M. de Chandoré s'arrêta.

--Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.

--Tu vas, grand-père, me donner les titres que tu as dans ta poche et

m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez

mesdemoiselles Méchinet. Je te dirais bien de venir, mais ta présence

effrayerait... D'ailleurs, si la démarche tournait mal, venant d'une

jeune fille elle serait sans conséquences...

Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.

--Tu ne réussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.

--Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant à peine ses larmes, Pourquoi me

décourager...

Il ne répondit pas. Étouffant un soupir, il sortit ses titres que

Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans

le petit sac qu'elle portait à la main.

--Allons, à tout à l'heure, grand-père, dit-elle quand elle eut achevé.

Et légère comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses

couturières.

Ces braves filles et leur frère achevaient en ce moment un souper

exclusivement composé d'un petit morceau de porc froid et d'une salade

largement vinaigrée.

À l'entrée inattendue de Mlle de Chandoré, tous se dressèrent.

--Vous, mademoiselle! s'écria l'aînée des couturières, vous!...

Tout ce qu'il y avait dans ce «vous», Mlle Denise ne le comprenait

que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: «Quoi! votre fiancé est

accusé d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes,

il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamné, et

cependant vous voici!»

Mais Mlle Denise garda aux lèvres le sourire qu'elle s'était imposé.

--Oui, c'est moi, répondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes

pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des

échantillons.

Toujours sur les conseils de leur frère, les demoiselles Méchinet

s'étaient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des

échantillons de toutes ses étoffes et qui leur payait une remise sur ce

qu'elles vendaient.

--Je suis à vous, mademoiselle, répondit la sœur aînée, permettez-moi

seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus... (Et tout en

essuyant le verre et en coupant la mèche:) Est-ce que tu ne vas pas à

ton orphéon? demanda-t-elle à son frère.

--Pas ce soir, répondit-il.

--On t'attend, cependant.

--Non, j'ai prévenu. J'ai deux cartes à mettre sur pierre pour mon

imprimeur, et des copies très pressées à achever pour le tribunal. (Tout

en répondant, il avait plié sa serviette et allumé une bougie.) Bonne

nuit, dit-il à ses sœurs, car vous ne me reverrez pas ce soir.

Et, s'étant incliné profondément devant Mlle de Chandoré, il sortit,

sa bougie à la main.

--Où va donc votre frère? demanda vivement Mlle Denise.

--Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre

côté de l'escalier.

Mlle de Chandoré était plus rouge que le feu. Allait-elle donc

laisser échapper l'occasion qui la servait au-delà de ses espérances?

Rassemblant tout ce qu'elle avait d'énergie:

--Mais au fait! s'écria-t-elle, j'ai deux mots à lui dire, à votre

frère, mes chères demoiselles... Attendez-moi, je reviens à l'instant.

Et elle s'élança dehors, laissant les couturières béantes de stupeur et

se demandant si le coup dont elle venait d'être atteinte n'avait pas

troublé sa raison.

Le greffier, lui, était encore sur le palier, cherchant dans sa poche la

clef de sa chambre.

--Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise, à l'instant.

Si grand fut l'étonnement de Méchinet, qu'il ne trouva rien à répondre.

Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses sœurs.

--Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous

entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir.

Le fait est qu'il était tellement abasourdi qu'il fut plus d'une

demi-minute à introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte

s'étant ouverte, il s'effaça pour que Mlle Denise passât la première.

Mais elle:

--Non, dit-elle, entrez...

Il obéit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la

porte, poussant même une targette qu'elle avait aperçue.

Méchinet, le greffier, était, à Sauveterre, renommé pour son aplomb.

Mlle de Chandoré, elle, était la timidité même, et pour un rien

rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce

n'était pas la jeune fille qui était interdite, en ce moment.

--Asseyez-vous, monsieur Méchinet, dit-elle, et écoutez-moi.

Il posa son flambeau sur la table et s'assit.

