RECHERCHE SYSTÉMATIQUE DU PRINCIPE PREMIER.

I. _Le principe de toute existence est un._ Preuve: La raison affirme

immédiatement l'unité du principe de l'être. Nous avons besoin à la fois

de rattacher nos connaissances à un principe unique et de donner pour

base à la science le principe de la réalité. Remarque: Ce premier axiome

est le fondement du panthéisme, qui ne répond point à nos besoins, mais

dont nous ne pouvons nous affranchir qu'en le surpassant.

II. _Le principe de l'existence est absolue liberté._ Preuve: Le

principe de l'existence existe par lui-même; donc 1° il est cause de son

existence objective ou relative, c'est-à-dire qu'il est une activité qui

produit sa propre existence; il est _substance_. 2° Il produit lui-même

l'activité intérieure par laquelle il se manifeste; il se produit comme

substance; il est _vie_. 3° Il se donne à lui-même la loi de sa

production spontanée; il détermine la forme de sa vie; il est libre; il

est _esprit_. 4° Il produit sa propre spiritualité; il est _absolue

liberté_.--La liberté absolue est la seule notion qui, de sa nature, ne

puisse convenir qu'à l'être absolu, la seule dès lors par laquelle nous

puissions le définir, s'il est possible d'obtenir une connaissance

certaine de cet être, en d'autres termes, si la science peut commencer,

ou si la science est possible; elle contient donc en elle-même les

titres de sa légitimité, ce qui ressort immédiatement du fait qu'elle

est la plus haute conception à laquelle notre pensée se puisse élever.

Messieurs,

La philosophie étant la science des choses par leur principe, son

premier soin doit se porter sur la découverte de ce principe lui-même,

c'est-à-dire, pour nous servir des termes consacrés, qu'elle devrait

chercher d'abord les preuves de l'existence de Dieu. Mais l'idée de

prouver l'existence de Dieu appartient à une époque où la science ne

s'était pas encore rendue un compte assez exact de sa propre nature.

Cette manière de poser le problème vient de la scolastique et d'une

maxime par laquelle Descartes a transplanté la scolastique dans la

science moderne, en bornant le doute philosophique aux jugements sans

l'étendre aux idées. Le dessein de prouver l'existence de Dieu suppose

qu'on a déjà l'idée de Dieu au début; et cependant cette idée suprême ne

saurait être conçue sans un suprême effort. Si l'on se contente de la

notion commune à tous les systèmes, celle d'un principe indéterminé de

l'être, alors la réalité d'un tel principe est immédiatement évidente,

de sorte qu'il n'y a rien à prouver.

Le vrai problème consiste donc à déterminer l'idée de Dieu. Prouver

l'existence de Dieu, c'est prouver que le principe de l'être est Dieu;

en d'autres termes, c'est prouver que ce principe est un principe libre,

car un principe libre mérite seul le nom de Dieu. Ainsi la démonstration

de la liberté divine occupera dans notre métaphysique la place réservée

aux preuves de l'existence de Dieu dans la métaphysique des écoles.

Après avoir déterminé cette idée, nous chercherons à résoudre par son

moyen les problèmes que l'expérience nous suggère; si le succès couronne

notre entreprise, la réalité de l'objet conçu sera prouvée. Ainsi

l'existence d'un Dieu libre ressortira non d'une démonstration ou d'une

discipline spéciale, mais de la science tout entière.

L'ancienne méthode était évidemment imparfaite en ceci qu'elle

commençait par démontrer l'existence de Dieu pour en développer l'idée

ensuite, dans la théorie de ses attributs métaphysiques et moraux,

c'est-à-dire qu'elle posait une inconnue, quitte à se demander après la

preuve, ce que proprement l'on avait prouvé. Nous corrigerons ce vice de

l'ancienne méthode; nous établirons l'idée et l'existence par un seul et

même acte de la pensée, en démontrant que l'Être capable d'exister et

d'être conçu par lui-même est absolue liberté. Il s'agit donc d'une

démonstration universelle _a priori_.

Notre critère est celui de Descartes: la lumière naturelle. Notre point

de départ est la définition de Spinosa justifiée par le critère de

Descartes: «_Per substantiam intelligo quod in se est et per se

concipitur: Substantia hujus modi esse nequit nisi una_.»

Vous m'accorderez, Messieurs, l'unité du principe de l'être comme un

axiome qui n'a pas besoin d'être démontré. S'il était possible de le

prouver, il faudrait le faire; car les axiomes démontrables ne sont pas

de vrais axiomes, et quand les philosophes s'occupent, suivant le

conseil de Leibnitz, à légitimer l'évidence elle-même, ils ne perdent

nullement leur temps. C'est pour eux un point d'honneur de ne pas

accepter à titre de concession ce qu'ils peuvent arracher de force. Le

nombre des vérités soi-disant premières doit être réduit autant que

possible; l'élégance et la solidité de la science tiennent à cette

condition. Mais il en est de l'unité du principe réel comme de

l'aptitude de l'esprit humain à connaître le vrai, thèses connexes et

solidaires, qui ne sont au fond qu'une seule et même thèse considérée

sous deux aspects différents. Elles commandent tout et ne dépendent de

rien. Il n'est pas possible de les prouver, il n'est pas possible de les

contester sincèrement. Elles résument en elles l'évidence immédiate de

la raison.

