A MORT:

Tous ceux qui avaient enlevé, des mains du gouverneur Ricciardo Brandi,

le château Saint-Elme,--Nicolino Caracciolo en tête, bien entendu;

(Par bonheur, Nicolino Caracciolo, qui avait reçu mission de Salvato de

sauver l'amiral Caracciolo, étant arrivé à la ferme le jour même de son

arrestation, et ayant appris la trahison du fermier, n'avait point perdu

un instant, s'était jeté dans la campagne et était venu se mettre sous

la protection du commandant français de Capoue, le colonel Giraldon.)

Tous ceux qui avaient aidé les Français à entrer à Naples;

Tous ceux qui avaient pris les armes contre les lazzaroni;

Tous ceux qui, après l'armistice, avaient conservé des relations avec

les Français;

Tous les magistrats de la République;

Tous les représentants du gouvernement;

Tous les représentants du peuple;

Tous les ministres;

Tous les généraux;

Tous les juges de la haute commission militaire;

Tous les juges du tribunal révolutionnaire;

Tous ceux qui avaient combattu contre les armées du roi;

Tous ceux qui avaient renversé la statue de Charles III;

Tous ceux qui, à la place de cette statue, avaient planté l'arbre de la

liberté;

Tous ceux qui, sur la place du Palais, avaient coopéré ou même

simplement assisté à la destruction des emblèmes de la royauté et des

bannières bourboniennes ou anglaises;

Enfin, tous ceux qui, dans leurs écrits ou dans leurs discours,

s'étaient servis de termes offensants pour la personne du roi, de la

reine, ou des membres de la famille royale.

C'étaient à peu près quarante mille citoyens menacés de mort par une

seule et même ordonnance.

Les dispositions plus douces, c'est-à-dire celles qui n'emportaient que

la condamnation à l'exil, menaçaient à peu près soixante mille

personnes.

C'était plus du quart de la population de Naples.

Cette occupation, que le roi regardait comme pressée avant toutes, lui

prit toute la journée du 9.

Le 10 au matin, la frégate _la Sirène_ quitta le port de Procida et fit

voile vers _le Foudroyant_.

A peine le roi eut-il mis le pied sur le pont, que _le Foudroyant_, au

coup de sifflet du contre-maître, se pavoisa comme pour une fête, et que

l'on entendit les premières détonations d'une salve de trente et un

coups de canon.

Le bruit s'était déjà répandu que le roi était à Procida; la canonnade

partie des flancs du _Foudroyant_ apprit au peuple qu'il était à bord du

vaisseau amiral.

Aussitôt, une foule immense accourut sur la plage de Chiaïa, de

Santa-Lucia et de Marinella. Une multitude de barques, ornées de

bannières de toutes couleurs, sortirent du port, ou plutôt se

détachèrent de la rive et voguèrent vers l'escadre anglaise pour saluer

le roi et lui souhaiter la bienvenue. En ce moment, et pendant que le

roi était sur le pont, regardant, avec une longue-vue, le château

Saint-Elme, contre lequel, en l'honneur de son arrivée, sans doute, le

canon anglais faisait rage, un boulet anglais coupa, par hasard, la

hampe du drapeau français arboré sur la forteresse, comme si les

assiégeants eussent calculé ce moment pour donner au roi ce spectacle,

qu'il regarda comme un heureux présage.

Et, en effet, au lieu que ce fût la bannière tricolore qui reparût, ce

fut la bannière blanche, c'est-à-dire le drapeau parlementaire.

L'apparition inattendue de ce symbole de paix, qui semblait ménagée pour

l'arrivée du roi, produisit un effet magique sur tous les assistants,

qui éclatèrent en hourras et en applaudissements, tandis que les canons

du château de l'Oeuf, du Château-Neuf et du château del Carmine

répondaient joyeusement aux salves parties des flancs du vaisseau amiral

anglais.

Et, à propos de la chute de cette bannière, qu'on nous permette

d'emprunter quelques lignes à Dominique Sacchinelli, l'historien du

cardinal: elles sont assez curieuses pour trouver place ici,

n'interrompant d'ailleurs aucunement notre récit.

«Consacrons, dit-il, un paragraphe aux singuliers accidents du hasard,

qui eurent lieu pendant cette révolution.

»Le 23 janvier, un boulet lancé par les jacobins de Saint-Elme, coupa la

lance de la bannière royale qui flottait sur le Château-Neuf, et sa

chute détermina l'entrée des troupes françaises à Naples.

