoir.

Le désespoir gagnait M. de Chandoré.

--Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si ton

vieux grand-père te conjurait à genoux de renoncer à ce funeste

projet...

--Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je

résisterais à tes prières, comme je résiste à tes ordres.

--Implacable! s'écria le vieillard, elle est implacable! (Et, tout à

coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le maître! s'écria-t-il.

--Bon papa, de grâce! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est à

Méchinet que je m'adresserai, c'est à Blangin que je signifierai ma

volonté...

Plus blanche qu'un marbre, mais l'œil étincelant, Mlle Denise recula

d'un pas.

--Si tu faisais cela, grand-père, interrompit-elle, si tu brisais ma

dernière espérance...

--Eh bien!...

--Demain, je te le jure par la mémoire de ma mère, je serais dans un

couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas même au moment de ma

mort, qui ne tarderait pas...

D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras vers le ciel et,

d'une voix rauque:

--Ô mon Dieu! s'écria-t-il, voilà donc nos enfants, et voilà ce qui nous

attend, nous, vieillards! Notre existence entière s'est passée à veiller

sur eux, nous avons été à genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont

été notre souci le plus cher et notre meilleure espérance; de même que

nous leur avons donné notre vie jour à jour, nous voudrions leur donner

notre sang goutte à goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons

aimés!... Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux,

rieur, l'œil brillant et quelques mots d'amour aux lèvres, et c'est

fini, notre enfant n'est plus à nous, notre enfant ne nous connaît

plus... Meurs en ton coin, vieillard...

Et succombant à son émotion, de même que le chêne touché par la hache,

le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil.

--Ah! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu dis

là, grand-père, toi, douter de moi!

Elle s'était agenouillée, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les

mains du vieux gentilhomme.

À cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:

--Malheureuse! reprit-il, et si Jacques était coupable, et si, lorsque

tu paraîtras, il te faisait l'aveu de son crime...

Mlle Denise secoua la tête.

--C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela était, je devrais

être punie comme lui, car je sens que, s'il l'eût voulu, j'aurais été sa

complice...

--Elle est folle! soupira M. de Chandoré en retombant sur son fauteuil,

elle est folle!

Mais il était vaincu, et le lendemain, à cinq heures du soir, le cœur

déchiré d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe,

donnant le bras à sa petite-fille.

Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses

toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas

seize, mais vingt mille francs en or.

Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence Mme de

Boiscoran, tantes Lavarande et maître Folgat, et, à la profonde stupeur

de M. de Chandoré, personne n'avait risqué une objection.

Jusqu'à la rue de la prison, le grand-père et sa petite-fille

n'échangèrent pas une parole. Mais là:

--Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise,

faisons bien attention...

Ils approchaient; Mme Blangin salua.

--Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. À demain, bon papa, et

surtout rentre bien vite et ne t'inquiète pas.

Et, rejoignant la femme du geôlier, elle disparut dans l'intérieur de la

prison.

X

La prison, à Sauveterre, c'est le château situé tout en haut de la

vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque désert.

Très important autrefois, le château de Sauveterre a été démantelé lors

du siège de La Rochelle, et il n'en reste plus que des débris

maladroitement restaurés, des remparts dont les fossés ont été comblés,

une porte surmontée d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin

militaire, et enfin deux tours massives reliées par un immense bâtiment

dont le rez-de-chaussée est voûté. Rien de moins triste que ces ruines

entourées d'un mur tapissé de lierre, et jamais on ne soupçonnerait leur

destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte à l'entrée sa

faction monotone.

Des ormes séculaires ombragent les vastes cours, et sur les

plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de

ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers.