Il n'est pas possible de prouver par la logique, c'est-à-dire par le

moyen d'une autre vérité plus évidente, que le principe de l'être est

un. Il n'y a pas de contradiction proprement dite à supposer plusieurs

êtres qui existent par eux-mêmes, plusieurs principes ou plusieurs

dieux, et si le doute sur ce point trouvait accès dans notre âme, on

ferait vainement appel à l'expérience pour le combattre. Le raisonnement

que l'on essayerait de fonder sur l'expérience reviendrait à ceci: Les

choses que nous connaissons forment un tout par les rapports infinis qui

les unissent, et puisqu'elles forment un tout, elles ne sauraient avoir

qu'un principe. Mais il est toujours loisible de supposer d'autres

sphères d'existence absolument séparées de celle à laquelle nous

appartenons et inaccessibles à toute espèce d'expérience. Qui sait même,

pourrait-on dire en se plaçant avec Bayle au point de vue empirique, si

le désordre que nous trouvons autour de nous et surtout en nous-mêmes,

ne provient pas d'un conflit entre les sphères de l'être, d'une lutte

entre les principes qui les régissent? Je sais bien qu'en partant de

l'infini il est aisé d'arriver à l'unité; mais c'est une grande question

de savoir s'il est logiquement nécessaire que l'être existant par

lui-même soit en tous sens un être infini.

Cependant si l'unité du principe n'est pas démontrable, elle n'est pas

non plus sérieusement contestable, et si la raison n'est pas très-sévère

sur les preuves de cette vérité, c'est qu'elle en est convaincue avant

tous les essais de preuve. Si nous supposons plusieurs principes

éternels, soit que nous les mettions en contact les uns avec les autres

dans la même sphère d'existence, soit que nous les considérions comme

absolument séparés et gouvernant chacun un univers, toujours faut-il que

nous pensions simultanément à cette pluralité de principes; car des

principes auxquels nous ne penserions point ne seraient rien pour nous:

la question de leur existence deviendrait absolument transcendante, ou

plutôt elle ne saurait être posée. Dire qu'il peut exister des principes

inaccessibles à notre pensée, c'est prononcer des paroles qui se

détruisent elles-mêmes, car nous pensons à ces principes en affirmant

leur possibilité. Dans l'hypothèse, nous pensons donc à plusieurs

principes, et par cela seul nous les mettons en rapport, par cela seul

nous créons entre eux une unité idéale, par cela seul nous nous imposons

le devoir de chercher et de trouver leur unité. Kant avait raison de le

dire, l'unité est pour la raison le premier besoin et la suprême loi.

L'esprit n'est satisfait que dans l'unité. Nous ne croyons savoir les

choses et nous ne les savons en effet comme nous voulons les savoir, que

lorsque nous sommes parvenus à les comprendre au moyen d'un seul et même

principe. Mais, s'il faut un seul principe à la science en vertu de

l'impérissable idéal gravé dans notre âme, il faut aussi, pour répondre

à ce même idéal, que la science explique les phénomènes par leurs causes

réelles. Aussi longtemps que le principe par lequel nous comprenons les

choses n'est pas celui qui les fait être, la science n'est pas achevée

et son but n'est pas atteint. L'unité nécessaire de la connaissance nous

atteste donc l'unité de l'être, ou plutôt l'unité de la connaissance et

l'unité de l'être sont une seule et même thèse. Au fait, Messieurs,

l'évidence n'est autre chose qu'une nécessité intérieure qui nous oblige

à telle ou telle affirmation; nous croyons à l'unité du principe de

l'être par l'effet d'une nécessité qui s'impose à notre raison: par

conséquent l'unité de l'être est évidente. La mettre en question c'est

mettre en question l'autorité de la raison elle-même, ce qui est

toujours possible il est vrai, mais jamais dangereux. Je n'insisterai

pas davantage[54], mais j'éprouve le besoin de faire ici une remarque

dont vous apprécierez aisément l'importance.

[Note 54: Comparez Leçon troisième, p. 41-49.]

L'unité du principe de l'être ou de l'Être existant par lui-même

implique rigoureusement, c'est en vain qu'on feindrait de le

méconnaître, l'identité de tout être dans son principe, thèse

fondamentale du panthéisme. Ainsi nous acceptons le panthéisme dès

l'entrée. Le panthéisme devient notre prémisse. Nous n'aurons plus à le

craindre, puisque nous lui faisons loyalement sa part. La justice et

notre propre intérêt nous le commandent également. Le panthéisme de

Schelling et de Hegel a prouvé par le fait sa supériorité logique sur le

théisme qu'il a combattu. De fort bonne heure, peut-être même un peu

trop facilement, mais non sans des raisons plausibles, on a reconnu dans

le spinosisme la conséquence régulière des principes de Descartes, qui

enseignait cependant la doctrine d'un Dieu séparé du monde et le

dualisme de l'esprit et de la matière dans le monde. La scolastique du

moyen âge, commentaire philosophique du dogme chrétien dont nous n'avons

point méconnu la profondeur, était réellement panthéiste par sa base, je

veux dire par sa doctrine de l'Être parfait, qu'elle définit: la

totalité de l'être ou la réalité de tous les possibles. Pour faire

sortir le panthéisme de ce principe, il ne s'agissait que d'oser

s'avouer l'évidence. Une philosophie sérieuse ne peut donc ni faire

abstraction du panthéisme, ni le combattre avec des armes déjà brisées.