--Vous me connaissez, n'est-ce pas? commença Mlle Denise.

--Assurément, mademoiselle.

--Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arrêté

avec monsieur Jacques de Boiscoran?

Comme s'il eût été mû par un ressort, le greffier se dressa, se frappant

le front d'un furieux coup de poing.

--Ah! fichue bête que je suis! s'écria-t-il, je comprends.

--Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de

monsieur de Boiscoran, de mon fiancé, de mon mari!

Elle s'arrêta, et durant plus d'une minute Méchinet et elle restèrent

face à face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se

demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce

qu'elle pouvait oser.

--Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle

enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison,

accusé du plus lâche des crimes!

--Oh, oui! je le comprends! s'écria le greffier. (Et, emporté par son

émotion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai

assisté à toute l'instruction et qui ai l'expérience des affaires

criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je

le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon,

ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville entière, n'importe!

c'est le mien. J'étais là, voyez-vous, quand on est allé prendre

monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien! rien qu'au timbre de sa

voix, quand il s'est écrié: «Eh! c'est ce cher Daveline!», je me suis

dit: cet homme n'est pas coupable!

--Oh! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci...

--Il n'y a pas à me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait

qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait

l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantôt, lorsque nous

sommes allés lever les scellés, il fallait le voir, calme, digne,

répondant froidement aux questions qui lui étaient adressées. À ce point

que je n'ai pu me retenir de dire à monsieur Galpin-Daveline ce que je

pensais. Il m'a répondu que je n'étais qu'un sot. Eh bien! moi, je

soutiens que c'est lui qui est... pardon!... que c'est lui qui se

trompe. Plus j'étudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet

d'un homme qui n'a qu'un mot à dire pour se justifier.

Mlle Denise écoutait avec une telle intensité d'attention qu'elle

oubliait presque pourquoi elle était venue.

--Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop

affecté?

--Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste.

Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier étourdissement

passé, son sang-froid ne s'est plus démenti, et c'est en vain que depuis

trois jours monsieur Galpin-Daveline épuise tout ce qu'il a de

pénétration et de sagacité...

Mais il s'arrêta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa

lucidité, reconnaît que le vin lui a trop délié la langue.

--Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là! s'écria-t-il. Au nom du ciel,

mademoiselle, ne répétez à personne ce que vient de m'arracher ma

respectueuse sympathie.

Pour Mlle Denise, le moment décisif était arrivé.

--Si vous me connaissiez mieux, monsieur, prononça-t-elle, vous sauriez

qu'on peut compter sur ma discrétion. Ne vous repentez pas d'avoir, par

votre confiance, apporté quelque adoucissement à une horrible douleur.

Ne vous repentez pas, car... (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un

effort pour ajouter:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui!

bien plus!...

Méchinet était devenu affreusement pâle.

--Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir

seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que

par serment je me suis engagé à être aussi muet que les cellules où l'on

enferme les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une

instruction criminelle... Mlle de Chandoré tremblait comme la

feuille, mais son esprit restait net et clair.

--Vous laisseriez plutôt, fit-elle, périr un infortuné...

--Mademoiselle!

Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de

dissiper, d'un mot, l'épouvantable erreur dont il est victime. Vous vous

diriez: c'est malheureux, mais j'ai juré de me taire... et vous le

verriez, d'une conscience tranquille, monter à l'échafaud!... Non, ce

n'est pas possible, ce n'est pas vrai!

--Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran

innocent...

--Et vous refusez de m'aider à faire éclater son innocence! Ô mon Dieu!

Quelle idée les hommes se font-ils donc du devoir! Comment vous

émouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce que doivent

être les tortures de cet honnête homme, accusé d'un ignoble assassinat!

Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, à nous, ses amis, ses

parents, les larmes de sa mère, ma douleur à moi, sa fiancée! Nous le

savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire éclater son

innocence, faute d'un ami qui ait pitié de nous!