Mais les prisonniers manquent à cette poétique prison. «C'est une cage

sans oiseaux», dit parfois le geôlier d'un ton mélancolique. Il en

profite pour cultiver des légumes le long des préaux, et l'exposition

est si favorable qu'il est toujours le premier, à Sauveterre, à cueillir

des petits pois. Il en a de même profité--avec l'autorisation de

l'administration--pour s'attribuer dans une des tours un joli logement,

qui se compose de deux pièces au rez-de-chaussée et d'une chambre à

l'étage supérieur, où on arrive par un étroit escalier pratiqué dans

l'épaisseur du mur.

C'est dans cette chambre que la geôlière, avec la promptitude de la

peur, entraîna Mlle Denise.

La pauvre jeune fille suffoquait, tant son cœur violemment battait dans

sa poitrine, et, à peine entrée, elle se laissa tomber sur une chaise.

--Jésus Dieu! s'écria la geôlière, vous trouvez-vous donc mal, ma chère

demoiselle! Attendez, je descends vous quérir du vinaigre...

--C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible; restez près de

moi, ma bonne Colette, restez!

Forte et robuste commère de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis,

avec un épais duvet noir à la lèvre supérieure, Mme Blangin

s'appelait Colette.

--Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drôle de vous trouver

ici.

--Oui, très drôle, assurément. Mais où est donc votre mari?

--En bas, à faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas à monter.

Bientôt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin

apparut, pâle et l'œil trouble, comme un homme qui vient de courir un

grand danger.

--Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais

que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle

arrivait, j'ai réussi à l'attirer derrière le mur en lui offrant la

goutte. Je commence à croire que je ne perdrai pas ma place.

Mlle de Chandoré prit cette phrase pour une mise en demeure.

--Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaieté bien loin

de son âme, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure...

Et, ouvrant son sac, elle déposait sur la table les rouleaux qu'il

contenait.

--Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'œil étincela.

--Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici

seize...

Une tentation irrésistible contractait les traits du geôlier.

--On peut voir? interrogea-t-il.

--Certes, répondit la jeune fille, vérifiez...

Elle se trompait. Blangin songeait bien à vérifier, vraiment! Ce qu'il

voulait, c'était repaître sa vue de cet or, l'entendre sonner, le

manier.

D'un geste fiévreux, il déchira les enveloppes et se mit à faire tomber

les pièces en cascades sur la table, et, à mesure que le tas

grossissait, ses lèvres blêmissaient et la sueur perlait à ses tempes.

--Tout cela est à moi! fit-il avec un rire stupide.

--Oui, à vous, répondit Mlle Denise.

--Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme

c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.

Mais la geôlière détournait la tête. Elle était aussi âpre au gain que

son mari, et plus émue peut-être, mais elle était femme, elle savait

dissimuler.

--Ah! chère demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous

aurions demandé de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions à

songer qu'à nous! Mais nous avons des enfants...

--Votre devoir est de vous préoccuper de vos enfants, dit Mlle

Denise.

--Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme...

Mademoiselle regrette peut-être de nous donner tant d'argent...

--Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais

volontiers quelque chose encore.

Et elle montrait un des quatre rouleaux restés dans son sac.

--Alors, en effet, au diable la place! s'écria Blangin. (Et grisé par la

vue et le contact de l'or:) Vous êtes ici chez vous, mademoiselle,

poursuivit-il, et la prison et le geôlier sont à vos ordres. Que

désirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de

Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs?

--Blangin!... fit sévèrement la femme.

--Quoi! Ne suis-je pas le maître de lâcher les prisonniers?

--Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu à mademoiselle le

service qu'elle attend de toi.

--C'est juste.

--Alors, insista la prudente geôlière, cache cet argent qui nous

trahirait.

Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit à son mari qui y

glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pièces qu'il garda

dans sa poche pour avoir sous la main une preuve matérielle de sa

fortune nouvelle.

Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein à craquer, fut remis au

fond de l'armoire sous une pile de linge:

--Maintenant, descends, commanda la geôlière à son mari. On peut encore

venir, et si tu n'allais pas ouvrir dès qu'on frappera, cela donnerait

des soupçons.

