VIII

Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran n'était

en réalité qu'un pied-à-terre de garçon--pied-à-terre passablement

négligé, même.

Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus

si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la plus

rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres d'amis,

c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de M. de

Boiscoran.

Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont la

porte ouvrait sur le palier du grand escalier.

Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, le

juge d'instruction, le procureur de la République et le greffier

Méchinet:

--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.

Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur:

--Qui est là? cria une voix jeune et forte.

--C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je voudrais...

--Va-t'en au diable! interrompit la voix.

--Cependant, monsieur...

--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'œil qu'au jour...

Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, saisissant la

poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle était fermée en dedans.

Mais il eut vite pris un parti.

--C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez...

--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.

--Il faut que je vous parle...

--Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de voiler d'un

inexpressible[1] mes formes apolloniennes et j'apparais.

Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se

montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de sommeil, mais

rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre souriante et la main

largement tendue.

--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue

là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... (Et saluant M.

Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous

remercier d'avoir décidé à vous accompagner notre cher procureur de la

République. C'est une vraie descente de justice...

Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de M. Daubigeon,

stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de

serrer la main qu'il lui tendait.

--Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge

d'instruction n'avait été si roide.

--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce n'est

pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.

M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude

n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.

--Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends...

--Entrons! fit M. Daveline.

Ils entrèrent, et au moment de passer la porte:

--Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est

certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût accueillis

ainsi...

--Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la République, qui,

cependant, était un peu de l'avis du greffier; silence!

Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une fenêtre.

M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et il

s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux

moindres détails.

Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation M. de

Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa

chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille étaient jetés

au hasard sur les meubles et à terre. Il avait sur lui ce pantalon gris

clair, reconnu et désigné successivement par Cocoleu, par Ribot, par

Gaudry et par la femme Courtois.

--Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette nuance de

mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui,

m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon ami, ce qui me vaut

l'honneur matinal de votre visite?

Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si

la question se fût adressée à tout autre qu'à lui:

--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.

Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexité

singulière se lut dans ses yeux.

--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré!

Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir

intervenir:

--Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne fut plus

grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.

De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un

rapide regard.

Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait

debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la cheminée, le greffier

Méchinet avait avisé une table, et il s'y était installé avec son

papier, ses plumes et son écritoire de corne.

Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, il

renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles étaient

parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, étaient

soigneusement nettoyés.

--Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? demanda M.

Galpin-Daveline, après un minutieux examen.

À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et éclatant de

rire:

--Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais

m'emporter. J'ai eu presque peur...

--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça M.

Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et de votre

réponse à la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule,

dépendent peut-être votre honneur et votre liberté...

Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran se

sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honnêtes, aux

plus sûrs d'eux-mêmes.

Il pâlit, et d'une voix troublée:

--Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, monsieur

Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour m'interroger...

--Je suis magistrat, monsieur!

--Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût permis

de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, je vous aurais

défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans hésitation, sans

arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à ce qu'on m'eût fourni

des preuves éclatantes, irrécusables, matérielles, de votre culpabilité.

Et si, à la fin, il m'eût été démontré que vous étiez coupable, je vous

aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain

moment je vous avais assez estimé pour vous faciliter une alliance qui

eût fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais

de quoi, faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à

l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! soit!

Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant.

C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang-froid et

sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude apostrophe, et

toujours du même ton:

--Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il.

--Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette.

Le juge d'instruction y courut.

Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine d'eau.

Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des

résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la mousse de savon,

surnageaient quelques fragments d'une extrême ténuité, mais cependant

appréciables, de papier brûlé.

Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-même la

cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant à M. de

Boiscoran:

--Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous êtes

lavé les mains en rentrant?

D'un ton d'insouciance dédaigneuse:

--Oui, répondit M. de Boiscoran.

--Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières enflammées?

--Vous le voyez bien!

Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la République et

le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup d'œil. Ils avaient, en

même temps, ressenti la même impression.

Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un homme

d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui obéissait à

quelque plan longuement médité, car ses réponses, comme autant d'aveux,

semblaient le livrer pieds et poings liés à la prévention.

Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne fut

qu'un éclair, et se retournant vers son greffier:

--Écrivez! lui commanda-t-il.

Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement,

minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à l'expression

juste et châtier son style.

Ayant terminé:

--Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé dehors

la soirée d'hier.

--Oui, monsieur.

--Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit.

--Après minuit.

--Vous aviez emporté votre fusil?

--Oui.

--Où est-il?

D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la

cheminée, et dit:

--Le voilà!

Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.

C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un fini

exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du

fabricant:

Klebb.

--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois,

monsieur? interrogea le juge d'instruction.

--Il y a quatre ou cinq jours.

--À quelle occasion?

--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention

dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la

batterie de cette arme, dont le mécanisme avait une certaine analogie

avec le système Remington. Bientôt il ouvrit le tonnerre et constata que

le fusil était chargé. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche

à enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme à sa place, et tirant

de sa poche l'enveloppe métallique trouvée par Pitard, il la présenta à

M. de Boiscoran, en demandant:

--Reconnaissez-vous ceci?

--Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes

cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée.

--Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de ce

système?

--Je ne le crois pas, j'en suis sûr.

--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par

exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait nécessairement

votre présence?

--Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les

enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.

Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet se

permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était trop au

fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre

compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement

dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le prévenu avant de

l'attaquer sérieusement.

--Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.

Le juge d'instruction s'était assis.

--Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me

donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne vous

pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse aura

certainement une influence décisive.

M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de ce

calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures,

difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le

ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la plus odieuse des

hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'éclairs:

--Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi

m'accuse-t-on?

La corde au cou · 第 28 / 106 题