PETITS ÉVÉNEMENTS GROUPÉS AUTOUR DES
GRANDS
Si la scène se fût passée de jour, au lieu de se passer dans la nuit, le
chevalier se fût précipité par les escaliers, sans s'inquiéter du
geôlier en chef, et en continuant de s'écrier: «Je la sauverai!» Mais le
corridor était dans l'obscurité la plus complète, n'ayant pas même le
rayon de lune qui éclairait la prison de Luisa.
Force lui fut d'attendre le guichetier et sa lanterne.
Celui-ci le reconduisit avec les mêmes marques d'attention dont il
l'avait comblé à son arrivée. Aussi, arrivé dans la cour, le chevalier
mit-il la main à sa poche et, en tirant les quelques pièces d'or qu'elle
contenait, les offrit-il au geôlier.
Celui-ci les prit et les pesa d'un air mélancolique dans sa main en
secouant la tête.
--Mon ami, dit San-Felice, c'est bien peu, je le sais; mais je me
souviendrai de toi, sois tranquille; seulement, c'est à la condition que
tu auras toute sorte d'égards pour la pauvre femme qui est ta
prisonnière.
--Je ne me plains pas de ce que Votre Excellence me donne, tant s'en
faut! répondit-il. Mais, si Son Excellence voulait, elle pourrait, d'un
mot, faire plus pour moi que je ne pourrai jamais faire pour elle.
--Et que puis-je faire pour toi? demanda San-Felice.
--J'ai un fils, Excellence, et, depuis un an, je sollicite sans pouvoir
l'obtenir, son admission comme geôlier dans la forteresse. S'il y était,
je le chargerais spécialement du service de la dame en question, dont je
ne peux pas m'occuper, n'ayant que la surveillance générale.
--Je ne demande pas mieux, dit San-Felice, qui pensa tout de suite au
parti qu'il pouvait tirer de ce protecteur de bas étage. Et de qui
dépend sa nomination?
--Sa nomination dépend du chef de la police.
--T'es-tu déjà adressé à lui?
--Oui; mais, vous comprenez, Excellence, il faudrait pouvoir... (et il
fit le geste d'un homme qui compte de l'argent), et je ne suis pas
riche.
--C'est bien: tu feras une demande et tu me l'adresseras.
--Excellence, dit le geôlier en chef en tirant un papier de sa poche,
pendant que vous étiez dans la chambre de la prisonnière, j'ai rédigé ma
demande, pensant que vous seriez assez bon pour vous en charger.
--Je m'en charge, en effet, mon ami, dit le chevalier, et il ne dépendra
pas de moi que tu n'obtiennes ce que tu désires. Si tu as besoin de moi,
viens chez Son Altesse royale le duc de Calabre et demande le chevalier
San-Felice.
Et, mettant la pétition dans sa poche, le chevalier prit congé de son
protégé, sortit de la forteresse et se dirigea vers la place des
Quatre-Cantons, où, on se le rappelle, il avait rendez-vous avec le faux
capitaine américain.
Celui-ci l'attendait, et, en l'apercevant, marcha droit à lui.
Tous deux s'abordèrent en s'interrogeant.
Joseph Palmieri raconta sa visite au roi, se félicita de la façon dont
il avait été reçu et surtout de la certitude où il était maintenant de
pouvoir rester à son mouillage, c'est-à-dire dans le voisinage du fort.
De son côté, le chevalier lui fit part de son projet, et, pour qu'il
s'en rendît bien compte, lui donna à lire la demande en grâce rédigée
par le duc de Calabre.
Joseph Palmieri s'approcha de la lampe d'une madone et lut; dans sa
distraction, le chevalier s'était trompé et lui avait donné à lire la
supplique du geôlier en chef, au lieu de la demande en grâce du duc.
Mais Joseph Palmieri n'était pas homme à laisser passer à portée de sa
main une circonstance qui pût lui être utile sans mettre la main dessus.
Il commença par prendre l'adresse du futur geôlier: _Tonino Monti, via
della Salute, nº 7_; et, rendant la supplique au chevalier:
--Vous vous êtes trompé de papier, lui dit-il.
Le chevalier fouilla à sa poche et y trouva, en effet, le placet qu'il
avait cru donner et en place duquel il avait donné la supplique du
geôlier en chef.
Joseph Palmieri la lut avec plus d'attention encore que la première.
--Oui, sans doute, dit-il, si Ferdinand a un coeur, il y a une chance;
mais je doute qu'il en ait un.
Et il remit la demande en grâce au chevalier.
--A quelle époque, demanda-t-il, comptez-vous sur l'accouchement de la
princesse?
--Mais elle attend sa délivrance du jour au lendemain.
--Attendons comme elle, dit Palmieri. Mais, si le roi refuse, ou si elle
accouche d'une fille?...
--Alors, vous recevrez cette même supplique déchirée en morceaux, ce qui
voudra dire que vous pouvez agir à votre tour, attendu que, de notre
coté, il n'y aura plus d'espoir; ou sinon ce seul mot: SAUVÉE! vous dira
tout ce que vous aurez besoin de savoir. Seulement, vous me donnez votre
parole de ne rien tenter d'ici là?
--Je vous la donne; seulement, vous me permettrez de m'informer
topographiquement de la chambre qu'occupe la prisonnière dans la
forteresse?
Le chevalier saisit la main de son interlocuteur, en la lui serrant avec
un mouvement de fiévreuse énergie.
