DOUZIÈME LEÇON.

Le système de Hegel aboutit à la pure nécessité logique. S'il ne conduit

pas au résultat que nous cherchons, sa méthode peut nous aider à y

arriver. Caractère de cette méthode: Toute notion abstraite appelle son

contraire. La vérité est dans la conciliation des termes opposés. La

vérité logique de cette proposition fort ancienne est indépendante de

l'application qu'elle reçoit dans l'idéalisme absolu. On a tenté

d'appliquer la méthode de Hegel à la formation d'un système de

philosophie qui, consacrant la personnalité divine et la liberté

humaine, satisferait les besoins moraux de l'Humanité.--La nécessité

providentielle d'un retour de la philosophie aux idées chrétiennes est

marquée par le mouvement des esprits qui tend au renversement des

églises établies et de l'autorité traditionnelle.--Nouveau système de M.

de Schelling. Ce système, aussi ancien que celui de Hegel, se propose

comme le hegelianisme d'expliquer le fait du progrès, tel qu'il se

présente comme résultat de la _philosophie de la Nature_.

Messieurs,

Nous avons dit qu'en dernière analyse le principe absolu de Hegel est la

loi logique, qui régit le Monde et se manifeste successivement dans la

nature, dans l'histoire et dans la pensée. Je n'ai pas le dessein de

poursuivre l'explication de la philosophie hegelienne au delà de ce

point décisif, et de montrer quelles difficultés l'assimilation des

notions de substance et de loi prépare à l'intelligence lorsqu'il s'agit

d'expliquer l'existence du monde sensible. En vérité, le dualisme fatal

de la philosophie grecque n'est pas vaincu par celle-ci; le principe

négatif, matériel, le [Grec: mê on] y est déguisé, il n'en est

pas extirpé; en le niant, Hegel le suppose, parce qu'il ne saurait s'en

affranchir. La manière dont Hegel opère le passage de l'idéal au réel

ressemble plus à de la prestidigitation qu'à de la dialectique

sérieuse. Mais, de peur d'allonger le chemin, je n'essayerai pas de

justifier ces allégations, non plus que d'examiner dans leur ensemble

les conséquences du hegelianisme. Je m'en tiens à ce qui nous importe,

la question de la liberté. Il est clair, Messieurs, que si le principe

de toutes choses est une loi logique ou, pour rendre cette idée

intelligible, au risque de l'altérer, une force dont le développement

n'a d'autre règle que la logique, et d'autre fin que de manifester la

majesté des lois logiques dans l'esprit humain qu'elle produit à cet

effet; le système de l'univers est un système de nécessité où la liberté

n'a point de place, car la nécessité logique est la nécessité par

excellence. À la vérité, Hegel parle fréquemment et non sans quelque

affectation de la liberté de l'Idée; mais il entend par là simplement

que le développement de l'Idée est tout spontané; le mot _liberté_ ne

signifie jamais dans sa bouche que l'absence de contrainte, non

l'absence de nécessité. Au contraire, la liberté véritable se confond

pour lui avec la nécessité absolue. La métaphysique de Hegel ne nous

donne donc point ce que nous cherchons. Si nous la comparons à celle de

Schelling et surtout à celle de Fichte, loin de voir en elle un progrès

dans le sens de la liberté, nous serions porté à la considérer comme un

pas rétrograde. Cependant, Messieurs, il ne faut rien exagérer, et

surtout rien oublier. Hegel aussi a fait une oeuvre positive. Il apporte

mieux qu'une pierre à l'édifice, il apporte un levier nouveau pour aider

les travailleurs. Nous l'avons déjà dit, le grand côté de son système

n'est pas le résultat, mais la méthode. Si le résultat de Hegel est la

négation de toute liberté, d'où suit, par une conséquence qu'il a

désavouée, mais qui n'apparaît que trop manifestement aujourd'hui, la

négation de toute morale, nous ne pouvons pas en conclure avec certitude

que la méthode hegelienne soit incapable de porter d'autres fruits. Pour

en juger, il faudrait tout au moins renouveler l'épreuve; mais d'abord

il faut chercher à se faire une idée exacte de cette méthode célèbre.