»Le 22 mars, un obus fait tomber du château de Cotrone la bannière

républicaine, et cet accident, considéré comme un miracle, amène la

révolte de la garnison contre les patriotes et facilite aux royalistes

l'occupation du château.

»Enfin, le 10 juillet, la chute de la bannière française, déployée

au-dessus du château Saint-Elme, amène la capitulation de ce fort.

»Et, ajoute l'historien, celui qui voudrait confronter les dates verrait

que tous ces accidents, de même que les plus importants qui eurent lieu

pendant l'entreprise du cardinal Ruffo, eurent lieu des vendredis.»

Détournons les yeux du château Saint-Elme, où nous aurons plus d'une

fois encore l'occasion de les reporter, pour suivre du regard une barque

qui se détache du rivage un peu au-dessus du pont de la Madeleine, et

s'avance, sans pavillon, silencieuse et sévère, au milieu de toutes ces

barques bruyantes et pavoisées.

Elle porte le cardinal Ruffo, qui, en échange de l'hommage qu'il va

faire au roi de son royaume reconquis, vient lui demander, pour toute

grâce, de maintenir les traités qu'il a signés en son nom, et de ne pas

faire à son honneur royal la souillure d'un manque de parole.

Voilà encore une de ces occasions où le romancier est forcé de céder la

plume à l'historien, et des faits où l'imagination n'a pas le droit

d'ajouter un mot au texte implacable de l'annaliste.

Et que le lecteur veuille bien se rappeler que les lignes que nous

allons mettre sous ses yeux sont tirées d'un livre publié par Dominique

Sacchinelli en 1836, c'est-à-dire en plein règne de Ferdinand II, ce

grand étouffeur de la presse, et publié avec permission de la censure.

Voici les propres paroles de l'honorable historien:

«Pendant que l'on traitait avec le commandant français de la reddition

du fort Saint-Elme, le cardinal se rendit à bord du _Foudroyant_, pour

informer de vive voix le roi Ferdinand de ce qui était arrivé avec les

Anglais, à l'endroit de la capitulation du Château-Neuf et du château de

l'Oeuf, et du scandale que produisait la violation de ces traités. Sa

Majesté se montra d'abord disposée à observer et à suivre la

capitulation; cependant, elle ne voulut rien décider sans avoir entendu

Nelson et Hamilton.

»Tous deux furent appelés à donner leur avis.

»Hamilton soutint cette doctrine diplomatique, que les souverains ne

traitaient pas avec leurs sujets rebelles, et déclara que le traité

devait être nul et non avenu.

»Nelson ne chercha point de faux-fuyants. Il manifesta une haine

profonde contre tout révolutionnaire à la mode française, disant qu'il

fallait extirper jusqu'à la racine du mal pour empêcher de nouveaux

malheurs, puisque, les républicains étant obstinés dans le péché et

incapables de repentir, ils commettraient, aussitôt que s'en

présenterait l'occasion, de pires et plus funestes excès, et qu'enfin

l'exemple de leur impunité servirait d'aiguillon à tous les

malintentionnés.

»Et, de même que Nelson avait rendu inefficaces les remontrances faites

par le cardinal Ruffo au moment du traité, de même il réussit par ses

intrigues à paralyser les mêmes intentions du roi et le désir de

clémence qu'il avait un moment manifesté.»

Le roi décida donc, malgré les instances que le cardinal Ruffo poussa

jusqu'à la supplication, Nelson et Hamilton, ces deux mauvais génies de

son honneur, entendus,--que les capitulations du château de l'Oeuf et du

Château-Neuf seraient tenues pour nulles et non avenues.

A peine cette décision fut-elle prise, que le cardinal, se voilant le

visage d'un pan de sa robe de pourpre, descendit dans le bateau qui

l'avait amené et rentra dans cette maison où les traités avaient été

signés, en vouant cette monarchie qu'il venait de rétablir aux

vengeances, tardives peut-être, mais certaines, de la justice divine.

Et, le même jour, les prisonniers détenus à bord du _Foudroyant_ et des

felouques qui devaient les conduire en France furent débarqués et

conduits, enchaînés deux à deux, dans les prisons du château de l'Oeuf,

du Château-Neuf, du château des Carmes et de la Vicairie. Et, comme ces

prisons n'étaient pas suffisantes,--les lettres du roi elles-mêmes

accusent _huit mille captifs_,--ceux qui ne purent tenir dans ces quatre

châteaux furent conduits aux Granili, convertis en prisons

supplémentaires.

