Napoléon, arrivé à l'Elysée le 20, se décida à signer son abdication: le
29, il quittait Paris.
La Chambre nomma aussitôt une commission exécutive de sept membres
chargée du gouvernement; en même temps, des négociateurs se rendaient
au-devant des alliés. Il n'était que temps, d'ailleurs, car sans prendre
conseil des autres généraux, Blücher se dirigeait sur Paris: le 2
juillet, on entendit le canon.
Le lendemain, un armistice fut signé, et le 6 toutes les barrières de la
capitale furent remises aux alliés: le roi rentra le 8 dans Paris.
Les difficultés qui se présentaient, à ce moment, étaient immenses: il
fallait traiter avec un ennemi qui ne dissimulait pas ses prétentions,
et qui ne se montrait nullement disposé à se contenter, comme en 1811,
de garanties purement morales.
Mais, avant tout, il fallait se débarrasser des Prussiens: à était le
plus grand danger,
«La difficulté, écrivait lord Castlereagh, est de faire garder quelque
mesure aux Prussiens et à Blücher.»
Et Wellington ajoutait:
«Ils ressemblent à des gens qui ayant pris un gâteau, veulent à la fois
le garder et le manger.»
Le premier soin de Blücher, en entrant à Paris, avait été de frapper une
contribution de guerre de cent millions que l'empereur Alexandre avait
fait réduire à dix; il voulut faire sauter le pont d'Iéna, fit même une
tentative qui ne réussit heureusement pas, et ne s'arrêta que devant
cette belle parole de Louis XVIII:
«Dites au général prussien que je vais me rendre sur le pont d'Iéna.»
Après lui, les diplomates et les généraux allemands ne dissimulaient pas
leur haine et leurs exigences. Ils voulaient que l'on changeât tous les
noms de rues qui leur déplaisaient; ils revendiquaient les tableaux, les
statues de nos musées; ils étaient les maîtres, enfin, et ils
prétendaient agir suivant leur fantaisie, sans même consulter leurs
alliés.
Livrée à ces mains avides, la France eût été perdue sans l'empereur
Alexandre et sans le duc de Wellington.
Ce fut de la part de ces deux hommes une lutte incessante contre les
prétentions chaque jour renouvelées non-seulement de la Prusse mais
encore de tous les petits États allemands, qui ne se montraient pas les
moins âpres à la curée.
Une conférence put être enfin réunie, et les plénipotentiaires des
diverses puissances furent invités à examiner les réclamations, à
discuter les mémoires soumis à la conférence.
De la part de la Prusse, c'était une véritable avalanche; tous les
hommes d'État, les généraux, adressaient note sur note; les plus
modestes réclamaient l'Alsace, d'autres voulaient la Lorraine. Le
chancelier de Hardenberg demandait «l'Alsace et les forteresses des
Pays-Bas, de la Meuse, de la Moselle et de la Sarre». Le comte de
Munster, ministre du roi de Hanovre, le comte Wentzengerode, ministre de
Wurtemberg, M. de Gagern et vingt autres, réduisaient la France à merci.
--Tenez, mon cher duc, disait l'empereur Alexandre au duc de Richelieu,
voilà la France telle que mes alliés voulaient la faire, il n'y manque
que ma signature, et je vous promets qu'elle manquera toujours.
La volonté de l'empereur Alexandre fut nettement affirmée dans une note
de Capo d'Istria: «Ce serait détruire dès son principe la restauration
de cette monarchie, que d'obliger le roi à des concessions qui
donneraient au peuple français la mesure de la méfiance avec laquelle
les puissances européennes envisagent la stabilité de leur propre
ouvrage.»
Cette note produisit une profonde irritation en Allemagne: «Les Russes,
disait-on, veulent que l'Allemagne demeure vulnérable.»
Pourtant l'Angleterre, la Russie, et en dernier lieu l'Autriche, s'étant
ralliées au même projet, la Prusse dut céder. Le langage des
plénipotentiaires était tel d'ailleurs, que Gervinus écrivit cette
phrase dans son histoire: «L'opinion de lord Claucarty était que ces
discussions ne pourraient être terminées que par une guerre avec la
Prusse.»
Tous les obstacles paraissaient donc écartés; il en restait cependant
un, le choix même du négociateur français.
Talleyrand n'était sympathique à personne, et l'empereur de Russie lui
témoignait une froideur marquée. Le diplomate ne se sentant pas soutenu
par le roi offrit sa démission, dans l'espoir sans doute de la voir
refusée. Elle fut acceptée.
Louis XVIII se tourna alors vers le duc de Richelieu, qui s'était retiré
en Russie pendant la guerre et avait été gouverneur d'Odessa. Il ne
pouvait être fait un meilleur choix, car l'empereur Alexandre avait une
grande estime pour le duc.
--Le roi, disait Talleyrand dépité, a choisi l'homme de France qui
connaît le mieux Odessa.
Le 20 novembre, enfin, le traité de Paris fut signé. Après y avoir mis
son nom, le duc rentra dans son cabinet et dit à M. de Barante: «Je
viens de signer un traité pour lequel je devrais porter ma tête sur
l'échafaud.»
Il écrivait en même temps à M. Decaze:
«Tout est consommé; j'ai apposé hier, plus mort que vif, mon nom à ce
fatal traité. J'avais juré de ne pas le faire, et je l'avais dit au roi.
Ce malheureux prince m'a conjuré, en fondant en larmes, de ne pas
l'abandonner, et dès ce moment je n'ai plus hésité.»