Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que
Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
lui offrir une sécurité absolue; cependant devant ce double refus il
avait fallu se résoudre à plaider de nouveau: une fille lui était née,
il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
dévorer la fortune de sa femme, déjà gravement compromise. Il avait donc
demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si
les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application
industrielle; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte;
enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse, et
que ce qu'il avait vendu était le néant même.
Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval!
Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne
traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une
découverte que pour dépouiller son inventeur; mais voilà le terrible,
c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on
touche aux affaires on devient un homme d'affaires.
Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient
le fruit de son travail, et, sur ce point, il était prêt à toutes les
concessions; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
de mettre en discussion: c'était de subir le contrôle d'experts qui dans
la science ne pouvaient pas être ses pairs.
Il fallait donc qu'il se défendit et n'acceptât pas qu'en sa personne le
savant fût une fois de plus exploité par le commerçant.
L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que
les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant
longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle;
pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de
vue l'histoire de la chimie; pendant que les juges écoutaient,
somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale de Barincq sombrait,
s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux,
pour faire marcher sa maison en même temps que pour soutenir ses procès,
et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie appuyés par
des sacrifices désespérés.
Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte,
au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner
avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel; aux
abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour
expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en
consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante
mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston,
la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans
marchandages:
--Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
aide.
Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois
après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par
acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans
l'impossibilité de se libérer.
Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris: un
huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se
produisait; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le
parti-pris de modération.
«Tu n'as donc pas pensé que le «parlant à» pourrait être rempli au nom
d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu?»
Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec
sa fille: Gaston n'était-il pas un oncle à héritage? Il importait de le
ménager.
Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en
insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait
montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné
pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son
cadet avait simplement accompli son devoir?
Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à
Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable.
Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout
desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets; mais il
était trop tard, Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses
créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en
faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval.
Un ami le recueillait par pitié dans la petite maison de la rue de
l'Abreuvoir, et le directeur de l'Office cosmopolitain des inventeurs,
qui avait gagné tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux
appointements de deux cents francs par mois.