BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Les Intermèdes_, par M. Edmond Cottinet (1 vol., librairie des

Bibliophiles).--C'est un volume de vers, un joli volume, non-seulement

par le papier, la typographie, les fleurons artistiques de Claudius

Popelin,--un maître,--mais par le ton des vers, l'inspiration, le charme

qui se dégage des uns et l'amertume qui coule des autres. M. Edmond

Cottinet est un auteur dramatique que nous ne soupçonnions pas d'être un

poète. Il avait rimé, pour lui-même ou pour des amis, deux cents pages

de vers qu'il présente aujourd'hui au public. C'est ce qu'il appelle

«_Les Intermèdes_» de sa vie. Le titre est fort agréablement expliqué,

on le voit, et M. Cottinet avait le droit d'être moins modeste.

La première partie de ces _Intermèdes_ a pour titre _Jeunesse

lointaine_. Ce sont des vers de la vingtième année, très-sincères et

très-émus, ne se piquant point d'être rimés selon les règles sévères

d'aujourd'hui, mais sentis, mais touchants, et d'un accent très-juste.

Les souvenirs d'amitié et d'amour ont ici un ton de vérité qui plaît et

séduit. Le nom de M. Jules Barbier revient souvent dans les vers de M.

Cottinet, qui cite lui-même des pièces excellentes de l'auteur des

_Chants d'un franc-tireur._

Ce dernier titre m'amène à dire que ce qui m'a surtout semblé bon dans

les _Intermèdes_ de M. Cottinet, ce sont (outre des sonnets

remarquables) deux pièces, des odes et poèmes, qu'il appelle _Au bois._

Cela est poignant. Tous nos souvenirs, toutes nos espérances, tous nos

rêves du siège de Paris nous sont revenus en lisant cela. Il y a là des

trouvailles de sentiment, comme ce retour de la pensée de l'auteur vers

sa femme et son enfant renvoyés en province:

O mes pauvres amis! vos _bouches inutiles_

Rien que de leurs baisers auraient pu me nourrir!

Et quelle mélancolie dans ce tableau du _Bois_, qui a cessé d'être

militaire, et qui est redevenu mondain:

On ne sent presque plus, au vent des casemates,

L'odeur des vilains morts que l'on dut y murer.

La cocotte qui chasse aux riches diplomates

Met dans l'air le parfum qu'il faut pour l'épurer.

Il y a donc encore des coeurs qui sentent, des honnêtetés, qui

s'émeuvent, des patriotes qui se souviennent? Voilà ce que j'ai constaté

avec plaisir en lisant ce volume de M. Cottinet, si joli qu'il pourrait

se passer d'être bon.

Jean de Thommeray, par Jules Sandeau (1 vol., Michel Lévy).--Voici un

volume qui fait et fera grand bruit. M. Émile Augier, séduit par le

dénouement de Jean de Thommeray et par le spectacle nouveau qu'il peut

offrir au théâtre, a tiré de la nouvelle de M. Jules Sandeau cinq actes

qui ont été lus et seront représentés bientôt à la Comédie-Française.

Sans doute M. Augier ajoutera bien des détails nouveaux à l'oeuvre de M.

Sandeau, son collaborateur pour le _Gendre de M. Poirier_, car _Jean de

Thommeray_ ne saurait, tel qu'il est, fournir une longue comédie. J'ai

dit que c'était une nouvelle et j'ajoute que c'est une des meilleures

nouvelles qu'ait écrites la plume délicate et tendre de M. Jules

Sandeau.

Le sujet est bien simple. Un jeune gentilhomme breton, naïf et sincère,

arrive à Paris, avec toutes ses croyances, sa foi robuste, son

ingénuité. Il se trouve entraîné dans un milieu qui n'est pas le sien,

fréquentant des femmes du monde qui sont bizarres, des demi-journalistes

et même une demoiselle à la mode que l'auteur a eu tort d'appeler

_Fiammetta_, ce qui donne une date à son récit et le vieillit. Jean de

Thommeray ne tarde pas à se corrompre, ou du moins à douter de tout et

de lui-même, dans cette atmosphère malsaine. Il a des duels et des

aventures; il joue, il se ruine et pendant ce temps son père et ses deux

frères mènent, sans se plaindre, une vie laborieuse dans leur manoir

breton. Gentilshommes campagnards, ils ont pour loi le travail et le

père n'entend plus revoir ce Jean de Thommeray qui n'a pour existence

que le hasard.

La guerre arrive. Jean de Thommeray est décidé à fuir Paris, dont il a

le dégoût. Un jour, un bataillon de mobiles bretons arrive et se masse

dans la cour du Louvre. Le commandant, entouré de ses deux fils, fait

l'appel. C'est M. de Thommeray le père. Lorsqu'il a fini, un jeune homme

s'avance: Qui êtes-vous?--Un homme qui a mal vécu!--Que

voulez-vous?--Bien mourir! Et le commandant appelle: Jean de

Thommeray!--Une voix mâle répond: présent!

Tel est ce récit sobre, émouvant, magistral. Il est suivi d'une jolie

nouvelle, _Le colonel Evrard_. C'est un livre à lire.

Jules Claretie.

[Illustration: L'ÉVACUATION EN 1818, D'APRÈS MARLET.]

L'Illustration, No. 1595, 20 Septembre 1873 · 第 43 / 45 题