Ce que voyant, les lazzaroni pensèrent qu'avec le roi Nasone, les jours

des fêtes sanglantes étaient revenus, et, par conséquent, ils se

remirent à piller, à brûler et à tuer avec plus d'entrain que jamais.

Selon l'habitude que nous avons prise, depuis le commencement de ce

livre, de ne rien affirmer des horreurs commises à cette époque, de si

haut ou de si bas qu'elles vinssent, sans appuyer notre dire de

documents authentiques, nous emprunterons les lignes suivantes à

l'auteur des _Mémoires pour servir à l'histoire des révolutions de

Naples_:

«Les journées du 9 et du 10 furent signalées par les crimes et les

infamies de toute espèce qui furent commis et desquels ma plume se

refuse à tracer le tableau. Ayant allumé un grand feu en face du palais

royal, les lazzaroni jetèrent dans les flammes sept malheureux arrêtés

quelques jours auparavant, et poussèrent la cruauté jusqu'à manger les

membres, tout saignants encore, de leurs victimes. L'infâme archiprêtre

Rinaldi se glorifiait d'avoir pris part à cet immonde banquet.»

Outre l'archiprêtre Rinaldi, un homme se faisait remarquer à cette orgie

d'anthropophages: de même que Satan préside au sabbat, lui présidait à

cette horrible subversion de toutes les lois de l'humanité.

Cet homme était Gaetano Mammone.

Rinaldi mangeait les chairs à moitié cuites; Mammone buvait le sang à

même les blessures. Le hideux vampire a laissé une telle impression de

terreur dans l'esprit des Napolitains, qu'aujourd'hui encore,

aujourd'hui qu'il est mort depuis plus de quarante-cinq ans, pas un

habitant de Sora, c'est-à-dire du pays où il était né, n'a osé répondre

à mes questions et me donner des renseignements sur lui. «Il buvait le

sang comme un ivrogne boit du vin!» voilà ce que j'ai entendu dire par

dix vieillards qui l'avaient connu, et c'est en réalité la seule réponse

qui m'ait été faite par vingt personnes différentes qui l'avaient vu

s'enivrer de cette odieuse boisson.

Mais un homme que l'on se fût attendu à voir prendre une part frénétique

à la réaction, et qui, au grand étonnement de tous, au lieu d'y prendre

part, paraissait, au contraire, la voir s'accomplir avec terreur,

c'était fra Pacifico.

Depuis le meurtre de l'amiral François Caracciolo, pour lequel il avait

un culte, fra Pacifico avait senti toutes ses convictions l'abandonner.

Comment pendait-on comme traître et comme jacobin un homme qu'il avait

vu servir son roi avec tant de fidélité et combattre avec tant de

courage?

Puis un autre fait jetait encore un grand trouble dans son esprit,

étroit mais loyal: comment, après avoir tant fait,--et fra Pacifico

savait mieux que personne ce qu'il avait fait,--comment, après avoir

tant fait, le cardinal était-il non-seulement sans puissance, mais à peu

près disgracié? et comment était-ce Nelson, un Anglais,--qu'en sa

qualité de bon chrétien, il détestait presque autant comme hérétique,

qu'en sa qualité de bon royaliste il détestait les jacobins,--comment

était-ce Nelson qui avait maintenant tout pouvoir, qui jugeait, qui

condamnait, qui pendait?

On avouera qu'il y avait dans ces deux faits de quoi jeter du doute même

dans un cerveau plus fort que celui de fra Pacifico.

Aussi, comme nous l'avons dit, voyait-on le pauvre moine en simple

spectateur aux exploits de Rinaldi, de Mammone et des lazzaroni qui

suivaient leur exemple. Quand la férocité de ces hordes de cannibales

devenait trop grande, on le voyait même détourner la tête et s'éloigner,

sans frapper comme d'habitude le pauvre Giacobino de son bâton; et, si

c'était à pied qu'il vaguait ainsi par les rues, préoccupé d'une idée

secrète, cette fameuse tige de laurier, autrefois massue, était devenue

un bourdon de pèlerin, sur lequel, comme s'il était fatigué d'un long

voyage, il appuyait, dans des haltes fréquentes et pensives, ses deux

mains et son visage.

Quelques personnes, qui avaient remarqué ce changement et que ce

changement préoccupait, prétendaient même avoir vu fra Pacifico entrer

dans des églises, s'y agenouiller et prier.

Un capucin priant! Ceux à qui l'on racontait cela ne voulaient pas le

croire.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 11 / 53 题