A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo; de là
à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une
voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus
longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château; mais il
n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de
sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs,
cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
traverse qu'il connaissait bien; le temps était doux, le soleil venait
de se lever dans un ciel serein; après une nuit passée dans l'immobilité
d'un wagon, ce serait une bonne promenade; sa valise à la main, il se
mit en route d'un pas allègre.
Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges,
rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur
fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine
bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château
de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui,
troublant par l'évocation des souvenirs! Mais ce qui, tout autant que le
bruit des eaux bouillonnantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de
jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont:
formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il
était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles;
deux boeufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une
résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la
taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main; pour
s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi
visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.
Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de boeufs,
l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui,
n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un
paysan!
Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de
continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit la
colline.
Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de
la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est
au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur
du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de
l'atmosphère; l'océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que
la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie
ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
vigoureuse végétation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
du bétail; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères
et les fougères dépassent la tête des hommes; le long des chemins les
haies sont épaisses et hautes.
De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus
qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules
se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale
qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait
déjà à pousser des jets vigoureux.
Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe
dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le
léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs
restés vivants!
Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi
fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans
les yeux tel qu'il le retrouvait.
A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train
venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère
et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les
attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient
fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour
surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout
restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son père,
son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que
c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place
se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la
désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui
venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un
mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.
Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un
arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché
dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le
descendre à la scierie.
De ce point culminant qu'un abattage fait dans les bois avait dénudé, la
vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il
venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron ou il allait
descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée
de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.
Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui
faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment
à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.
Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs
confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient
assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic
d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de
la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à
Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer
chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
et ses chasses; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
chaîne des Pyrénées, si pleines de souvenirs et d'émotions qu'elle fût
pour lui, c'était le village natal; aussi, quittant les croupes vertes
qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
suite le cours du Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la
verdure de ses rives, l'amenait à la maison paternelle: isolée au milieu
du parc, il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant
lui en ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme
à un refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées
et sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec
un changement qui lui serra le coeur; au lieu d'apercevoir toutes les
persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage
des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non
plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
écuries, les remises, les étables; pas de bêtes au pâturage dans les
prairies, le long du Gave, ou dans les champs; certainement la roue de
la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle
verdure des saules ne tournait plus; partout le vide, le silence, et
dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où
son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.
Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla
devant ses yeux pleins de larmes.
X
En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il
arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer
d'abord chez le notaire Rébénacq; c'était un camarade de collège avec
qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur
de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant
sans doute en faire connaître les dispositions.
Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection
et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait
à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une
illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son
légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à
Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son
industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston
jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de
ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par
héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient
certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un
héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce
frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas
pour appuyer sa volonté et même la justifier: rancune, hostilité,
persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé; mais
aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,
contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans
ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât
pas sur ce testament pour une somme quelconque; si minime que fut cette
somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen
d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée.
Deux minutes après il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui, sur
le place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il
entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.
--C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler? dit le gamin.
--Oui, mon garçon.
--Je vas le chercher.
Presqu'aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut
pas son ancien camarade.
--Monsieur...
--Il faut que je me nomme?
--Toi!
--Changé, paraît-il?
--Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus; car
je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit.
--C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu; pouvais-tu
penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier
adieu?
--Tu es venu à pied de Puyoo? dit le notaire sans répondre directement
et en regardant la valise posée sur une chaise.
--Une promenade; les jambes sont toujours bonnes.
--Entrons dans mon cabinet.
Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire
continua:
--Comment vas-tu? Et Mme Barincq? Et ta fille?
--Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston; ta
dépêche a été un coup de foudre.
--Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa
santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il
résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au
moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent
naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car
c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le
mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou? Cependant, il était moins
solide, moins vigoureux, moins actif; un effort le fatiguait; il renonça
à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture,
se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le
parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et
s'aigrit; il devint difficile, inquiet et méfiant. J'appelle ton
attention sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se
plaignit d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il
fallut bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on
traita par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston
se releva, mais il se rétablit mal, l'appétit était perdu, le sommeil
envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, et la santé parut
revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur.
--Avait-il des causes particulières de chagrin?
--Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais
fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs.
Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour
ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers
temps plus que jamais; il est vrai qu'un notaire n'est pas un
confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus; j'achève ce qui se rapporte
à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait
s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et
chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il
reprendrait sa vie d'autrefois; à son âge cela n'avait rien
d'invraisemblable. Les choses en étaient là lorsqu'avant-hier Stanislas,
le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son maître
vient de se trouver mal; il est décoloré, sans mouvement, sans parole;
on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout est inutile.
Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que constater la
mort causée par une embolie; un caillot formé au moment de la poussée
des anthrax ou de la formation de l'abcès de la jambe a été entraîné
dans la circulation et a obstrué une artère.
--La mort a été foudroyante?
--Absolument.
Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son
récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,
qu'il voyait profonde; enfin il reprit:
--Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste
et sombre; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un
intérêt capital; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le
pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des
hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des
faits; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,
Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son
chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi: elles
provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute
qui a empoisonné sa vie.
--Un doute?
--Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas
le père du capitaine Sixte.
--Comment...
--Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure; vidons d'abord ce qui
te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en
a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu
que, tandis que tu étais passif, il était actif; tu ne pouvais que
supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot
à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait
ou ne le dirait pas; j'ai été le témoin de ces luttes; je puis
t'affirmer qu'il en était très malheureux; positivement, elles ont été
le tourment de ses dernières années.
--Nous nous étions si tendrement aimés.
--Et il t'aimait toujours.
--Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres?
--C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait
répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son
état d'exaspération et son ressentiment.
--Dans sa position, cette dépense était cependant peu de chose.
--Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément,
lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston
venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau, qu'il ne put
payer qu'en l'empruntant. Cela embrouilla ses affaires; il se trouva
gêné. Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxéra d'abord
et du mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un
autre à sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies; lui,
ne le voulut pas; c'était des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir
entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne
croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par
apathie, obstination, il laissait aller les choses; et, en attendant que
le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son
inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi
que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été
arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des
_touyas_ ou ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.
Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs?
--Hélas!
--Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester
toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il
faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait
garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de
jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que,
quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances,
un rapprochement se produirait; comme il n'aurait plus de griefs contre
toi, votre vieille amitié renaîtrait; et je crois encore qu'il en eût
été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton
côté et du côté de ta fille; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça
entre vous qui empêcha ce retour: ce quelqu'un, c'est le capitaine
Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.
--Je t'écoute.
--Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère? c'est la
question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près,
elle soit résolue dans le sens de l'affirmative; mais, comme elle ne
l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des
clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu
me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être
autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais
dans les meilleurs termes avec ton frère.
--Il ne m'a rien dit alors de Mlle Dufourcq; et plus tard je n'en ai
appris que ce que tout le monde disait; deux ou trois fois j'ai essayé
d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle lui
était pénible.
--Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à
un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté,
angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un-ans que Gaston fit la
connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres
environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de
Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue
par le père et la mère Dufourcq; à la mort de leurs parents, les deux
filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine
instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient
tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de
location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en
pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.
--Je me rappelle même la vieille auberge.
--Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue
superbe; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation
que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue
par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables,
cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée,
Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait
pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison; de la jeune Léontine il
y a beaucoup à dire, au contraire; jolie, coquette, mais jolie d'une
beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton
frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les soeurs
Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux
d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à
distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle
de le compter parmi ses soupirants! Ils s'aimèrent; tous les deux jours
Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la
femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir? Léontine Dufourcq
s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de
Saint-Christeau? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De
son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour
l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade, qui, habitant la
maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser. C'est ce que
j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu
par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon
contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint
enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas? Probablement
parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas
osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné
voulait épouser la fille d'un aubergiste?
--Notre père n'aurait jamais donné ce consentement; il aurait plutôt
rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour
son aîné.