Époux bien dressé, Blangin obéit sans réplique, et aussitôt la geôlière

entreprit de distraire Mlle Denise. Elle espérait bien, disait-elle,

que sa chère demoiselle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose.

Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait à passer le temps, car

il n'était que sept heures, et ce ne serait qu'après dix que Blangin

pourrait la conduire sans danger à la cellule de M. de Boiscoran.

--Mais j'ai dîné, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien.

L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu

merci, les goûts de sa chère demoiselle, et elle lui avait préparé un

bouillon exquis et une crème incomparable. Et, tout en parlant, elle

dressait la table, ayant mis dans sa tête que, dût Mlle Denise en

périr, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge.

Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet

avantage qu'ils empêchèrent Mlle Denise de s'abandonner à ses

douloureuses pensées.

La nuit était venue. Neuf heures sonnèrent, puis dix. Puis on entendit

le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.

Un quart d'heure après, Blangin reparut, portant une lanterne et un

énorme trousseau de clefs.

--J'ai envoyé coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.

Mlle Denise était déjà debout.

--Allons, dit-elle simplement.

Et, à la suite du geôlier, elle traversa d'interminables corridors, puis

une immense salle voûtée où les pas retentissaient comme dans une

église, puis une longue galerie.

Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer

quelques rayons de lumière:

--C'est là! dit Blangin.

Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix à peine distincte:

--Attendez un moment, dit-elle.

C'est qu'elle était près de succomber à tant d'émotions successives.

C'est qu'elle sentait ses jambes fléchir et ses yeux se voiler. Son âme

gardait toujours son admirable énergie, mais la chair échappait à sa

volonté et lui manquait, en quelque sorte.

--Êtes-vous malade? interrogea le geôlier. Que faites-vous?

Elle demandait à Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa

prière achevée:

--Entrons, dit-elle.

Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte

de Jacques de Boiscoran.

Ce n'était déjà plus les jours, c'était les heures que comptait Jacques

de Boiscoran depuis qu'il était au secret.

Il avait été écroué le vendredi matin, 23 juin, et on était au mercredi

soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible

expression d'Ayrault, il avait été «vivant, rayé du monde des vivants et

muré dans la tombe». Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures

avait-elle pesé sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le

voyant pâle et amaigri, les cheveux et la barbe en désordre, les yeux

brillants de fièvre comme des charbons mal éteints, eût-on eu peine à

reconnaître l'heureux et insoucieux châtelain de Boiscoran, ce Benjamin

de la destinée, à qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique

garçon qui, du haut de son passé, défiait l'avenir.

C'est que de tous les supplices imaginés par les sociétés obligées de se

défendre, il n'en est pas de plus effroyable que «le secret». C'est

qu'il n'en est pas qui, plus promptement, détrempe les énergies,

désarticule les volontés et réduise les plus indomptables organisations.

C'est qu'il n'est pas de lutte plus émouvante que la lutte qui s'établit

entre un prévenu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou clément;

où l'on voit un homme sans défense se débattre contre un autre homme

armé d'un pouvoir discrétionnaire.

Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se

serait informée de Jacques. Rien ne lui était plus facile. Et si elle se

fût informée, elle eût appris par Blangin, qui gardait et épiait M. de

Boiscoran, et par la geôlière qui préparait ses repas, par quelles

phases il avait passé depuis son arrestation.

Anéanti sur le premier moment, il n'avait pas tardé à réagir, et, le

vendredi et le samedi, il s'était montré tranquille et plein de

confiance, causeur et presque gai.

Le dimanche lui avait été fatal. Conduit à Boiscoran entre deux

gendarmes pour la levée des scellés, il avait été, le long du chemin,

accablé d'injures et de malédictions par des gens qui l'avaient reconnu,

et il était rentré mortellement triste.

