--Où alliez-vous? demanda le juge.
Pour la première fois, une inquiétude réelle contracta les traits de M.
de Boiscoran, l'inquiétude d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir sous
ses pas un précipice qu'il ne soupçonnait pas.
Il hésita, et comprenant que nier était inutile:
--J'allais à Bréchy, répondit-il.
--Chez qui?
--Chez le marchand de bois à qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne
l'ayant pas trouvé, je suis revenu par la grande route...
D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrêta.
--C'est faux! prononça-t-il durement.
--Oh!
--Vous n'êtes pas allé à Bréchy.
--Permettez...
--Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas
hâtif les bois de Rochepommier.
--Moi!...
--Vous-même. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore
tout hérissé des épines des ajoncs que vous avez traversés.
--Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.
--C'est vrai, mais on vous y a vu.
--Qui?
--Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire
votre humeur. Vous étiez troublé et fort en colère, vous parliez haut,
vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres...
Tout en parlant, le juge d'instruction s'était levé et avait pris sur un
fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les poches et en
retira une poignée de feuilles flétries.
--Et tenez, voilà une preuve de la véracité de Gaudry.
--Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.
--Oui, mais une femme, maîtresse Courtois, vous a vu sortir du bois de
Rochepommier. Vous l'avez aidée à replacer sur son âne un sac qu'elle ne
pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous avez raison, car ici,
tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aperçois de
la poussière blanche qui certainement est de la farine.