Le maître qui s'obstinerait à demeurer dans un point de vue dépassé

laisserait l'esprit de ses disciples sans défense contre la puissante

séduction intellectuelle de systèmes logiquement supérieurs, quoique

moins bons peut-être d'intention et moins vrais dans leurs résultats

généraux. Dès lors si le panthéisme ne satisfait pas aux besoins de la

raison et du coeur, s'il ne répond pas aux intérêts de l'humanité, il

faut nous efforcer de nous l'assujettir et non pas le laisser planer

au-dessus de nos têtes. Cette vérité se fait jour. Nous obéissons donc

aux exigences actuelles de la situation comme aux exigences de la

pensée, en prenant notre point de départ dans le panthéisme. Nous nous

efforcerons, par le développement régulier de sa donnée fondamentale, de

le réfuter en le dépassant; mais nous commençons, comme lui, par l'unité

de l'être; comme lui, nous demandons: Qu'est-ce que l'être? et nous

raisonnons ainsi:

I. Être signifie tout d'abord: exister pour nous, _être perçu_; par les

sens ou par la pensée, peu importe. Cette existence relative ou passive

doit avoir une cause: la raison nous l'enseigne évidemment. Il y a donc

une cause de l'existence; cette cause, nous la trouverons ou dans l'être

existant ou hors de lui. S'il s'agit d'une existence particulière, on

peut admettre qu'elle ait sa cause hors d'elle-même; mais alors elle

n'est pas ce que nous cherchons, puisque pour exister et pour être

conçue elle suppose autre chose qu'elle-même. L'existence dont il s'agit

est toute relative à nous, extérieure, objective ou phénoménale.

L'existence phénoménale est le premier et le plus faible degré de

l'être, ou plutôt ce n'est pas même un degré de l'être, c'est l'être

apparent, l'être faux. À proprement parler, le phénomène n'_est_ pas; ce

qui est véritablement, ce n'est pas lui; il n'est que la manière

d'exister d'autre chose. C'est le _mode_ de Spinosa. La matière,

j'entends la matière purement passive telle qu'on la conçoit

généralement, trouve ici la seule place qui lui convienne[55].

II. L'être véritable existe par lui-même, il est lui-même la cause de

son existence, son existence phénoménale est un effet; son être

véritable est la cause de cet effet. Mais il est impossible de concevoir

une cause réelle autrement qu'active. L'être véritable est donc actif,

ou plutôt il est activité; c'est une activité continuelle qui se dépense

à produire son existence phénoménale. Telle est l'idée la plus

élémentaire, le premier degré positif de l'être: il est cause de son

existence[56]. Nous voyons _a priori_ que l'Être en général doit être

cela, c'est-à-dire qu'être signifie cela. L'expérience nous offre

partout des exemples de cette notion générale. Nous ne pouvons pas

hésiter sur le nom qui lui convient, elle est dès longtemps connue et

nommée: on l'appelle la _Substance_. Le mot _substance_ pris dans le

sens absolu signifie l'être qui par son activité produit sa

manifestation ou son existence apparente; et dans le sens relatif, quand

on dit: la substance de telle ou telle chose, substance désigne

l'activité qui produit l'existence.

[Note 55: _Ens phænomenon_.]

[Note 56: _Ens reale, causa phænomeni_.]

Si les corps inorganiques sont de véritables substances, c'est que leur

être véritable est une activité, une force qui produit les qualités par

lesquelles ces corps existent pour nous: leur expansion ou leur volume,

leur impénétrabilité, leur pesanteur, et les qualités qui affectent

diversement nos sens particuliers. Il faut l'avouer ou reconnaître que

les soi-disant substances corporelles ne sont pas des substances, mais

des phénomènes, des effets, des modes d'une autre substance; que

celle-ci soit Dieu, ou la Nature, ou peut-être le moi, comme le pensent

les idéalistes. La nature inorganique ne serait donc pas morte, son

apparente immobilité ne serait que l'uniformité du mouvement, sa

passivité qu'une activité qui se terminerait en elle-même; mais c'est là

un point secondaire pour notre objet, et sur lequel nous ne voulons pas

insister.

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur les deux idées

capitales de substance et de cause que nous venons d'employer. Substance

et cause ne sont pas synonymes, mais ce sont deux notions du même degré

ou plutôt susceptibles de gradations correspondantes. Ici nous les

concevons sans gradation, dans leur forme élémentaire, comme la simple

substance et la simple cause, et déjà nous apercevons leur solidarité.