Pendant toute la journée du lundi, il avait été torturé par le juge

d'instruction, et après six heures d'interrogatoire, quand on lui avait

apporté son dîner, il avait dit que sa santé n'y résisterait pas, et

qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.

Le mardi, il avait reçu la lettre de Mlle Denise et y avait répondu.

C'avait été pour lui le sujet d'une extrême agitation, et, pendant une

partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa

cellule avec les gestes et les imprécations incohérentes d'un fou.

Il espérait un mot pour le mercredi. Ce mot n'étant pas venu, il était

tombé dans une torpeur glacée dont M. Galpin-Daveline n'avait pas pu le

tirer. Il n'avait rien pris de la journée qu'une tasse de bouillon et un

peu de café. Et, le juge parti, il s'était accoudé à sa table, en face

de la fenêtre, et il y était resté immobile comme une statue, les lèvres

pendantes, le regard hébété, si profondément enfoncé dans ses rêveries

qu'il ne s'était pas dérangé quand on lui avait monté de la lumière.

C'est ainsi qu'il était encore, quand, un peu après dix heures, il

entendit grincer les verrous de sa porte. Déjà il était assez au fait de

la prison pour en connaître les usages. Il savait à quelles heures on

lui apportait ses repas, à quel moment Cheminot venait mettre en ordre

sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre à voir paraître le juge

d'instruction.

La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si

tardive annonçait immanquablement un événement insolite--la liberté,

peut-être, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se

dressa-t-il. Et dès qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de

Blangin:

--Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'était un

geôlier poli.

--Monsieur, répondit-il, je vous amène une personne...

Et s'effaçant, il livra passage à Mlle Denise, ou plutôt il la poussa

dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.

--Une personne..., répétait M. de Boiscoran. Mais le geôlier ayant élevé

sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiancée.

--Vous! s'écria-t-il, ici!

Et il se rejeta en arrière, tremblant d'être dupe d'un rêve, d'être le

jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui précèdent la folie et

qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des

ruines.

--Denise! murmura-t-il encore. Denise!

Quand il se fût agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie

de Jacques, la pauvre jeune fille n'eût pu articuler une parole, tant

l'émotion serrait sa gorge et contractait ses lèvres.

Le geôlier répondit pour elle:

--Oui, fit-il, mademoiselle de Chandoré...

--À cette heure, dans ma prison!

--Elle avait quelque chose d'important à vous communiquer, elle est

venue me trouver...

--Ô Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!

--Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, à l'introduire

secrètement... C'est une grande faute que je commets, si cela venait à

se savoir!... Mais on a beau être geôlier, on a un cœur comme tout le

monde! Si je dis cela à monsieur, c'est que mademoiselle oublierait

peut-être de le prévenir... Si le secret n'était pas bien gardé, je

perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et

enfants...

--Vous êtes le meilleur des hommes! s'écria M. de Boiscoran, bien

éloigné de soupçonner le prix de la sensibilité de Blangin, et le jour

où je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas

obligé des ingrats!

--Bien à votre service, monsieur, fit modestement le geôlier.

Mais peu à peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-même.

--Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement à Blangin.

Et dès qu'il se fut retiré, sans laisser à M. de Boiscoran le temps de

prononcer une parole:

--Jacques, murmura-t-elle, mon grand-père m'a dit qu'en venant à vous,

seule, en secret, la nuit, je m'exposais à diminuer votre affection pour

moi et à amoindrir votre estime...

--Ah!... vous ne l'avez pas cru!...

--Mon grand-père a plus d'expérience que moi, Jacques... Pourtant je

n'ai pas hésité, me voici, et j'aurais bravé bien d'autres périls, parce

qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est la

mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos espérances

ici-bas!

Une joie délirante avait comme transfiguré le visage du prisonnier.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, un tel moment rachèterait des années de

tortures!

Mais Mlle Denise s'était juré, en venant, que rien ne la détournerait

de son œuvre.

