Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de
déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette
impression fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce
beau pays, et l'inutile citadelle de Taïohaé n'est déjà plus qu'une
ruine.
Libre et sauvage jusqu'en 1812, cette île appartient depuis cette époque
à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société
et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces
archipels abandonnaient volontairement la leur.
Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le
gouverneur, le pilote, l'évêque missionnaire et les frères, quatre
soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre
gendarmes.
Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son
autorité, reçoit du gouvernement une pension de 600 francs, plus la
ration des soldats pour elle et sa famille.
Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point
de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots
indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient
grand tapage.
Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils
préfèrent s'ébattre dans les îles voisines.
Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes
épidémies, d'importation européenne, les ont plus que décimés.
La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est
réputée une des plus belles du monde.
Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers
et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et
leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles.
Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage à
Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés,
crépus,--et se parfument au sandal.
Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont singulièrement
simplifiés.
[Illustration: VERDUN.]
[Illustration: SCÈNES DE L'ÉVACUATION DE VERDUN.]
Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
paraissant un vêtement tout à fait convenable.
Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infini; mais, par une
fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du
corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche ou peu
s'en faut.
Des bandes d'un bleu sombre qui traversent leurs visages, leur donnent
un grand air de sauvagerie, et font étrangement ressortir le blanc des
yeux et l'émail éblouissant des dents.
Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes
les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire
attachées aux oreilles.
A quatre lieues de Taïohaé, une longue et sinueuse vallée s'ouvre sur la
baie Tchitchagov.
Cette région sauvage est fermée par deux remparts d'inaccessibles
montagnes; une tranquille, rivière y entretient une fraîcheur de verdure
inaltérable.
La tribu des Taïoas habite cet Eden; des cases éparpillées sous bois
dépendent d'un chef admirablement tatoué et d'une rare beauté, qui nous
fit lui-même les honneurs de son district, et se constitua le guide de
nos excursions.
Cette nature est d'une étrangeté saisissante; des mornes à pic
surplombent les forêts, hérissés de pointes aiguës; on est là comme aux
pieds de cathédrales fantastiques, dont les flèches accrochent les
nuages au passage.
A mesure qu'elles s'éloignent du rivage, ces deux rangées d'édifices se
rapprochent et se resserrent; au fond de la vallée, quelque cinquante
mètres seulement les sépare, et le soleil pénètre à peine dans ces
profondeurs. De nombreuses cascades y dégringolent en pluie perpétuelle
et l'humidité y développe une étonnante végétation.
Julien V...