L'OMBRE. »

-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu.

-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose

à transmettre au Louvre?

-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot.

Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris,

et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié.

Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine,

arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline:

-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien.

-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement.

-- Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît

excellent pour une conversation du genre de la nôtre.

-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme

l'avait déjà fait son compagnon.

Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit:

-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la

vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route,

offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à

la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le

moment est devenu bon, et je suis votre homme.

Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils

froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant

de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline

ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il

jugeait toute l'infériorité de sa position.

-- Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand

je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant

vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure.

Ernauton fronça le sourcil.

-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez

tantôt.

-- Qui vous dit cela?

-- Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par

l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette

haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur.

Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point.

Ernauton attendit un instant et reprit:

-- Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient

plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je

monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment

où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me

suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de

sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de

tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je

vais dire plus de courage.

Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les

passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé

leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il

tira son épée comme un furieux.

Ernauton avait déjà la sienne à la main.

-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous

avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez

parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues

l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne

me déshonorez pas.

-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis

jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du

tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux

donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup

d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que

pour la vôtre.

-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un

sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez

encore cela, je présume?

-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car

l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à

moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends

votre bon plaisir, monsieur.

-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes,

nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour

un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas

presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis,

ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux,

que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M.

de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point

mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en,

puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre

mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je

souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle.

-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur.

-- Personne?

-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me

ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au

contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis

pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez

tranquille, je me défendrai comme un lion.

-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans

et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi;

mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime

mieux ne pas me battre avec vous.

-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.

-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant

mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur.

-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une

querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et

l'autre.

-- Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline.

-- Vous attendez?...

-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer.

-- Vous refusez donc le combat?

-- Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend.

-- Après m'avoir provoqué?

-- J'en conviens.

-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à

grands coups d'épée?

Sainte-Maline serra convulsivement les poings.

-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas.

-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la

pointe.

-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai

mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous

rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré.

Ernauton remit son épée au fourreau.

-- Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond

de mon coeur.

-- Vous me plaignez?

-- Oui, car vous devez horriblement souffrir.

-- Horriblement.

-- Vous ne devez jamais aimer?

-- Jamais.

-- Mais vous avez des passions, au moins?

-- Une seule.

-- La jalousie, vous me l'avez dit.

-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur

indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime

l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux

toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est

à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire

pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous

l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.

-- Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton.

-- Je n'ai pas réussi.

-- Qu'espérez-vous? que comptez-vous faire alors?

-- Que fait la plante vénéneuse? elle a des fleurs comme les autres, et

certaines gens savent en tirer une utilité. Que font l'ours et l'oiseau de

proie? ils mordent, mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse;

voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M.

d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira: Cette plante est

nuisible, arrachons-la; cette bête est enragée, tuons-la.

Ernauton s'était calmé peu à peu. Sainte-Maline n'était plus pour lui un

objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet

homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers

aveux.

-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités,

vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts,

monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans

l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous haïrez moins.

-- Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura

toujours au-dessus de moi des fortunes supérieures qui me blesseront; au-

dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles.

-- Je vous plains, répéta Ernauton.

Et ce fut tout.

Ernauton alla à son cheval qu'il avait attaché à un arbre, et, le

détachant, il se remit en selle.

Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien.

Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il

avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit.

Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline.

-- Voulez-vous que j'essaie de vous guérir, lui dit-il, voyons?

-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas

cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire; et ce sera le moyen

que je vous admire.

-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton.

Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient

vers le logis des quarante-cinq.

Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir.

Les quarante-cinq — Tome 1 · 第 64 / 69 题