Il nous faut maintenant revenir en arrière, et pour donner une idée plus
exacte et plus complète de l'oeuvre entreprise, dire quelques mots de la
réorganisation des forces militaires de la France, due principalement au
maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Au moment de la signature de l'armistice, l'armée française était au
delà de la Loire: «Par ses sentiments, par ses traditions, dit le
maréchal Davout dans ses Mémoires, elle était l'armée du pays, et
pourtant elle ne savait à qui obéir, au service de quelle cause mettre
son dévouement.»
Faut-il croire, comme l'indique M. Gay de Vernon dans sa biographie du
maréchal Gouvion Saint-Cyr, que le ministre de la guerre ait un instant
songé à conserver cette armée, à la fondre au besoin avec les Vendéens,
«afin de donner à la France une force suffisante pour obtenir de
l'étranger des conditions moins lourdes»?
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, les puissances alliées
signifièrent au roi que si l'armée n'était pas immédiatement licenciée,
«on allait donner l'ordre à 300,000 hommes de passer la Loire et de
reprendre les hostilités».
Force fut donc au maréchal de promulguer une ordonnance de licenciement
qui avait été rendue à Lille le 23 mars.
Mais en même temps qu'il licenciait l'armée, le maréchal ouvion
Saint-Cyr concevait l'idée patriotique de reconstituer une nouvelle
force militaire, et d'assurer à la France des institutions capables de
lui rendre le rang qu'elle avait momentanément perdu.
N'est-ce pas vraiment un fait digne de remarque que cette audacieuse
tentative de reconstitution de nos forces nationales, avant même que le
traité de paix ne fut signé?
La _Gazette officielle_ du 11 août 1815 contient une ordonnance qui
débute par cette phrase:
«... Considérant que la nouvelle organisation doit se faire sur des
bases qui assurent à la France son indépendance au dehors et la
tranquillité au dedans...»
L'armée était disposée en 80 légions d'infanterie, 12 d'artillerie, 47
régiments de cavalerie, en y comprenant les carabiniers royaux.
Chaque légion, divisée en bataillons, était forte de 1,687 hommes, dont
103 officiers.
Ce qu'il y a surtout à remarquer dans ce projet si promptement appliqué,
c'est l'organisation régionale de notre force armée, tentative hardie à
une époque où l'esprit de parti, l'animosité politique pouvaient faire
craindre des dangers sérieux.
En outre, l'ordonnance portait qu'à chaque légion on pourrait ajouter
une compagnie de cavalerie et une d'artillerie, ce qui, d'ailleurs, ne
fût jamais exécuté. N'y avait-il pas là, sinon une tendance à faire de
chacune de ces légions une unité pouvant se suffire à elle-même, du
moins à les considérer comme des cadres propres, à un moment donné, à
recevoir un nombre d'hommes plus considérable, de façon à augmenter
singulièrement en puissance? Le nombre exagéré des officiers (103 pour
1584 hommes) tend à justifier cette supposition qu'il n'est pas inutile
de rapprocher de l'idée de résistance prêtée au maréchal Gouvion
Saint-Cyr par son biographe.
L'article 12 de la charte de 1814 ayant aboli la conscription, on
composa les légions des soldats qui avaient été renvoyés dans leurs
foyers sans être cependant libérés. L'engagement volontaire devait
combler les vides.
En outre, 3 régiments du génie furent créés.
Enfin, sous l'influence du maréchal Marmont, on organisa une garde
royale composée de 2 divisions d'infanterie et de 2 divisions de
cavalerie, plus l régiment d'artillerie à cheval et 1 à pied, soit
environ 26,000 hommes.
Le total général de nos forces était de 220,000 hommes: à ce nombre, il
convient d'ajouter 17 légions de gendarmerie.
Cette réorganisation militaire fut achevée en six semaines.
Ce n'était là d'ailleurs qu'une réorganisation provisoire qui ne devait
durer que jusqu'en 1818; elle avait l'avantage de permettre une
expérience sérieuse et préparait cette loi militaire si connue et qui
porte si justement le nom de son auteur, le maréchal Gouvion Saint-Cyr.