--Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir
la prévention; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen
imaginé par le coupable pour arriver plus sûrement à la perpétration du
crime... (Après quoi, revenant au comte:) Poursuivez, monsieur, dit le
juge d'instruction.
--Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement,
mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me précipiter vers
l'endroit d'où m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait
trois pas que je me sentis atteint de nouveau à l'épaule et au cou.
Cette seconde blessure était plus grave que la première, car le cœur me
faillit, la tête me tourna, et je tombai...
--Vous n'aviez pas même entrevu le meurtrier?
--Pardonnez-moi. Au moment où je tombais, il m'a semblé voir... j'ai vu
un homme s'élancer de derrière une pile de fagots, traverser la cour et
disparaître dans la campagne.
--Le reconnaîtriez-vous?
--Non.
--Mais vous avez vu comment il était vêtu, vous pouvez me donner à peu
près son signalement?
--Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé comme
une ombre.
Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit.
--N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, monsieur.
Le comte hocha la tête.
--Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur, répondit-il. J'étais
évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris
connaissance, ici, sur ce lit.
Avec un soin extrême, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte.
Lorsqu'il eut terminé:
--Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances
du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce
qui s'est passé après votre chute. Qui pourrait me l'apprendre?
--Ma femme, monsieur.
--Je le pensais. Madame la comtesse a dû se lever en même temps que
vous?
--Ma femme n'était pas couchée, monsieur. Vivement le juge se retourna
vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître que
le costume de la comtesse n'était pas celui d'une femme éveillée en
sursaut par l'incendie de sa maison.
--En effet, murmura-t-il.
--Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui
est là sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte de la
rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée près d'elle.
Malheureusement, les fenêtres de nos filles donnent sur le jardin, du
côté opposé à celui où le feu a été mis...
--Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du désastre?
demanda le juge d'instruction.
Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse s'avança.
--Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit-elle,
j'avais tenu à veiller ma petite Berthe. Ayant déjà passé près d'elle la
nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir,
lorsque je fus réveillée par une détonation... à ce qui m'a semblé. Je
me demandais si ce n'était pas une illusion, quand un second coup
retentit presque immédiatement. Plus étonnée qu'inquiète, je quittai la
chambre de mes filles. Ah! monsieur, telle était déjà la violence de
l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je
descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, je sortis... À
cinq ou six pas, à la lueur des flammes, j'aperçus le corps de mon mari.
Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son cœur avait cessé de
battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix désespérée...