Quelques types du Klondyke.--Alexandre Mac Donald, Joe Ladue,
Henderson, etc.--Journaux de Dawson.--Le Klondyke et ses
richesses.--Animaux à fourrure.--Le pays des grandes chasses.--Les
oiseaux du Yukon.--Administration du Territoire.
Parmi les hommes aujourd'hui reconnus comme les vétérans du Yukon, il
faut nommer MM. Hart, Harper, Mac Question, Hunker, Mac Donald, Ladue,
Henderson; leurs histoires sont à peu près identiques; comme des
centaines d'autres, l'esprit d'aventure et d'entreprise les a conduits
un jour vers les territoires à peine connus qui couvrent tout le nord du
continent américain, entre les 58e et 70e parallèles: pendant des
années ils ont parcouru ces immenses étendues de pays, vivant de chasse,
de pêche, lavant de l'or un peu partout, gagnant juste de quoi acheter
des vivres et des vêtements pour l'hiver, menant une vie isolée, rude,
sauvage, mais cependant profitable, car c'est toujours ainsi qu'une
contrée nouvelle a été d'abord explorée, puis envahie, enfin absorbée et
peuplée.
[image: LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Il y a plus de 25 ans que Harper arriva dans le Yukon. Il venait de la
contrée aurifère du Caribou. Franchissant les montagnes Rocheuses,
traversant les régions du Liard, du Mackenzie, du Porc-Épic, affluents
du Yukon, il remonta ce fleuve jusqu'à la rivière Blanche. Mac Question
y arriva à peu près vers le même temps, ayant pris le chemin de la
rivière de la Paix et du lac Athabasca par le Mackenzie. Ces deux
coureurs des bois se rencontrèrent et s'associèrent pour faire le
commerce des fourrures. Ils fondèrent ainsi des postes à Forty Mile,
Sixty Mile, Fort Selkirk et d'autres endroits. L'or, dont ils
n'ignoraient pas l'existence, ne semble pas cependant avoir été l'objet
de graves préoccupations de leur part, et, bien qu'ils en eussent trouvé
déjà en 1873 sur la rivière Blanche, ils ne sont pas parvenus à la
célébrité romanesque à laquelle sont arrivés des explorateurs plus
jeunes et plus récents, tels que Mac Donald et Ladue.
[image: JOE LADUE--CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques années et y
prospecta tout d'abord de place en place sans grand succès. Il avait
plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la
Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le
pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la découverte de l'or se
répandit, et il fut un des premiers à juger de la valeur extraordinaire
des placers. Il piqueta aussitôt des claims sur les creeks et, par de
judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses
possessions qu'aujourd'hui on ne le désigne pas autrement que du nom de
«roi du Klondyke». C'est un Écossais ayant plus de six pieds de haut,
de forte taille, épais, dont la figure respire à la fois l'honnêteté et
la bonhomie. Il possède quelques-uns des plus riches claims de
l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur
d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla
très jeune dans l'état de New-York, où il travailla comme garçon de
ferme pendant plusieurs années. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest
l'attirèrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y
trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et
Cie. Il y a trois ans, il établit une scierie au poste de Sixty Mile,
puis en 1897, lors de l'excitation générale causée par les nouvelles
découvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratégique, du
confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le
terrain en question pour y établir une ville. On lui concéda le
territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des
intérêts considérables dans un bon nombre de claims; c'est un homme
d'une quarantaine d'années, comme Mac Donald; il est de taille moyenne,
d'une santé très précaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des
personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et
ont profité de la découverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils
riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix
millions? Peut-être. Ont-ils moins? Peut-être aussi. Leur fortune est en
claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de
préciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en
Angleterre il y a quelques mois pour négocier ses claims. Il en
demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les
placer.
Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus
banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arrivé en 1895, à
moitié mort de faim, venant de Baroda, localité du Michigan. Tout l'été
il avait couru, cherché, creusé et lavé sans rien trouver: ses membres
n'étaient plus qu'une plaie, tant il avait arpenté le pays en tous sens;
il était si las, si découragé qu'il se laissa un jour tomber sur les
bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait
peu à peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques
bourdonnaient autour de ses paupières à demi fermées sous un soleil
aussi brûlant qu'un cautère. Et comme il les entr'ouvrait, il aperçut
quelque chose qui brillait à travers le cristal du ruisseau. C'était de
l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau
pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.
Anderson, parti la même année de San Francisco, avait laissé à sa femme
de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'être de
retour avant ce délai, muni d'une sacoche lourdement bourrée de pépites.
Dix-huit mois s'écoulèrent sans que le voyageur donnât de ses nouvelles.
Sa femme était réduite à la misère. Trop fière pour mendier, la pauvre
abandonnée songeait au suicide. Soudain, le _Portland_ est signalé
revenant des pays mystérieux. Elle accourt sur le port, et quand elle
voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de pépites, elle roule
à terre inanimée.