Déjà nous pouvons dire: Toute substance est cause, il n'y a de causes

réelles que les substances.

III. Cette forme élémentaire ne suffit point au but que nous

poursuivons. Nous voulons développer, dérouler ce qui est impliqué dans

l'idée d'être. Nous voulons nous rendre un compte aussi exact que

possible des conditions auxquelles l'être doit satisfaire pour pouvoir

être conçu par lui-même, indépendamment de toute relation, et nous

reconnaissons d'abord que l'être existant par lui-même, l'être absolu,

est substance ou cause de son existence. Ce n'est point assez: L'être

qui produit les signes de son existence n'est pas encore cause de

lui-même, car en lui-même il est substance; nous pouvons donc demander

encore d'où lui vient sa substantialité, et si nous le pouvons, nous le

devons; par conséquent nous ne le comprenons pas encore comme être

absolu, mais seulement comme être relatif, qui en suppose un autre. Pour

être cause de lui-même, il devrait non-seulement produire son existence,

mais se produire lui-même comme substance. L'être vraiment indépendant

est cause de lui-même dans le sens que nous indiquons. La source de son

existence s'alimente elle-même.

Nous ne comprendrions pas sans doute comment la chose est possible, si

l'expérience ne nous en fournissait dans la nature vivante un exemple

admirable quoique imparfait. Les êtres organisés sont des substances,

ils produisent leur existence apparente par leur activité intérieure. La

matière dont ils sont formés est à la fois l'instrument et le produit de

cette activité qui constitue leur être véritable; mais ce n'est pas là

proprement ce qui en fait des êtres organisés. Le trait essentiel de

l'organisme consiste en ceci, que la vie du tout individuel produit une

pluralité de parties vivantes elles-mêmes, une pluralité de vies

partielles ou de fonctions, qui produisent à leur tour la vie du tout;

car la soutenir c'est la produire. La vie est à la fois la cause de

l'existence des organes et l'effet des fonctions des organes. Les

organes sont également les effets et les causes de la vie ou du tout.

Chaque fonction est, directement ou par quelques intermédiaires, cause

et effet de toutes les autres. L'organe facilite et soutient la

fonction, la fonction produit l'organe. Il y a donc un double et

constant mouvement du centre aux extrémités et des extrémités au centre.

L'unité intime produit la pluralité des manifestations, et la pluralité

des manifestations produit à son tour l'unité intime, c'est-à-dire que

l'unité se réalise comme telle, par l'intermédiaire de la pluralité. En

décrivant les êtres organisés, je viens, Messieurs, de définir la _vie_,

et l'idée de la vie, supérieure aux idées plus simples de substance, de

cause, de force et d'activité que nous avons traversées, se présente à

nous comme identique à celle de _but_. L'être susceptible d'être connu

d'une manière indépendante est cause de lui-même; l'être cause de

lui-même est vivant; l'être vivant est son propre but. Aristote, le

grand observateur, avait trouvé dans la nature les secrets de sa

métaphysique. L'étude de la réalité lui révéla les vrais rapports de la

cause finale et de la cause efficiente. La cause finale est le vrai

commencement, la vraie cause; la cause efficiente n'est que le milieu,

le moyen, ou plutôt, dirons-nous, la cause finale et la cause efficiente

se confondent; le véritable agent c'est le but qui produit lui-même les

intermédiaires par lesquels il se réalise dans son unité. Le but, comme

_idéal_ qui doit être réalisé, est la cause des moyens par lesquels il

se réalise, la cause efficiente des organes, qui sont à leur tour cause

efficiente de la _réalisation_ du but. L'idée de but nous présente un

cercle fermé: L'être qui est son propre but est à la fois cause et effet

de lui-même. Cette idée d'un but inhérent à l'être ou plutôt identique à

l'être, manquait à Spinosa. Aussi longtemps que la substance n'est cause

que des phénomènes, on ne peut pas, je le répète, dire avec vérité

qu'elle soit sa propre cause; elle est plutôt cause d'autre chose, mais

elle devient sa propre cause pleinement et réellement lorsque le rapport

des modes à la substance est aussi positif, aussi actif que celui de la

substance aux modes. Alors ceux-ci reçoivent le nom d'organes, et la

substance se produit réellement elle-même par l'intermédiaire de ses

organes. Elle est cause de son unité, de son intimité, de sa réalité,

cause d'elle-même dans le véritable sens de ce terme. Cette idée, dont

Spinosa sentait le besoin sans l'atteindre, est indispensable à

l'intelligence de la _cause_ aussi bien qu'à celle de l'_être_. La vraie

cause est cause par son essence et non par accident. Son essence est

d'être cause, c'est-à-dire qu'elle existe comme cause ou qu'elle est

cause d'elle-même. Mais l'être cause de lui-même est le seul dont on

n'ait pas sujet de demander la cause, le seul qui puisse être conçu

comme possédant l'être par lui-même[57].