--La jeunesse est puissante devant le Seigneur, dit-il. La fenêtre de la
prisonnière donne directement sur la goëlette le _Runner_.
Et il s'éloigna rapidement en cachant son visage dans son manteau.
Le chevalier ne s'était pas trompé, et, cette fois encore, les
sympathiques effluves de la jeunesse avaient divisé leurs courants
magnétiques. A peine le chevalier avait-il quitté la chambre de Luisa,
après lui avoir fait remarquer cet homme, qui, à une demi-encablure du
pied de la forteresse, se promenait pensif sur le pont de la goëlette,
que Salvato--car c'était bien Salvato lui-même--crut entendre passer
dans l'air son nom emporté par la brise de la nuit.
Il leva la tête, ne vit rien et crut s'être trompé.
Mais le même son frappa une seconde fois son oreille.
Ses yeux se fixèrent alors sur l'ouverture sombre qui se dessinait dans
la muraille grise, et, à travers les barreaux de cette ouverture, il
crut voir s'agiter une main et un mouchoir.
Le cri correspondant à celui qui sortait du coeur de la prisonnière
s'élança du sien, et les ondes de l'air frémirent de nouveau, agitées
par ces deux syllabes: «Luisa!»
Le mouchoir se détacha de la main, flotta un instant dans l'air et tomba
au pied de la muraille.
Salvato eut la prudence d'attendre un instant, de regarder autour de lui
si personne n'avait vu ce qui venait de se passer, et, s'étant assuré
que tout était bien resté entre lui et la prisonnière, sans prévenir
aucun des hommes de l'équipage, il mit le youyou à, la mer, et, comme un
pêcheur qui tend ses ligues, il s'approcha de la plage.
Un espace de terrain d'une dizaine de mètres séparait le quai du pied du
mur de la prison, et le bonheur voulut qu'aucune sentinelle n'y fût
placée.
Salvato amarra son canot au rivage, ne fit qu'un bond, se trouva au pied
de la muraille, ramassa le mouchoir et revint au canot.
A peine y avait-il repris sa place, qu'il entendit le pas mesuré d'une
patrouille; mais, au lieu de s'éloigner du quai, ce qui eût pu donner
des soupçons, il enfonça le mouchoir dans sa poitrine et resta dans le
canot, faisant avec sa ligne ce mouvement de haut en bas que fait un
homme qui pêche à la palangre.
La patrouille parut au pied de la tour; le sergent qui la commandait se
détacha des rangs et s'approcha du canot.
--Que fais-tu là? demanda-t-il à Salvato, vêtu en simple marin.
Celui-ci lui fit répéter la question une seconde fois, comme s'il n'eût
pas compris; puis:
--Vous le voyez bien, répondit Salvato avec un accent anglais
très-prononcé, je pêche.
Quoique détestés par les Siciliens, les Anglais devaient à la présence
de Nelson certains égards que l'on n'accordait point aux individus des
autres nations.
--Il est défendu d'amarrer des bateaux au quai, répondit le chef de la
patrouille, et il y a de la place dans le port pour pêcher sans venir
pêcher ici. Au large donc, l'ami!
Salvato fit entendre un grognement de mauvaise humeur, tira du fond de
la mer sa palangre, à laquelle il eut la chance de trouver pendu un
calamaris, et rama vers la goëlette.
--Bon! dit le sergent en rejoignant sa patrouille, voilà qui le changera
de son boeuf salé.
Et, enchanté de la plaisanterie, il disparut un instant sous une voûte
dont il explora la profondeur sombre, reparut et continua sa ronde de
nuit en longeant les murs extérieurs de la forteresse.
Quant à Salvato, il s'était déjà plongé dans l'intérieur de la goëlette,
baisant le mouchoir marqué d'une L, d'une S et d'une F.
Un des quatre coins était noué; il y porta vivement la main et sentit un
papier.
Sur le papier étaient écrits ces mots:
«Je t'ai reconnu, je te vois, je t'aime! Voici mon premier moment de
joie depuis que je t'ai quitté.
»Mon Dieu, pardonnez-moi si c'est parce que j'espère en lui que j'espère
en vous!
»Ta LUISA.»
Salvato remonta sur le pont; ses yeux se reportèrent immédiatement vers
l'ouverture.
La main blanche se dessinait toujours sur les barreaux sombres.
Salvato secoua le mouchoir, le baisa, et son nom passa de nouveau à son
oreille avec la brise de la nuit.
Mais, comme il eût été imprudent, par une nuit aussi claire, de
continuer un semblable échange de signes, Salvato s'assit et demeura
immobile, tandis qu'à travers le double barreau, son oeil, habitué aux
ténèbres, pouvait encore distinguer la blanche apparition, vers laquelle
ne le guidait plus la main imprudente.
Quelques instants après, on entendit le bruit d'une double rame qui
battait la mer, et l'on vit, à travers le labyrinthe de bâtiments qui
couvraient le port, s'avancer une barque qui s'arrêta au pied du petit
escalier de la goëlette.
C'était Joseph Palmieri qui rentrait à bord.
--Bonne nouvelle! s'écria en anglais Salvato, s'élançant dans les bras
de son père. Elle est là, là, à cette fenêtre! Voilà son mouchoir et une
lettre d'elle!
Joseph Palmieri sourit d'un ineffable sourire et murmura:
--O pauvre chevalier! tu avais bien raison de dire: «La jeunesse est
puissante devant Dieu!»
C