Bien des femmes ont accompagné leur mari dans l'Eldorado: la première
qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme
Berry, femme d'un jeune fermier de Californie. À sa suite d'autres
vinrent, tentées par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est
l'apparition de deux petites Soeurs de la Miséricorde, deux Canadiennes
de Québec, c'est-à-dire deux Françaises, venues là, non pas attirées par
l'appât de l'or, mais pour prier, pour guérir, pour sauver peut-être les
victimes de la fièvre de l'or!
[image: EMBOUCHURE D'UN CREEK.--DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
[image: UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY,
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Malgré les déconvenues dont nous avons parlé à diverses reprises, la
valeur du Klondyke comme terrain aurifère est indiscutable. Voici ce
qu'en dit le Dr Dawson, géologue distingué du Canada: «Parlant du
caractère général de la contrée, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est
extrêmement riche en or. Elle est pareille à d'autres grands districts
miniers, en ce que le métal alluvial lavé par les ruisseaux a le premier
été découvert et recueilli. Mais les montagnes d'où ces cours d'eau
descendent doivent également être riches en or. Là, un jour, les grandes
veines et filons de quartz aurifère seront découverts et travaillés,
tandis que les pilons et le matériel de machines seront répartis à
profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore à découvrir.
«Le Yukon n'est pas une si mauvaise contrée que beaucoup se l'imaginent,
excepté en hiver. Le climat est bon en été, quoique cette saison ne dure
pas très longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y
travailler. Mais les hivers sont longs et extrêmement froids. Cependant
les conditions climatériques ne seront jamais assez rigoureuses pour
empêcher le développement minier de cette région.
«La tâche est énorme, avec cette immense surface de pays et les
difficultés de locomotion et de transport. Il se passera un temps
considérable et des efforts répétés seront nécessaires avant que cette
région soit complètement développée. Mais de grandes découvertes de
terrains aurifères comme celles qui ont été récemment faites donnent à
croire que l'ère de développement futur sera extraordinairement
profitable.»
Le Dr Nordenskiold, professeur de minéralogie à l'Université d'Upsal,
envoyé dans le Yukon par le gouvernement suédois, dit que la contrée est
très riche et sera très productive pour longtemps. Il prétend qu'on
trouvera les immenses dépôts de quartz qui ont donné naissance aux
graviers aurifères du Klondyke. L'or déjà trouvé provient d'anciens lits
de rivières très différentes des rivières actuelles.
Le quartz sera de qualité inférieure et se trouvera près des creeks du
Klondyke. L'or n'a pas été porté par les glaciers à une grande distance.
Le terrain du district de la rivière Stewart contient beaucoup
d'ardoises, par conséquent on y éprouvera quelques déceptions quant à
l'or. En somme, le rapport du Dr Nordenskiold est très favorable.
Après l'or, les fourrures sont le principal élément de richesse de la
région.
[image: UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON,
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Le plus grand des animaux du pays est l'élan d'Amérique; c'est un animal
de la taille d'un fort cheval et pesant jusqu'à 800 kilos; sa chair est
excellente et sa fourrure, d'un gris clair, très chaude et très épaisse.
Il va en troupes et voyage de préférence le long de la crête des
montagnes; le matin, on peut surprendre aisément ses traces dans la
neige fraîche et attendre patiemment son retour, qui s'effectue toujours
par le chemin même qu'il a pris pour aller pâturer. De plus, il n'a pas
conscience du danger, et le plus souvent il ne s'enfuit pas; il est donc
facile d'en détruire toute une bande à la fois. Les Indiens, qui vivent
de chasse et de pêche, en massacrent parfois des troupeaux
considérables en les cernant: les pauvres animaux, saisis de terreur, se
serrent les uns contre les autres, sans chercher à se sauver, et sont
tous égorgés sur place, souvent sans nécessité.
Le caribou est un cerf de grande taille, qui fournit aussi une fourrure
estimée; ses moeurs sont sensiblement les mêmes que celles de l'élan; il
a du reste, comme ce dernier, reculé à de grandes distances dans
l'intérieur, où cependant il se rencontre en troupeaux de centaines de
têtes.
L'ours, le loup et le lynx sont aussi pourchassés avec ardeur, en hiver,
car leurs peaux sont très recherchées; celle du lynx est la plus chaude
et la plus légère de toutes pour la confection de robes ou de
couvertures servant de lit aux explorateurs.