Permettez-moi donc de l'examiner un moment.

Si nous considérons la méthode de Hegel en elle-même, abstraction faite

de toute supposition préliminaire, il est facile de reconnaître qu'elle

consiste dans l'application de l'idée du _procès_, de Schelling, à la

pensée logique. Hegel, partant de l'idée que tout est vie dans l'esprit,

ne peut considérer les catégories que comme un résultat de cette vie. La

vie de l'esprit, qu'il s'agisse de l'esprit infini, de l'Idée, ou de

l'esprit individuel, la vie de l'esprit consiste à produire les

catégories. Pour comprendre la valeur des notions logiques, pour leur

assigner leur vraie place, il faut donc les saisir dans l'acte même de

l'esprit qui les fait être; au lieu d'en constater simplement la

présence, il faut les créer une seconde fois.

Il faut donc partir de l'idée générale la plus simple, la plus pauvre,

la plus vide possible, de ce minimum de pensée sans lequel il n'y aurait

point de pensée; il faut vider le vase afin d'observer comment il se

remplit. Eh bien, Messieurs, ce qui reste au fond du vase, après qu'on

l'a vidé, ce qui est impliqué dans toutes les autres idées et ce qui ne

peut pas ne pas être pensé, du moment où l'on pense, c'est l'être dans

la pure abstraction de son idée élémentaire. Le principe de mouvement

qui force le vase à se remplir de nouveau, c'est la contradiction. Toute

idée abstraite, isolément considérée, renferme une contradiction qui

oblige l'esprit à la compléter pour la conserver. Elle contient sa

propre négation ou le contraire d'elle-même; l'esprit se meut

nécessairement à travers une série de termes contraires qui se réfutent

réciproquement. Chacun des deux a pourtant sa vérité; l'esprit ne peut

abandonner ni l'un ni l'autre, ils lui sont également indispensables.

Pour les conserver il faut qu'il les concilie, et s'il poursuit son

évolution naturelle, il finit par les concilier en effet dans une

troisième idée, plus réelle, plus concrète, expression plus fidèle de la

vérité, où le tranchant de l'opposition première subsiste sans réussir

toutefois à détruire les termes opposés. On a donc tort de formuler le

premier principe de la logique en disant: Il est impossible que A soit

et ne soit pas, ou: il est impossible que l'esprit admette la vérité

simultanée de deux propositions contradictoires. Il faudrait dire: Il

est impossible que A soit et ne soit pas dans un sens absolu, il est

impossible que + A et-A subsistent à la fois s'ils ne sont compris dans

B; impossible, en un mot, que l'esprit admette l'existence simultanée de

deux termes contradictoires sans les subordonner l'un et l'autre à un

troisième.

L'opération de la pensée qui relève la contradiction inhérente à chaque

idée et tend ainsi pour son compte à la détruire, s'appelle la

_dialectique_. La fonction par laquelle l'esprit saisit intuitivement la

manière dont les termes de l'opposition peuvent se concilier, l'idée

supérieure dans laquelle ils coexistent, est la _spéculation_, dans le

sens le plus étroit de ce mot.

Ainsi, pour nous en tenir à l'exemple déjà cité, l'être abstrait est une

conception nécessaire et par conséquent une conception vraie; il nous

est impossible de ne pas penser à l'être et de ne pas affirmer qu'il

est. C'est la thèse commune à tous les esprits.

Mais l'être, au sens absolu du mot, est complètement indéterminé; nous

ne saurions dire en quoi l'être consiste, sans lui donner des attributs

qui impliqueraient la négation des attributs contraires; or l'être

absolu ne comporte aucune négation; il est donc absolument impossible de

dire ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il n'est rien. Voilà l'antithèse

dialectique.

