_Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés avec une préface et des
notes par le duc de Broglie, de l'Académie française, 2 forts vol. in-8°
à 7 fr. 50 le vol. (Calmann-Lévy). Si longtemps attendus, ils sont enfin
publiés. Aux trente ans exigés par l'auteur pour qu'aucun des
personnages mentionnés ne fût encore vivant lors de la publication, les
légataires successifs en ont ajouté vingt. C'était de quoi faire espérer
bien des choses: tant de précautions ne pouvaient se justifier que par
beaucoup d'indiscrétions, pas mal de confidences et un peu de scandale.
C'était le moins qu'on pût attendre d'un homme qui avait tout vu, et
qui, de son vivant, avait, par réserve diplomatique, de toujours se
taire, d'un homme de tant d'esprit qui avait dû retenir tant de mots
excellents où la bénignité n'aurait eu que faire. Et voilà que c'est
tout autre chose. Pas l'ombre de satire, peu ou point d'anecdotes, à peu
près nulle malignité. Cet homme tant attaqué allait-il au moins plaider
sa cause et, par suite, prendre à son tour l'offensive? Ce n'est pas
cela davantage: pas de plaidoyer, ni même de confession, le parti pris
au contraire de ne pas occuper de lui ses lecteurs, du moins de ce qui
ne touche que lui seul, parti pris qui ne va pas sans une forte nuance
de dédain.
Les grands intérêts politiques et nationaux dont il a tenu plusieurs
fois le sort entre ses mains et dont la France et la postérité ont le
droit de lui demander compte, voilà ce qu'il nous invite à considérer.
La France, à diverses reprises, lui a confié sa fortune: sa
préoccupation est de prouver que cette fortune n'a pas souffert de cette
confiance; il s'anime à le démontrer; il a le souci de convaincre, plus
presque qu'on ne devait l'attendre, et ce témoignage qui lui tient au
coeur, il se le rend à lui-même avec fierté. Suffira-t-il, d'autre part,
à convaincre cette postérité pour laquelle il écrivait ces pages? Les
partis n'acceptent guère que l'on n'appartienne à aucun d'eux (cela
donne quelquefois si bien l'air de leur appartenir à tous!); mais si
«comme ministre, comme ambassadeur, en face de l'étranger (ennemi, rival
ou allié), le prince de Talleyrand, comme on peut l'estimer avec M. le
duc de Broglie, a vraiment défendu la cause de la grandeur et de
l'indépendance nationale», les lecteurs des _Mémoires_ reconnaîtront
volontiers les services de ce serviteur, peut-être un peu trop avisé,
qui déclare avec tant d'esprit «n'avoir jamais abandonné aucun
gouvernement avant qu'il se fût abandonné lui-même!»