[Note 57: _Causa sui_; [Grec entelexeia]]

IV. L'être premier est donc un but substantiel, un organisme, une vie.

Nous voyons clairement que pour subsister de lui-même et s'expliquer par

lui-même, il doit satisfaire à ces conditions; mais nous ignorons si la

liste des conditions qu'il doit remplir est déjà close. Un examen

attentif du problème nous fera reconnaître qu'il n'en est rien. Partant

du fait de l'existence, nous avons dit: L'être réel produit lui-même son

existence; l'existence vient de l'activité de la substance. D'où vient à

son tour l'activité de la substance? Si elle la reçoit d'une autre

substance, elle n'est pas ce que nous cherchons. L'être réel ne produit

donc pas seulement son existence par son activité, mais il s'imprime

lui-même cette activité; il est cause de son activité intérieure aussi

bien que de son existence apparente; il est vivant. Cette découverte

nous ouvre les portes du monde idéal. L'être existant par lui-même est à

la fois réel et _idéal_. L'organisme est l'Idée vivante qui produit les

moyens de se réaliser: comme Idée, l'organisme préexiste à sa propre

réalisation; l'organisme est son propre but. Mais il est malaisé de

concevoir un but sans une intelligence, spontanée ou réfléchie, qui le

pose et qui le poursuit. L'idée que nous avons obtenue n'est pas encore,

sans doute, celle d'une véritable intelligence distincte de son but et

libre vis-à-vis de lui, mais nous entrevoyons déjà l'intelligence. La

vie est un germe d'intelligence, car dans la vie il n'y a pas simple

déploiement; la vie est un retour, une réflexion de l'être sur lui-même,

aussi bien qu'un mouvement expansif. Ce caractère de réflexion naturelle

inhérent à la vie, nous explique pourquoi il n'y a pas de vie sans une

pluralité de fonctions distinctes. Distinction, spécification,

réflexion, sont autant d'idées inséparables.

Ces remarques vous font pressentir, Messieurs, un résultat qu'il faut

demander à la pure analyse. L'être réel est son propre but; l'idée de

but conduit à celle d'intelligence; celle-ci mène à la diversité par

laquelle nous pourrions redescendre aux phénomènes; elle mène aussi à la

_Loi_, qui nous offre les moyens de nous élever au vrai principe.

L'existence de l'être est nécessairement une existence déterminée; nous

ne saurions en concevoir une autre comme réelle. L'être produit donc son

existence, il se produit lui-même dans sa substantialité par le moyen de

cette existence d'une manière déterminée. La circulation de la vie obéit

à des lois. L'activité de l'être existant par lui-même est une activité

réglée. D'où lui vient cette règle? L'être réel est un but vivant, une

loi vivante. D'où vient sa loi? Si l'on identifie la cause et la loi, si

l'on dit: «L'être se produit lui-même selon une loi immuable, la loi est

l'essence et le principe, elle est ce qu'elle est, nous la constatons

sans l'expliquer;» il faut convenir que l'on s'arrête arbitrairement, au

mépris des règles de la méthode; car dans la recherche de

l'inconditionnel il n'est permis de s'arrêter que devant une

impossibilité bien constatée d'aller plus loin. Ici il n'y a aucune

impossibilité de ce genre. L'être se donne l'existence à lui-même par

une activité déterminée. Si la règle de cette activité lui vient

d'ailleurs, il est relatif: supposant un autre être, il est limité par

celui-ci; mais s'il possède cette règle en lui-même, comme l'exige la

notion de l'absolu, c'est qu'il se la donne: il est, dans un sens

positif, cause de sa propre loi; il se fait ce qu'il est, il produit la

manière dont il se produit.

Comme la notion précédente a son nom, qui est la Vie, parce que

l'expérience nous fait connaître la vie, celle-ci trouve aussi dans

l'expérience la preuve de sa valeur objective; son nom est bien aisé à

découvrir: c'est l'_Esprit_ ou la _volonté_. Déjà, Messieurs, nous

approchons, déjà nous voyons blanchir l'aurore.

Déterminer soi-même la nature de son activité, la manière dont on est

cause de soi-même, c'est être esprit. L'expérience intérieure nous

atteste la réalité de l'esprit. Nous-mêmes nous sommes cause de notre

activité, cause de la manière dont nous sommes cause, cause des lois

selon lesquelles nous nous produisons. Nos actions sont l'effet de notre

caractère. Notre état moral, le développement de notre intelligence,

sont les causes permanentes, intimes, des actions extérieures et des

mouvements intérieurs de pensée, de sentiment et de volonté qui, dans

leur multiplicité continue, manifestent seuls aux autres et à nous-mêmes

l'existence de notre esprit, c'est-à-dire, en prenant les mots dans leur

vrai sens, qui constituent seuls toute cette existence. Notre esprit

n'_existe_ que dans ses actes, et notre caractère, nos convictions, nos

facultés, sont la substance de ces actes. Eh bien, ce caractère, ces

convictions et jusqu'à ces facultés, nous nous les sommes données à

nous-mêmes, non pas absolument, non pas complètement, mais pourtant il

est certain que nous nous les sommes données à nous-mêmes. Si vous êtes

savant, c'est que vous avez étudié; si vous êtes intelligent, c'est

qu'en pensant vous avez appris à penser; si vous êtes généreux, c'est

que vous avez dompté votre égoïsme; si nous sommes méchants, c'est que

nous avons fait le mal. Nous sommes donc cause de notre causalité ou

plutôt de sa loi; c'est nous qui déterminons la manière dont nous sommes

causes, c'est nous qui déterminons notre substance et notre vie. En un

mot, nous sommes libres. Esprit et _Liberté_, c'est la même chose.