De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remué jusqu'au plus

profond de l'âme:

--Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frémissant.

--Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez tenir

dix lignes à monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous

nous rapportiez sa réponse.

L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'épouvante.

--Jamais! prononça-t-il.

--Vous resterez impitoyable!

--Ce serait forfaire à l'honneur...

--Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?

L'angoisse de Méchinet était visible. Étourdi, bouleversé, il ne savait

que résoudre ni que répondre. Enfin, un motif de refus se présentant à

son esprit en détresse:

--Et si j'étais découvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place,

ruiner mes sœurs, briser mon avenir...

D'une main fiévreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait en

tas sur la table les titres que lui avait donnés son grand-père.

--Il y a là cent vingt mille francs..., commença-t-elle.

Violemment le greffier se rejeta en arrière.

--De l'argent! s'écria-t-il, vous m'offrez de l'argent!

--Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent à

émouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, à qui je demande

plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si

les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent à savoir que vous nous

avez aidés, c'est contre vous que se tournera leur rage...

Machinalement, le greffier dénouait sa cravate. La lutte, au-dedans de

lui, devait être terrible. Il étouffait.

--Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.

--N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison,

c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double à votre

disposition!

Blême, les yeux hagards, Méchinet s'était rapproché, et d'un geste

convulsif il maniait cette masse de titres en répétant:

--Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...

--Non, le double, dit Mlle Denise, et en même temps notre

reconnaissance, notre amitié dévouée, toute l'influence des familles

réunies de Chandoré et de Boiscoran, c'est-à-dire la fortune, la

considération, une situation enviée...

Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, le

greffier avait repris possession de lui-même.

--Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix résolue, bien que

tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce

que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de

l'argent, on est le dernier des misérables. Si on n'a eu d'autre mobile

qu'une conviction sincère et l'intérêt de la vérité, on peut passer pour

fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur...

Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la

conscience d'un honnête homme. Je ferai ce que vous désirez, mais...

pour rien.

Si grand-père Chandoré s'impatientait à faire les cent pas sur la place

du Marché-Neuf, les sœurs Méchinet, dans leur atelier, trouvaient le

temps bien plus long encore.

--Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une à l'autre, qu'est-ce que

mademoiselle de Chandoré peut bien avoir à dire à notre frère?

Au bout de dix minutes, leur curiosité, irritée par les conjectures les

plus insensées, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se

décidèrent à aller frapper à la chambre du greffier.

--Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrité d'être ainsi

interrompu. (Mais réfléchissant, il courut ouvrir, et plus doucement:)

Rentrez chez vous, dit-il à ces bonnes filles, et si vous tenez à

m'épargner les plus graves désagréments, ne parlez à personne de

l'entretien que mademoiselle de Chandoré et moi avons en ce moment.

Dressées à obéir, les deux sœurs se retirèrent, mais non si vivement

qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que Mlle

Denise avait jetés sur la table, et qui étaient des obligations de

Paris-Lyon-Méditerranée. Or, précisément, les demoiselles Méchinet

connaissaient ces obligations pour en avoir possédé huit, autrefois,

avant l'achat de leur maison.

Leur ardent désir de savoir se compliqua donc aussitôt d'une vague

terreur, et dès qu'elles furent rentrées:

--Tu as vu? demanda la cadette.

--Oui, ces titres, répondit l'autre.

--Il y en avait bien cinq ou six cents...

--Peut-être plus.

--C'est-à-dire pour une somme considérable.

--Énorme.

--Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et à quoi faut-il nous

attendre?

--Et notre frère qui nous recommande le secret!

--Il était plus blanc que sa chemise, et affreusement troublé.

--Mademoiselle de Chandoré pleurait comme une Madeleine...

C'était vrai. Tant qu'elle avait douté du résultat, Mlle Denise avait

été soutenue par cette idée que le salut de Jacques dépendait de son

courage à elle, sa fiancée, et de sa présence d'esprit. Certaine du

succès, elle n'avait plus su maîtriser son émotion et, brisée par

l'effort, elle s'était affaissée sur une chaise en fondant en larmes.

