LA BIENVENUE DE SA MAJESTÉ

Dès le 25 juin, avant qu'il eût appris de la bouche même de Ruffo que

celui-ci se séparait de la coalition, Nelson avait envoyé au colonel

Mejean l'intimation suivante:

«Monsieur, Son Éminence le cardinal Ruffo et le commandant en chef de

l'armée russe vous ont fait sommation de vous rendre: je vous préviens

que, si le terme qui vous à été accordé est outrepassé de deux heures,

vous devrez en subir les conséquences, et que je n'accorderai plus rien

de ce qui vous a été offert.

»NELSON.»

Pendant les jours qui suivirent cette sommation, c'est-à-dire du 26 au

29, Nelson fut occupé à faire arrêter les patriotes, à marchander la

trahison du fermier et à faire pendre Caracciolo; mais cette oeuvre de

honte terminée, il put s'occuper de l'arrestation des patriotes qui

n'étaient point encore entre ses mains et du siége du château

Saint-Elme.

En conséquence, il fit descendre à terre Troubridge avec treize cents

Anglais, tandis que le capitaine Baillie se joignait à lui avec cinq

cents Russes.

Pendant les six premiers jours, Troubridge fut secondé par son ami le

capitaine Ball; mais, celui-ci ayant été envoyé à Malte, il fut remplacé

par le capitaine Benjamin Hollowel, celui-là même qui avait fait cadeau

à Nelson d'un cercueil taillé dans le grand mât du vaisseau français

_l'Orient_.

Quoi qu'en aient dit les historiens italiens, une fois acculé au pied de

ses murailles, Mejean, qui, par ses négociations, avait compromis

l'honneur national, voulut sauver l'honneur français.

Il se défendit courageusement, et le rapport à lord Keith, de Nelson,

qui se connaissait en courage, rapport qui commence par ces mots:

«_Pendant un combat acharné de huit jours_, dans lequel notre artillerie

s'est avancée à cent quatre-vingts yards des fossés...» en est un

éclatant témoignage.

Pendant ces huit jours, le cardinal était resté les bras croisés sous sa

tente.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, on signala deux bâtiments que l'on crut

reconnaître, l'un pour anglais, l'autre pour napolitain, et qui, passant

à l'ouest de la flotte anglaise, faisaient voile vers Procida.

Le matin du 9, en effet, on vit dans le port de cette île deux

vaisseaux, dont l'un, le _Sea-Horse_, portait le pavillon anglais, et

l'autre, _la Sirène_, portait non-seulement le pavillon napolitain, mais

encore la bannière royale.

Le 9, au matin, le cardinal recevait du roi cette lettre, sans grande

importance pour notre histoire, mais qui prouvera du moins que nous

n'avons laissé passer aucun document sans l'avoir lu et utilisé.

«Procida, 9 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Je vous envoie une foule d'exemplaires d'une lettre que j'ai écrite

pour mes peuples. Faites-la-leur connaître immédiatement, et rendez-moi

compte de l'exécution de mes ordres par Simonetti, avec lequel j'ai

longuement causé ce matin. Vous comprendrez ma détermination à l'égard

des employés du barreau.

»Que Dieu vous garde comme je le désire.

»Votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Le roi était attendu de jour en jour. Le 2 juillet, il avait reçu les

lettres de Nelson et de Hamilton qui lui annonçaient la mort de

Caracciolo et qui le pressaient de venir.

Le même jour, il écrivait au cardinal, dont il n'avait point encore reçu

la démission:

«Palerme, 2 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Les lettres que je reçois aujourd'hui, et celle surtout que j'ai reçue

dans la soirée du 20, m'ont vraiment consolé en me montrant que les

choses _prennent un bon pli_, celui que je désirais, que je m'étais fixé

d'avance pour faire marcher d'accord les affaires terrestres avec l'aide

divine et vous mettre en état de me mieux servir.

»Demain, selon l'invitation faite par l'amiral Nelson et par vous, et

surtout pour faire honneur à ma parole, je partirai avec un convoi de

troupes pour me rendre à Procida, où je vous reverrai, vous

communiquerai mes ordres et prendrai toutes les dispositions nécessaires

pour le bien, la sécurité et la félicité de tous les sujets qui sont

restés fidèles.

»Je vous en préviens d'avance, en vous assurant que vous retrouverez en

moi,

»Votre toujours affectionné,

»FERDINAND B.»

Et, en effet, le lendemain, 3 juillet, le roi s'embarquait, non point

sur le _Sea-Horse_, comme l'y avait invité Nelson, mais sur la frégate

_la Sirène_. Il craignait, en donnant, au retour, le même signe de

préférence aux Anglais qu'il leur avait donné en allant,--il craignait,

disons-nous, de porter à son comble la désaffection de la marine

napolitaine, déjà grande par suite de la condamnation et de la mort de

Caracciolo.

Nous avons dit qu'aussitôt arrivé, le roi avait écrit au cardinal; mais

on peut voir, malgré la protestation d'amitié qui termine la lettre, ou

plutôt par cette même protestation d'amitié, qu'il y a un

refroidissement visible entre ces deux illustres personnages.

Ferdinand avait amené avec lui Acton et Castelcicala. La reine avait

voulu rester à Palerme: elle savait combien elle était impopulaire à

Naples et avait craint que sa présence ne nuisît au triomphe du roi.

Toute la journée du 9, le roi resta à Procida, écoutant le rapport de

Speciale, et, malgré son dégoût pour le travail, dressant lui-même la

liste des membres de la nouvelle junte d'État qu'il devait instituer, et

celle des coupables qu'elle allait avoir à juger.

Il n'y a point à douter de la peine que daigna prendre, en cette

circonstance, le roi Ferdinand,--cette double liste, que nous avons eu

entre les mains et que nous avons renvoyée des archives de Naples à

celles de Turin, étant tout entière écrite de la main de Sa Majesté.

Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs la liste des bourreaux: à

tout seigneur tout honneur!

Puis nous y mettrons celle des victimes.

Cette junte d'État nommée par le roi se composait ainsi:

Le président: Felice Ramani;

Le procureur fiscal: Guidobaldi;

Juges: les conseillers Antonio della Rocca, don Angelo di Fiore, don

Gaetano Sambuti, don Vicenzo Speciale.

Juges de vicairie: don Salvatore di Giovanni.

Procureur des accusés: don Alessandro Nara.

Défenseurs des accusés: les conseillers Vanvitelli et Mulès.

Les deux derniers, comme on le comprend bien, n'étaient qu'une fiction

de légalité.

Cette junte d'État fut chargée de juger, c'est-à-dire de condamner

extraordinairement et sans appel,

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 10 / 53 题