La notion que nous venons d'introduire n'est donc point chimérique,

puisque l'expérience la confirme; nous voyons d'ailleurs clairement

qu'elle est réclamée par notre dessein de réunir dans la conception de

l'Être toutes les conditions de son existence. L'être existe; mais il

n'existe pas seulement, il se fait exister, il est substance; il n'est

pas simplement substance, mais il se fait substance; il est vivant, il

est son propre but et se réalise selon sa loi; plus encore, il se marque

son but et se donne sa loi; il est esprit, il est libre.

Voilà, Messieurs, ce qu'il faut pour remplir le mot sonore de Spinosa

_Causa sui_.

V. Il semble que nous ayons trouvé ce que nous cherchions. Cependant la

question de la cause peut se produire une dernière fois.--L'Être est

libre, disons-nous. On peut demander d'où vient la liberté de l'Être;

d'où vient la faculté qu'il possède de déterminer lui-même la manière

dont il est cause? Il se peut qu'il l'ait reçue. Nous comprendrions dans

ce cas qu'il ne la possédât que partiellement, d'une façon restreinte,

comme nous la possédons, nous autres hommes; mais c'est là l'idée d'un

être relatif, d'un être fini; ce n'est pas celle que nous cherchons.

L'être qui existe par lui-même ne tient évidemment la liberté que de

lui-même, c'est-à-dire, au sens positif, qu'il se la confère. Substance,

il se donne l'existence: Vivant, il se donne la substance: Esprit, il se

donne la vie: Absolu, il se donne la liberté. L'être absolu, cause de sa

propre liberté, la possède pleinement, sans limitation, puisque nous ne

trouvons rien dans son idée qui puisse la limiter. Il est ABSOLUE

LIBERTÉ.

Il est absolue liberté: tel est le terme que nous nous proposions

d'atteindre! Nous y sommes arrivés en suivant une méthode légitime, car

nous n'avons fait autre chose qu'appliquer le principe de causalité à la

notion générale de l'être, jusqu'à complète pénétration.

Il n'y a rien d'illusoire dans notre résultat, puisque les degrés de

l'être que nous avons constatés comme autant de puissances progressives,

se distinguent parfaitement les uns des autres et présentent chacun une

idée nette et précise: La substance est cause de ses manifestations;--la

vie s'alimente elle-même en produisant les organes qui la réalisent

selon une loi déterminée;--l'esprit se donne des lois à lui-même et

détermine sa propre vie.

Mais il y a dans l'esprit fini cette contradiction, que d'un côté il se

détermine, tandis que de l'autre il est primitivement déterminé:

c'est-à-dire que l'esprit fini est à la fois esprit et nature, et non

pas seulement esprit. La perfection de l'esprit serait d'être pur

esprit, sans nature: l'esprit pur n'est que ce qu'il se fait,

c'est-à-dire qu'il est absolue liberté. Mais ici nous sommes arrêtés. Il

est impossible de remonter au delà de la formule de la liberté absolue:

JE SUIS CE QUE JE VEUX; cette formule est donc la bonne.

Nous devons définir Dieu: l'absolue liberté; parce que l'absolue liberté

est la plus haute idée à laquelle nous soyons capables de nous élever;

or il est évident que Dieu est la suprême grandeur ou, comme le disait

la scolastique, l'être souverainement parfait, la réalité par

excellence. Si nous pouvons imaginer ou concevoir quelque chose de plus

grand et de plus excellent que Dieu, nous n'avons pas compris Dieu; mais

l'idée de liberté absolue est telle que nous sommes obligés de

reconnaître en elle ce qu'il y a de plus grand, ce qu'il y a de plus

excellent, malgré son inévitable obscurité, malgré son inévitable

abstraction, malgré ce qu'elle a nécessairement de paradoxal et

d'impossible.

Le possible, Messieurs, c'est ce que nous comprenons, ce que nous

croyons embrasser par la pensée; or il répugnerait, on l'a fait sentir

bien souvent sans apercevoir peut-être toute la portée de cette

réflexion, il répugnerait que notre pensée finie mesurât la réalité de

l'infini. L'idée suprême ne doit donc pas, d'après les données premières

du problème, être celle d'un être possible, mais celle d'un être

supérieur au possible; c'est-à-dire une idée qui forme la limite

immuable de nos conceptions, une idée que nous atteignons, que nous

venons toucher, pour ainsi dire, sans y pénétrer jamais, sans en faire

jamais le tour. Il ne faut pas que nous en ayions l'intuition, il ne

faut pas que nous puissions la comprendre, il suffit que la raison nous

en démontre la vérité, la nécessité; et c'est précisément le cas de la

formule que nous avons donnée. Si haut que s'élève le vol de notre

pensée, l'idée à laquelle nous nous élançons sera toujours dominée par

celle-ci: JE SUIS CE QUE JE VEUX.