Il y a plusieurs espèces d'ours: d'abord le grizzly, d'une force et
d'une taille prodigieuses; c'est le plus grand des ours; puis le _silver
tip_ (tache d'argent), ainsi nommé parce qu'il a le haut du poitrail
blanc, le reste de la robe étant gris, est beaucoup plus petit. Il est
très féroce. Les coureurs des bois prétendent que ces deux variétés ne
dorment pas dans leurs gîtes en hiver, comme le font les autres, mais
voyagent continuellement et sont redoutables à rencontrer; on les évite
donc autant que possible. Les autres variétés, brun, noir, cannelle,
sont presque inoffensifs; ils se nourrissent en été, soit des baies, si
abondantes sur les versants élevés, soit de saumons pêchés dans la
rivière. Le lieutenant Schwatka, qui a exploré l'Alaska, il y a quelques
années, rapporte qu'en été les ours étaient si nombreux sur certains
ruisseaux, attirés là par le saumon, que les prospecteurs avaient dû
leur abandonner la place; il dit aussi que les moustiques attaquaient
les ours si obstinément qu'on trouvait parfois certains de ces animaux
rendus aveugles par suite de piqûres aux yeux.
L'ours, même le grizzly, n'attaque pas volontiers l'homme, à moins
d'être blessé; dans ce cas il devient fort dangereux. Un de nos
compagnons d'excursion au Quartz Creek nous a affirmé que dans une
partie de chasse, il y a un an, un grizzly se jeta à l'eau pour gagner
à la nage le canot d'où un coup de feu l'avait blessé. Ce ne fut
qu'après avoir reçu plus de quarante balles dans le corps qu'il cessa de
vivre.
Les fourrures peut-être les plus demandées sont celles de renards; il y
en a de gris d'argent, de noirs, de bleus et de roux, les deux premières
variétés étant les plus estimées. Les renards sont communs et les loups
rares, surtout les noirs; dans le Yukon les loutres sont rares aussi; le
castor ne se rencontre pas.
Les lièvres arctiques sont tantôt très rares et tantôt très abondants,
suivant les années. On a observé à leur égard un fait très curieux;
pendant trois ans on n'en voit pas trace, puis, les deux années
suivantes, ils sont extrêmement nombreux et se multiplient beaucoup.
Ensuite ils disparaissent alors en quelques mois. Ils ont ainsi un cycle
de sept années dans lesquelles ils apparaissent et disparaissent
mystérieusement sans qu'on ait pu jusqu'ici se rendre compte des raisons
de ce phénomène. On ne trouve jamais aucune trace de leurs cadavres.
[image: UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON,
D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
La martre est soumise aux mêmes règles d'apparition et de disparition.
Les chèvres et moutons (_big horn_) se trouvent sur les pentes des
montagnes et sont prisés pour leur chair et pour leur peau, qui fournit
une fourrure chaude et épaisse; il en existe une variété tout à fait
blanche dans les montagnes du chaînon des Rocheuses, non loin du Yukon,
à 60 kilomètres en aval de Dawson.
Les oiseaux sont rares, excepté les canards et les oies sauvages, qui se
voient par milliers dans les mois de mai à septembre et qui pondent
leurs oeufs ou élèvent leurs couvées sur les innombrables lacs, étangs et
mares de l'intérieur.
L'aigle à tête blanche est commun sur la côte, mais assez rare à
l'intérieur; une variété d'aigle brun de petite taille est assez
nombreuse, de même que les corbeaux; la pie, au contraire, se voit
rarement.
La poule de bruyère abonde, la perdrix pas du tout; mais par endroits la
perdrix blanche (ptarmigan) est très nombreuse. Parmi les petits
oiseaux, les _snow birds_ (oiseaux de neige) courent par bandes sur la
neige; en été, des troupes d'oiseaux de la couleur et de la grandeur des
moineaux animent les bois du Klondyke; les martinets sont légion le long
du fleuve, tandis que les hirondelles décrivent leurs gracieux arcs de
cercle dans l'air, au-dessus des toits de Dawson, qui, par parenthèse,
sont couverts de verdure et de fleurs. En effet, les planches grossières
qui recouvrent en deux plans inclinés les cabanes et les huttes des
Dawsoniens sont chargées d'une couche épaisse de terre végétale; les
graines s'y développent d'autant mieux que l'intérieur est plus chaud.
Quelques personnes industrieuses ont tiré parti de cette circonstance
pour établir des potagers sur le toit de leur habitation. Aussi, dans
une simple promenade, un observateur quelconque peut-il juger assez
sainement du caractère des gens dont il aperçoit la maison. Voilà des
navets, des oignons, des laitues; assurément l'habitant de cette cabane
est un ami du bien-être matériel, un gourmand, un épicurien; voici, au
contraire, des campanules, des crocus, des églantines; c'est la demeure
d'un idéaliste, d'un rêveur...
Un autre oiseau qui a tout à fait la tournure impudente du geai sans en
avoir le manteau, c'est le pillard de camp (_camp robber_); le corps est
gris, les ailes sont noires, et la tête est ornée d'une huppe donnant à
l'animal un air crâne; très hardi, il vient sans hésiter voler la viande
suspendue à l'entrée de la tente et ne se laisse pas intimider même par
un coup de feu. Dans les forêts pullulent les écureuils rouges.
[image: HALAGE AU BORD DU YUKON.