--Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles
doivent être à l'église, pour le salut...
--Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours à sept
heures et demie, à cause de leur frère, le greffier. Mais il nous faut
nous hâter.
Le vieux gentilhomme se hâtait bien; seulement, il y a loin de la rue de
la Rampe à la place du Marché-Neuf. Car c'est place du Marché-Neuf que
demeurent les sœurs Méchinet, et dans une maison à elles, s'il vous
plaît--une maison qui devait réaliser le rêve de leurs jours et qui est
devenue le cauchemar de leurs nuits.
C'est l'année qui a précédé la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble,
sur les conseils de leur frère, et de moitié avec lui, moyennant une
somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'était
une brillante affaire, car le rez-de-chaussée et le premier étage sont
loués deux mille trois cents francs par an au plus gros épicier de
Sauveterre.
Les Méchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant à
cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant à payer le reste
en trois ans.
La première année, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses
désastres, les revenus du frère et des deux sœurs se trouvèrent taris,
et réduits aux émoluments de la place de greffier, ils durent s'imposer
les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face à leurs
engagements.
Avec la paix, l'argent commença à leur rentrer, et personne ne doutait à
Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frère étant le plus
industrieux des hommes, et les sœurs ayant la clientèle des dames «les
plus distinguées» de l'arrondissement.
--Bon papa, elles sont chez elles, déclara Mlle Denise en arrivant à
la place.
--Tu crois?
--J'en suis sûre. Je vois de la lumière à leurs fenêtres.