--Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot épileptique recueilli par la
comtesse de Claudieuse!
--Lui-même.
--Et il a suffi des propos incohérents d'un malheureux frappé
d'imbécillité pour que l'on me crût coupable, moi, d'un incendie, d'un
meurtre...
Jamais le juge d'instruction n'avait visé avec tant d'efforts à cette
solennité qui frappe les esprits et s'impose.
--Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la
plénitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont
impénétrables...
--Eh! monsieur...
--Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains,
puis vous cacher derrière une pile de fagots et tirer sur le comte de
Claudieuse deux coups de fusil...
--Et cela vous a paru tout simple!
--Non. J'ai été révolté comme tout le monde. Vous sembliez planer si
haut au-dessus des soupçons. Mais voilà que l'instant d'après, on
ramasse sur le théâtre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut
appartenir qu'à vous. Mais voici que moi, arrivant ici, à l'improviste,
je trouve noire de charbon et de débris de papier brûlé l'eau où vous
vous êtes lavé les mains en rentrant...
--Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalité.
--Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la
voix. Je vous interroge et vous confessez être resté dehors hier soir de
huit heures à minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures,
vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis obligé,
pour vous confondre, de vous produire les témoignages de Ribot, de
Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu là où vous
prétendez n'être pas allé. Cette dernière circonstance seule vous
condamne. Quel a donc été l'emploi de cette soirée, que vous ne pouvez
le faire connaître!... Vous vous prétendez innocent. Aidez-moi à faire
éclater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures à
minuit?...
M. de Boiscoran n'eut pas le temps de répondre. Depuis un moment déjà
montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une
foule irritée.
Un gendarme entra tout effaré.
--Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur
de la République, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et
femmes, qui veulent faire un mauvais parti à monsieur de Boiscoran; ils
le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le traîner à la
rivière. Quelques hommes sont armés de fourches, mais les femmes sont
les plus enragées. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde
à les contenir...
Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se
rapprochèrent et redoublèrent, et très distinctement, on entendit crier:
--À l'eau Boiscoran! À l'eau l'incendiaire! Le procureur de la
République se leva.
--Descendez dire à ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge
le prévenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est à moi
qu'ils auront affaire!
Le gendarme obéit.