On peut rendre plus saisissable l'évidence sur laquelle nous nous

fondons, en empruntant la forme consacrée de l'argument ontologique. Ce

syllogisme concluait ainsi: «L'idée de Dieu est celle de l'être parfait;

or la perfection implique l'existence réelle: donc l'idée de Dieu

implique l'existence réelle de son objet.» Nous tournons la prémisse du

raisonnement au profit de la liberté et nous disons: «L'idée de Dieu est

celle de l'être parfait; mais un être parfait de sa nature le serait

moins que celui qui se donnerait librement la même perfection; l'idée

d'un être parfait de sa nature est donc une idée abstraite et

contradictoire; l'être parfait _de sa nature_ serait encore imparfait;

l'être parfait est celui qui se donne lui-même la perfection qu'il

possède, c'est-à-dire l'être absolument libre: donc Dieu est absolue

liberté.

Nous arrivons au même résultat en analysant l'idée d'activité. Quel est

le plus grand, le plus fort, le plus réel, de l'actif ou du passif?

Évidemment ce qui est actif est le plus réel: l'activité est le côté

positif de l'être, et quand vous auriez retranché d'un être toute

activité, soit sur lui-même, soit au dehors, quand il ne produirait

absolument plus aucun effet, il serait comme s'il n'était pas, ou plutôt

il ne serait pas; vous auriez détruit cet être. L'_être_, c'est

l'activité; la passivité n'est que relative, l'être passif n'est que

l'être pour un autre; mais, au fond et pour lui-même, tout être est

actif. C'est faire quelque chose que d'être, et tous les êtres font

quelque chose; c'est en cela que leur être consiste. À le bien prendre,

activité et réalité sont des synonymes: plus il y a d'activité, plus il

y a de réalité.--Mais si l'activité est la vraie réalité, il n'est pas

moins évident que la véritable activité ne se trouve que dans la

liberté. La pierre que je lance produit des effets par son choc, et dans

ce sens elle est active; cependant vous savez qu'en lui donnant cet

attribut, on s'exprime improprement: ce n'est pas la pierre qui est

active, c'est la main qui la jette. Il n'y a d'activité véritable que

l'activité spontanée. Ainsi l'activité spontanée, tel est le caractère

essentiel de la réalité. Mais une activité spontanée et déterminée par

une loi nécessaire n'est pas encore la véritable spontanéité, ni par

conséquent la véritable activité; ce n'est pas la spontanéité parfaite,

ce n'est donc pas la réalité parfaite. S'il y a plus d'activité, plus de

spontanéité, plus d'être dans la plante qui pousse et qui fleurit

d'elle-même que dans la pierre lancée par mon bras, il y en a plus dans

l'homme qui réfléchit et délibère, qui fait ce qu'il veut, parce qu'il

le veut, qu'il n'y en a dans la plante qui, sans le savoir et sans le

vouloir, obéit aux lois de son espèce. Si l'activité réelle d'un être

est seulement celle qu'il s'imprime à lui-même, il est clair que

l'activité que l'être s'imprimerait selon une loi qu'il se donnerait

également lui-même, serait plus réelle que celle qu'il s'imprimerait

selon une loi déterminée par sa nature, c'est-à-dire indépendamment de

son fait. Mais l'être qui se donne à lui-même la loi de son activité,

l'être qui décide lui-même comment il doit agir et ce qu'il veut être,

est l'être absolument libre; l'être absolument libre est donc l'être

actif par excellence, l'être absolument libre est l'être réel par

excellence. L'absolue liberté est le trait caractéristique de la

parfaite réalité. Nécessité, passivité, immobilité, négation,--réalité,

activité, spontanéité, liberté, il est plus facile d'apercevoir les

liens étroits qui unissent ces deux classes d'idées que de trouver les

intermédiaires requis pour démontrer mathématiquement leur solidarité.

Tous les chemins conduisent à cette idée de la liberté pure, qui semble

revêtir une évidence immédiate. Une fois produite, on sent qu'il n'y a

rien au-dessus d'elle, et c'est là notre argument décisif.

Cependant la doctrine que nous essayons de rajeunir, étant contraire aux

traditions de la théologie comme à celle du rationalisme, ne s'établira

pas sans opposition. Il importe donc de lever, s'il est possible, tous

les doutes, de prévenir toutes les difficultés et d'établir que notre

résultat, tout insaisissable qu'il est, n'en doit pas moins être accepté

sur l'autorité de la méthode et sur l'autorité de sa propre évidence.

Nous avons recherché la nature de l'absolu; la conclusion de notre

analyse est celle-ci: l'absolu n'a point de nature; toute nature est

_née_, dérivée, secondaire. La nature est ce qui est déterminé; le

principe de toute détermination n'en comporte lui-même aucune. La

conception où nous venons aboutir est en même temps la plus concrète des

idées et l'idée du pur indéterminé. Ce résultat, à la fois très-positif

et très-négatif, a quelque chose de surprenant. Il soulève d'abord une

objection que j'essayerai de vous rendre sans l'émousser.

