SAINTE-MALINE

Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot.

Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu

les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils

avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.

Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux

cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main

sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble.

Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous

deux.

-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à

son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus

convenable que celui de compagnon.

Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la

gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête.

Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.

-- Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos

serviteurs.

Chicot salua avec son plus gracieux sourire.

-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre

nom?

-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot.

-- Oui, monsieur.

-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous

attendez?

-- J'attends une lettre.

-- Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant

pour vous.

Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.

-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton.

-- Du Louvre.

-- Scellée de quel sceau?

-- Du sceau royal.

Ernauton mit sa main dans sa poitrine.

-- Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il.

-- Oui, si je la voyais.

Ernauton tira la lettre de sa poitrine.

-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce

pas, que je dois vous donner quelque chose en échange?

-- Un reçu?

-- C'est cela.

-- Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter

cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la

remettre.

Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains

de Chicot.

-- Merci, messieurs, dit ce dernier.

-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre

mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous

parler ou vous donner la lettre.

-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin.

Maintenant à mon tour.

-- Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens.

-- Auquel des deux dois-je le remettre?

-- Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son

compagnon d'un air menaçant.

-- Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en

un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut

arriver malheur à moi ou à monsieur.

Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un

éclair.

-- Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton.

Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur

chacune d'elles il écrivit:

« Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M.

Ernauton de Carmainges.

Les quarante-cinq — Tome 1 · 第 63 / 69 题