L'être absolu n'est rien, en effet, et cependant il est, car il devient

quelque chose; l'être et le néant coexistent dans le _devenir_. En tant

qu'absolu, l'être n'est rien, mais il devient tout; il est la puissance

infinie du devenir; telle est la première synthèse spéculative qui, vous

le devinez aisément, donne le ton à tout le système. L'Idée absolue que

nous trouvons comme résultat définitif et suprême, n'est autre chose que

cette puissance du devenir dont la notion se complète et se précise par

l'indication de la forme et des phases de son développement.

C'est la gloire de Hegel d'avoir signalé la loi de cette logique

intérieure par laquelle les idées universelles _a priori_ surgissent,

pour ainsi dire, toutes seules et se disposent, en se formant, selon

leur ordre véritable. Du reste, le principe de cette découverte, l'idée

que toute proposition métaphysique absolue appelle irrésistiblement la

proposition contraire et que la vérité réside dans la synthèse de ces

contraires,--cette idée féconde a été plus ou moins clairement aperçue

dans tous les temps. Les Éléates et Platon (pour ne pas remonter jusqu'à

Pythagore) ont fort bien connu la dialectique et l'ont maniée avec

vigueur. Le ternaire de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse est

la méthode de Proclus; analogie qui n'est pas l'une des moindres causes

de l'admiration des Hegeliens pour l'école d'Alexandrie.

La dialectique, au sens que ce mot prend ici, est aussi vieille que la

philosophie; mais, pendant quelque temps, elle parut oubliée. Elle

revendiqua bientôt sa place; on en trouve chez Kant des applications

remarquables. Fichte et Schelling s'en servent comme d'une méthode

constante, mais ils n'en avaient pas tracé les lois, et peut-être est-il

vrai de dire que Hegel s'en rendit un compte plus exact que ses

devanciers.

Comme ces derniers et comme Platon, il applique résolument le procédé

dont nous venons d'indiquer le mécanisme, à la solution du problème

métaphysique. Sans adopter entièrement le principe idéaliste sur lequel

Hegel se fonde, on peut reconnaître le droit qu'il avait d'en user

ainsi. Ce droit repose sur la conviction qu'il y a un infini et que la

connaissance de l'infini ne peut venir que du dedans, conviction que

Descartes exprimait en disant: Je trouve en moi-même l'idée d'un être

parfait, donc il existe un tel être. Descartes avait raison; l'idée de

l'être parfait se trouve en nous-même, mais non pas, je l'ai déjà dit,

au début de toute réflexion, sans préparation et sans travail. L'idée

que nous trouvons ainsi, celle que nous ne saurions pas ne pas avoir,

dont nous ne pouvons pas faire abstraction, n'est pas la notion complète

de l'être parfait, quoiqu'elle en forme un élément; loin d'être la plus

parfaite des idées universelles, cette première notion _a priori_ est la

moindre de cet ordre. L'idée vraie de l'être parfait doit résulter, ceci

est une donnée du bon sens, du plein développement de l'élément _a

priori_ de notre intelligence. Ce n'est pas celle dont il n'y a pas

moyen d'abstraire, c'est celle au-dessus de laquelle il est impossible

de s'élever. La première notion ontologique est celle de l'être dans son

abstraction; la dernière sera celle qui a surmonté toutes les

contradictions qui s'opposent à ce qu'elle subsiste dans la pensée d'une

manière indépendante, et, par conséquent, à ce qu'on puisse y voir la

définition de l'Être qui subsiste réellement d'une manière indépendante.

Ainsi la dernière idée de la métaphysique est celle de l'être qui

possède en lui-même toutes les conditions de l'existence ou de l'être

inconditionnel. La méthode de Hegel trouve donc les titres de sa

légitimité dans la constitution même de l'esprit humain. Quant au

résultat il n'a rien d'absolument définitif. Il est fort possible que le

terme auquel Hegel s'est arrêté ne soit pas le véritable achèvement de

la logique spéculative, soit que tous les intermédiaires par lesquels il

passe ne possèdent pas une égale valeur, soit qu'il y ait encore dans

l'idée absolue de Hegel le germe d'une contradiction que l'auteur

n'aurait pas aperçue et qui nous forcerait à pousser au delà,

suppositions qui, du reste, ne s'excluent point l'une l'autre.