On me dira: «Votre dialectique est illusoire, vous tournez dans un

cercle, et, croyant démontrer, vous affirmez; ou plutôt vous niez

gratuitement. La base de toute votre théorie, c'est que l'être ne peut

avoir de qualités que celles qu'il a reçues. Vous n'admettez pas de

nature primitive ou de nécessité spontanée, de nécessité identique à

l'essence même de l'être et par conséquent identique à la liberté. Ainsi

vous excluez arbitrairement une idée fort importante, qui sert de base

aux systèmes les plus accrédités et qui a ses racines au plus profond de

l'esprit humain; car enfin l'idée de la perfection ne saurait être

purement négative; l'Esprit absolu implique la Raison absolue, qui ne se

conçoit pas sans des lois. L'être parfait est l'être immuable, il est

nécessairement ce qu'il est. Faut-il placer au sommet de tout la

nécessité de la perfection ou la liberté de choix? On peut hésiter entre

ces deux alternatives, mais tout au moins deviez-vous tenir compte de la

première; elle est tout aussi légitime que l'autre et se conçoit plus

aisément.»--Je suis loin, Messieurs, de méconnaître le poids de ces

considérations. D'avance j'ai confessé que la Liberté et la Nécessité

sont le dilemme suprême. D'avance j'ai dit que si je me prononçais pour

la liberté divine, c'est essentiellement afin de rendre raison de la

liberté humaine, dont la réalité se fonde, à mes yeux, sur l'autorité du

devoir. Il y a entre la preuve métaphysique et la preuve morale une

solidarité que je crois inutile de dissimuler; car il faut bien qu'une

fois, au sommet, toutes les méthodes se rencontrent. Pour croire que la

liberté humaine suppose la liberté divine, il faut considérer la liberté

comme la perfection de l'âme humaine, et c'est sans doute parce que la

liberté de l'esprit fini me paraît en être la perfection que j'ai

cherché la perfection absolue dans la pure essence de la liberté. Ainsi

tout reposerait en définitive sur la preuve morale ou sur l'évidence

morale. Mais si la volonté morale donne à la pensée son impulsion,

celle-ci, mise une fois sur la voie, ne doit plus en appeler qu'à ses

propres forces, afin d'apporter aux anticipations du coeur une

confirmation sérieuse. Il faut donc chercher à répondre par la raison

pure à l'objection qu'on vient de soulever. Eh bien! la difficulté n'est

pas insoluble pour la raison bien orientée. La réponse se trouvera dans

un examen scrupuleux des conditions du problème:

Il s'agit de concevoir l'être absolu, l'être qui réunit en lui-même

toutes les conditions nécessaires pour exister. C'est le commencement de

la science; dès lors si la science est possible, l'idée de cet être doit

apporter avec elle les preuves de sa vérité.

L'absolu n'est donc pas simplement un être qui puisse être conçu comme

existant par lui-même. S'il suffisait de cela, il pourrait y avoir

plusieurs conceptions différentes remplissant cette condition, et le

choix entre elles serait arbitraire ou dicté par des raisons étrangères

à l'intimité du sujet. Ainsi s'explique la diversité des systèmes: elle

naît d'une imperfection de la méthode. L'idée de l'absolu est celle d'un

être qui non-seulement peut être conçu comme existant par lui-même, mais

encore et surtout, qui ne peut pas être conçu autrement. L'idée de

l'absolu est donc nécessairement telle que l'expérience ne saurait nous

fournir aucune analogie pour l'éclaircir; elle est, de sa nature,

paradoxale, insaisissable. Mais la justesse de la règle que nous venons

d'énoncer tout à l'heure ne peut pas être contestée. Et si, l'ayant

acceptée, on consent à l'appliquer, on reconnaîtra que la pure liberté

répond seule à cette exigence du problème. Nous concevons la substance

infinie par l'analogie des substances finies, la vie universelle par

celle des êtres organisés, l'esprit libre par le nôtre: en passant du

fini à l'infini, du créé à l'incréé, ces idées ne changent pas

essentiellement. Si l'on peut concevoir une nature, une loi quelconque

comme primitive et absolue, on peut la concevoir également comme donnée

et dérivée; au contraire, compréhensible ou non, l'être qui n'est que

liberté, l'être qui se donne à lui-même la liberté, ne peut être que

l'absolu.

Que si donc le scepticisme a tort (et le scepticisme sur les vérités

suprêmes implique, pensez-y bien, le scepticisme universel), si la

raison peut arriver à la vérité sur le principe des choses, et si, après

avoir découvert la vérité, elle peut acquérir la certitude qu'elle la

possède en effet, il faut chercher cette vérité dans notre formule: JE

SUIS CE QUE JE VEUX. L'idée qu'elle exprime ne s'applique pas à l'absolu

par extension ou par analogie; elle n'a de sens que relativement à

l'absolu.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 27 / 33 题