Ayant refermé sa porte, le greffier la considéra un moment et, plus

maître de soi qu'il l'avait été jusqu'alors:

--Mademoiselle..., commença-t-il.

Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains

qu'elle garda un instant entre les siennes:

--Comment vous remercier, monsieur! s'écria-t-elle, comment vous prouver

jamais l'étendue de ma reconnaissance!

Si l'idée était venue au greffier de se dédire, elle se fût envolée,

tant irrésistiblement il subissait le charme.

--Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui

essayent de dissimuler leur émotion.

--Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je

veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que

nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous

rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. Quoi qu'il advienne,

rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus dévoués des

amis.

L'interruption des sœurs Méchinet avait eu cet effet de rendre au

greffier une bonne partie de son sang-froid.

--J'espère bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant,

mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais

essayer de vous rendre présente beaucoup plus de difficultés qu'on ne

croirait...

--Mon Dieu! murmura Mlle Denise.

--Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-être pas une

intelligence très supérieure, mais il sait son métier, et il est de plus

très fin et excessivement défiant. Hier encore, il me disait qu'il

prévoyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible

pour le soustraire à l'action de la justice. De là, chez lui, des

transes incessantes, un redoublement de défiance et un luxe de

précautions dont on n'a pas l'idée. S'il osait, il établirait son lit en

travers la porte de monsieur Jacques...

--Cet homme me hait, monsieur Méchinet...

--Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa

carrière dépend du résultat de cette instruction, et il tremble que son

prévenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort perplexe

évidemment, Méchinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y

prendre, continuait-il, pour remettre un billet à monsieur de Boiscoran?

S'il était averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est

tout aussi défiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne

lui tende quelque piège, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais

un signe, me comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline,

qui a l'œil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...

--N'êtes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur?

--Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que

j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en

sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber

adroitement le billet... Mais, quand nous sortons, le geôlier, qui a de

bons yeux, est là. J'aurais, de plus, à redouter l'excès de prudence de

monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette façon, il

serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir, à monsieur

Galpin-Daveline... (Il s'arrêta, et, après un moment de réflexion:) Le

plus sûr, reprit-il, serait peut-être de mettre dans la confidence le

geôlier Blangin, ou un détenu qui est chargé de servir et d'espionner

monsieur de Boiscoran...

--Frumence Cheminot! fit vivement Mlle Denise. La plus extrême

surprise se peignit sur les traits de Méchinet.

--Vous savez son nom! dit-il.

--Je le sais, parce que Blangin m'a parlé de ce prisonnier, et que son

nom m'a frappé le jour où madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que

c'est que le secret, sommes allées à la prison demander à voir Jacques.

Le greffier eut un geste de dépit.

--Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline.

Il aura eu vent de votre démarche et se sera imaginé que vous vouliez

lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses dents quelques mots

encore que Mlle Denise n'entendit pas; puis se décidant:) N'importe!

prononça-t-il, j'agirai selon les circonstances. Écrivez votre lettre,

mademoiselle, voici de l'encre et du papier...

Pour toute réponse, la jeune fille s'assit à la table de Méchinet; mais

au moment de prendre la plume:

--Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison?

demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est allé de sa

personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de

voyages et plusieurs romans de Cooper...

Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit.

--Ô Jacques! s'écria-t-elle, merci d'avoir compté sur moi!

Et sans remarquer le profond étonnement de Méchinet, elle écrivit:

_Nous sommes sûrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous

sommes au désespoir. Votre mère est ici, avec un avocat de Paris,

maître Folgat, tout dévoué à nos intérêts. Que devons-nous faire?

Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez répondre sans crainte,

puisque vous avez NOTRE livre._

La corde au cou · 第 53 / 106 题