Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran n'était
en réalité qu'un pied-à-terre de garçon--pied-à-terre passablement
négligé, même.
Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus
si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la plus
rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres d'amis,
c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de M. de
Boiscoran.
Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont la
porte ouvrait sur le palier du grand escalier.
Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, le
juge d'instruction, le procureur de la République et le greffier
Méchinet:
--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.
Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur:
--Qui est là? cria une voix jeune et forte.
--C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je voudrais...
--Va-t'en au diable! interrompit la voix.
--Cependant, monsieur...
--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'œil qu'au jour...
Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, saisissant la
poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle était fermée en dedans.
Mais il eut vite pris un parti.
--C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez...
--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.
--Il faut que je vous parle...
--Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de voiler d'un
inexpressible[1] mes formes apolloniennes et j'apparais.
Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se
montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de sommeil, mais
rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre souriante et la main
largement tendue.
--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue
là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... (Et saluant M.
Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous
remercier d'avoir décidé à vous accompagner notre cher procureur de la
République. C'est une vraie descente de justice...
Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de M. Daubigeon,
stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de
serrer la main qu'il lui tendait.
--Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge
d'instruction n'avait été si roide.
--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce n'est
pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.
M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude
n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.
--Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends...
--Entrons! fit M. Daveline.
Ils entrèrent, et au moment de passer la porte:
--Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est
certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût accueillis
ainsi...
--Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la République, qui,
cependant, était un peu de l'avis du greffier; silence!
Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une fenêtre.
M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et il
s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux
moindres détails.
Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation M. de
Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa
chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille étaient jetés
au hasard sur les meubles et à terre. Il avait sur lui ce pantalon gris
clair, reconnu et désigné successivement par Cocoleu, par Ribot, par
Gaudry et par la femme Courtois.
--Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette nuance de
mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui,
m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon ami, ce qui me vaut
l'honneur matinal de votre visite?
Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si
la question se fût adressée à tout autre qu'à lui:
--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.
Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexité
singulière se lut dans ses yeux.
--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré!
Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir
intervenir:
--Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne fut plus
grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.
De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un
rapide regard.
Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait
debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la cheminée, le greffier
Méchinet avait avisé une table, et il s'y était installé avec son
papier, ses plumes et son écritoire de corne.
Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, il
renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles étaient
parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, étaient
soigneusement nettoyés.
--Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? demanda M.
Galpin-Daveline, après un minutieux examen.
À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et éclatant de
rire:
--Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais
m'emporter. J'ai eu presque peur...
--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça M.
Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et de votre
réponse à la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule,
dépendent peut-être votre honneur et votre liberté...
Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran se
sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honnêtes, aux
plus sûrs d'eux-mêmes.
Il pâlit, et d'une voix troublée:
--Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, monsieur
Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour m'interroger...
--Je suis magistrat, monsieur!
--Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût permis
de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, je vous aurais
défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans hésitation, sans
arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à ce qu'on m'eût fourni
des preuves éclatantes, irrécusables, matérielles, de votre culpabilité.
Et si, à la fin, il m'eût été démontré que vous étiez coupable, je vous
aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain
moment je vous avais assez estimé pour vous faciliter une alliance qui
eût fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais
de quoi, faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à
l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! soit!
Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant.
C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang-froid et
sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude apostrophe, et
toujours du même ton:
--Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il.
--Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette.
Le juge d'instruction y courut.
Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine d'eau.
Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des
résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la mousse de savon,
surnageaient quelques fragments d'une extrême ténuité, mais cependant
appréciables, de papier brûlé.
Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-même la
cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant à M. de
Boiscoran:
--Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous êtes
lavé les mains en rentrant?
D'un ton d'insouciance dédaigneuse:
--Oui, répondit M. de Boiscoran.
--Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières enflammées?
--Vous le voyez bien!
Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la République et
le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup d'œil. Ils avaient, en
même temps, ressenti la même impression.
Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un homme
d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui obéissait à
quelque plan longuement médité, car ses réponses, comme autant d'aveux,
semblaient le livrer pieds et poings liés à la prévention.
Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne fut
qu'un éclair, et se retournant vers son greffier:
--Écrivez! lui commanda-t-il.
Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement,
minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à l'expression
juste et châtier son style.
Ayant terminé:
--Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé dehors
la soirée d'hier.
--Oui, monsieur.
--Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit.
--Après minuit.
--Vous aviez emporté votre fusil?
--Oui.
--Où est-il?
D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la
cheminée, et dit:
--Le voilà!
Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.
C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un fini
exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du
fabricant:
Klebb.
--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois,
monsieur? interrogea le juge d'instruction.
--Il y a quatre ou cinq jours.
--À quelle occasion?
--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention
dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la
batterie de cette arme, dont le mécanisme avait une certaine analogie
avec le système Remington. Bientôt il ouvrit le tonnerre et constata que
le fusil était chargé. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche
à enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme à sa place, et tirant
de sa poche l'enveloppe métallique trouvée par Pitard, il la présenta à
M. de Boiscoran, en demandant:
--Reconnaissez-vous ceci?
--Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes
cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée.
--Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de ce
système?
--Je ne le crois pas, j'en suis sûr.
--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par
exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait nécessairement
votre présence?
--Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les
enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.
Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet se
permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était trop au
fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre
compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement
dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le prévenu avant de
l'attaquer sérieusement.
--Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.
Le juge d'instruction s'était assis.
--Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me
donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne vous
pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse aura
certainement une influence décisive.
M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de ce
calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures,
difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le
ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la plus odieuse des
hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'éclairs:
--Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi
m'accuse-t-on?