--On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison
de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette
sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fût apparente,
Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se
cacha; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une soeur aînée,
mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux: à
Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait
Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait
aussi; on a raconté qu'on les avait vus lui et elle à Bordeaux; est-ce
vrai, est-ce faux? je l'ignore: mais tout me paraît croyable avec une
femme coquette comme celle-là; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle
devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais; condamné à
une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce
ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte:
un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant
n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer
par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le
prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant
fils de sa soeur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur
lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant
quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre
au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué,
studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce
fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au
château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à
galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce
séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car
pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston; personne ne
doutait de cette paternité, et moi-même qui jusque-là m'étais tenu sur
la réserve...
--Avais-tu des raisons pour la justifier?
[Illustration.]
--Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par
Gaston; mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un
homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre
que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom; s'il ne
le faisait pas, c'est qu'il en était empêché; et, comme il ne dépendait
plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les
relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles
avaient été au juste ces relations? Innocentes ou coupables? Bien malin
qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient
emporté leur secret. En tous cas Gaston n'osait pas se prononcer
puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux, douteux.
S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,
je dois le dire, justifiait cet intérêt; mais le reconnaître, lui donner
son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela
il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés;
j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre
deux devoirs également puissants sur lui: d'une part, celui qu'il
croyait avoir envers ce jeune homme; d'autre part, celui qui le liait à
son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives.
--N'a-t-il pas fait des recherchés, une enquête?
--Après vingt ans! Sur un pareil sujet! Il est certain cependant qu'il a
dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il
est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la
reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que
ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait
pas; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative.
Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra
plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier
de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que
Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château; un père
n'eût pas été plus tendre pour son fils; un fils plus affectueux pour
son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude
que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma
dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent?
--Je te trouve d'une lucidité parfaite.
--Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle
de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un
client défiant qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il
voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques
questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités,
si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq,
répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter
pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une
enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.
--Alors, il a fait un testament?
--Il en a fait un à ce moment; mais, il y a un mois, il me l'a repris
pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas
s'il en a fait un autre; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis
dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier
légitime de ton frère; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,
que tu recueilleras cet héritage.
--Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
Gaston.
--Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie
en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il
m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me
semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant
naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que
l'enfant légitime? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston,
hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il
n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un
frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut
qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en
sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu.
--Je ne savais pas cela du tout.
--N'en sois pas surpris; quand la loi s'occupe des enfants naturels,
adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de
trous ou de traquenards, au milieu desquels ceux dont c'est le métier
d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc,
selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le
capitaine pour son fils.
--Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser
toute sa fortune au capitaine le guidait.
--En effet, la logique conduisait à cette conclusion.
--Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son testament?
--Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne
reposent que sur des hypothèses.
--Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les
dire?
--Nullement.
--Tu admets, n'est-ce pas? qu'elles nous intéressent assez pour que je
te les demande?
--Je crois bien.
--Depuis longtemps j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa
fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que
les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la
paternité, que je croyais certaine; les conditions sont donc changées.
--Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant
dans un sens opposé.
--Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La fortune m'a été trop
dure pour que je me laisse emballer; et je puis t'affirmer, avec une
entière sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému
par le chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé
par la pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à
cet héritage, sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne serait
que ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus
qu'héritier; fais-moi l'honneur de le croire.
--C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des
hypothèses auxquelles je suis arrivé, quand je me suis demandé pourquoi
Gaston me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre
rupture je ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les
premières années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi: colère
encore vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances
des sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des
embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet
d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et
représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait
fâcheux qu'elle ne pût pas se marier uniquement parce qu'elle n'avait
pas de dot.
--Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout coeur.
--En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients,
même lorsqu'ils ne lui demandent pas, et les guider dans la bonne voie,
vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous ne
fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez des
droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce sens
que Gaston me l'a repris? Cela est possible.
--Évidemment.
--Sans doute; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse
qu'elle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la
mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais
il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu
modifier son testament, qui sous sa première forme n'était pas en ta
faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te
donner à toi ou à ta fille ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir
modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout
simplement supprimé.
--Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui puisse
te faire croire à cette suppression?
--Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues
plus suivies qu'elles n'étaient, quand Sixte a été nommé officier
d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui lui a
permis de venir à Ourteau très souvent; j'ajoute encore que ce choix a
été inspiré par Gaston qui avait été l'ami du général.
(_A suivre_)
Hector Malot.
[Illustration.]