--J'en atteste la mémoire de ma mère, Jacques, continua-t-elle, jamais

une seconde je n'ai douté de votre innocence.

Le malheureux eut un geste désolé.

--Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandoré...

--Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes et votre

mère sont aussi sûres de vous que je le suis moi-même.

--Et mon père? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...

--Votre père est resté à Paris, pour le cas où il y aurait quelque

démarche à faire.

Jacques de Boiscoran secouait la tête.

--Je suis en prison à Sauveterre, murmura-t-il, accusé d'un crime

atroce, et mon père reste à Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a

jamais aimé! J'ai toujours été un bon fils, cependant, et jamais,

jusqu'à cette catastrophe effroyable, il n'a eu à se plaindre de moi.

Non, mon père ne m'aime pas...

Mlle Denise ne pouvait le laisser s'égarer ainsi.

--Écoutez-moi, Jacques, interrompit-elle, écoutez pourquoi je risque

cette démarche si grave et qui me coûte tant! C'est au nom de tous nos

amis que je viens, au nom de maître Folgat, cet avocat de Paris que

votre mère a amené, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de

maître Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord.

Vous avez adopté un système affreux. Vous obstiner à vous taire, c'est

courir volontairement aux abîmes. Entendez bien ce que je vous dis: si

vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous

êtes perdu. Le jour où la chambre des mises en accusation sera saisie du

procès, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous

irez, vous, innocent, grossir la liste déplorable des erreurs

judiciaires...

C'est en silence, et le front penché vers la terre, comme pour en

dérober la pâleur, que Jacques de Boiscoran avait écouté Mlle de

Chandoré.

Et dès qu'elle s'arrêta, palpitante:

--Hélas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'étais

déjà dit.

--Et vous vous êtes tu!

--Je me suis tu.

--Ah! c'est que vous ne soupçonnez pas le danger que vous courez,

Jacques, c'est que vous ne savez pas...

Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:

--Je sais, prononça-t-il, que c'est l'échafaud que je risque... ou le

bagne.

Mlle Denise était pétrifiée d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle

s'était imaginée qu'elle n'aurait qu'à paraître pour triompher de

l'obstination de M. de Boiscoran, et que dès qu'elle l'aurait entendu

elle serait rassurée. Et au lieu de cela!

--Malheureux! s'écria-t-elle, ces épouvantables idées vous sont venues,

et vous persisteriez à garder le silence!

--Il le faut.

--C'est impossible... Vous n'avez pas réfléchi!

--Pas réfléchi!... répéta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous donc que

j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans

cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus

effroyables éventualités...

--Voilà le malheur, Jacques, vous avez été dupe de votre imagination!

Qui ne l'eût été, à votre place! Maître Folgat me le disait hier encore:

il n'est pas d'homme qui, après quatre jours de secret, ait tout son

sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseillères.

Jacques, revenez à vous, écoutez vos amis les plus chers dont ma voix

vous transmet les conseils... Jacques, votre Denise vous en conjure,

parlez...

--Je ne puis.

--Pourquoi?

Elle attendit quelques secondes, et comme il ne répondait pas:

--Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance

d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire éclater

son innocence?

D'un mouvement désespéré, le prisonnier étreignait son front de ses

mains crispées. Se penchant vers Mlle Denise, si près qu'elle sentit

son souffle dans ses cheveux:

--Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire éclater

son innocence!

Elle recula, pâle comme pour mourir, chancelant à ce point d'être

réduite à s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des

regards où montaient toutes les épouvantes de son âme.

--Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.

Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernière

expression du désespoir.

--Je dis, répondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui

confondent la raison, de ces coïncidences inouïes qui feraient douter de

soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout témoigne

contre moi. Je dis que si j'étais à la place de Galpin-Daveline, et

qu'il fût à la mienne, j'agirais certainement comme lui!

--C'est de la démence! s'écria Mlle de Chandoré.

Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des

jours passés lui remontaient à la gorge; il s'animait, ses joues

s'empourpraient.

Et toujours plus vite, en phrases haletantes:

--Faire éclater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est aisé à

conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais un

crime a été commis, et pour ce crime il faut un coupable à la justice!

Si ce n'est pas moi qui ai tiré sur monsieur de Claudieuse et mis le feu

au Valpinson, qui donc est-ce?... Où étiez-vous, me dit-on, au moment de

l'attentat? Où j'étais?... Est-ce que je puis le dire! Me disculper,

c'est accuser! Et si je me trompais!... Et si, ne me trompant pas,

j'étais incapable de démontrer la réalité de mes accusations!... Est-ce

que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses

mesures pour échapper au châtiment et le faire retomber sur ma tête!

J'étais averti! Il est des haines qui méditent de ces vengeances

exécrables!... Ah! si on savait, si on pouvait prévoir!... Comment

lutter!... Et moi, qui le premier jour me disais: une telle imputation

ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai!

Misérable fou! Le nuage est devenu avalanche et je puis être écrasé!...

Je ne suis ni un enfant, ni un lâche, et j'ai toujours marché droit aux

fantômes... J'ai mesuré le péril, il est immense! Mlle Denise

frissonnait.

--Qu'allons-nous devenir! s'écria-t-elle.

Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse.

Mais avant qu'il réussît à maîtriser son trouble:

--Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considérations vaines!

Au-dessus des calculs les plus habiles et des systèmes les mieux

combinés, il y a la vérité, invincible, immuable! Il faut dire la

vérité, Jacques, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans détours...

--Ce n'est plus possible! murmura l'infortuné.

--Elle est donc bien affreuse?

--Elle est invraisemblable.

Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le considérait. Elle ne

retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le

timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses

petites mains blanches:

--Mais à moi, fit-elle, à moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette

vérité!

Il tressaillit, et reculant:

--À vous moins qu'à tout autre! s'écria-t-il. (Et comprenant ce que

cette réponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit,

ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur

votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue où l'on m'a

précipité!

Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'être.

--Soit, poursuivit-elle, mais cette vérité, il vous faudra la dire tôt

ou tard...

--Oui, à maître Magloire.

--Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, écrivez-le-lui, voici des

plumes et de l'encre, je porterai fidèlement votre lettre.

--Il est des choses qu'on n'écrit pas, Denise! Elle se sentait vaincue,

elle comprenait que rien ne ferait plier cette volonté glacée; et

cependant:

--Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre passé

et de notre avenir, au nom de cet amour unique et éternel que vous me

juriez...

--Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces

encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste

encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en moi aucune

confiance! Ne sauriez-vous me faire crédit de quelques jours encore...

Il s'arrêta. On frappait à la porte; et presque aussitôt:

--Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais être en bas

quand on relèvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je suis un père

de famille...

--Éloignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, éloignez-vous... La

pensée qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.

Combien elle courait peu de risques d'être surprise, Mlle de Chandoré

avait payé pour le savoir. Pourtant elle ne résista pas.

Elle tendit son front à Jacques qui l'effleura de ses lèvres et, plus

morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du

geôlier. On lui avait préparé un lit, elle s'y jeta toute habillée et

elle y resta, aussi immobile que si elle eût été morte, plongée dans un

anéantissement qui lui enlevait jusqu'à la faculté de souffrir.

Il faisait grand jour, il était huit heures, quand elle se sentit tirée

par le bras.

--Chère demoiselle, lui disait la geôlière, le moment serait bien

propice pour vous esquiver. On s'étonnera peut-être de vous voir seule

dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept

heures.

Sans mot dire, Mlle Denise sauta à terre, et en un tour de main elle

eut réparé le désordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet,

venait voir si elle se décidait à partir:

--Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs

restés dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si

j'avais encore besoin de vous.

Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.

La corde au cou · 第 56 / 106 题