Plusieurs philosophes contemporains en ont ainsi jugé.

Élevés dans la discipline de Hegel et dominés par l'influence

irrésistible de sa découverte, ils ont espéré s'avancer plus loin que

leur maître en suivant le même chemin, parce que la valeur de la méthode

dialectique était devenue évidente à leurs yeux par l'habitude de s'en

servir, tandis que d'autres considérations, plus ou moins scientifiques,

de l'ordre de celles que nous avons présentées au début de ce cours, les

portaient à croire que le but est effectivement plus éloigné. Ils ont

donc, les uns poursuivi, les autres recommencé le travail de la logique

spéculative, pour établir que la seule idée de l'Être dans laquelle il

ne reste plus de contradictions n'est pas l'absolue nécessité de

l'intelligence, mais l'idée d'un principe moral, d'un principe de

volonté libre, susceptible de recevoir le nom de Dieu. Ne pouvant entrer

ici dans aucun détail sur leurs doctrines, il paraît superflu de les

énumérer; mais leur exemple vous montre dans quel sens la méthode de

Hegel peut être un moyen d'arriver à la philosophie de la liberté.

Les hommes qui, les premiers dans notre siècle, ont dirigé de ce côté la

pensée métaphysique, sont F. Baader, commentateur ingénieux et bizarre

du mysticisme de la Renaissance, puis, Messieurs, l'illustre auteur de

la philosophie de la Nature, M. de Schelling. Au point de vue logique,

cette transformation du principe premier et par là de la philosophie

tout entière, est un progrès véritable; nous essayerons de le démontrer.

Au point de vue de la philosophie de l'histoire, c'est un retour,

brusque en apparence, mais en réalité préparé de diverses manières, à la

vérité substantielle sur laquelle se fonde la civilisation moderne, que

la pensée moderne a pour mission de s'assimiler, et dont la science hâte

à son insu l'élaboration, alors même qu'elle s'en éloigne et qu'elle la

renie. Avant qu'un tel retour eût lieu, il fallait, semble-t-il, que

toutes les autres voies eussent été tentées. L'esprit moderne n'est

revenu à son origine que par la nécessité constante d'avancer, et par

l'impossibilité de le faire autrement. Mais ici, comme partout sans

doute, la nécessité n'est qu'une forme que revêt l'action de la volonté

divine. La restauration du principe chrétien dans la philosophie est un

fait providentiel. En rapprochant cet événement du mouvement général des

pensées et des choses dans notre époque, on en découvre le sens. Nous

vivons au milieu d'une révolution dont le commencement date de la

jeunesse de nos pères. Une révolution, c'est l'histoire qui finit et qui

recommence. La pensée moderne traverse, elle aussi, les crises d'une

révolution; mais, incapable de se donner un point de départ à elle-même,

elle ne saurait, sans se détruire, répudier absolument celui qu'elle a

reçu.

La substance de notre pensée, la source féconde de nos moeurs, de nos

lois, de nos arts, de toute cette civilisation qu'on a pu ébranler, mais

qu'on ne remplace pas, vous conviendrez, Messieurs, que c'est le

christianisme. Il faut l'accorder, pour peu que l'on examine les faits

sans prévention, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur ce grand

événement et sur cette grande doctrine.

Le christianisme a régné longtemps comme fait social sur le fondement de

l'autorité, s'imposant aux consciences individuelles et les dominant

avant de les transformer. Aujourd'hui le christianisme social tend à

s'effacer, toutes les formes de la foi d'autorité sont ébranlées.

L'oeuvre que la Réforme a commencée sans le vouloir, en proclamant le

droit de chaque fidèle à interpréter les saintes Écritures, la

philosophie et la Révolution française l'ont menée à fin. La philosophie

du XVIIme siècle a repoussé la tradition, parce qu'elle ne voulait pas

en tenir compte. La philosophie du XVIIIme siècle a repoussé la

tradition, parce qu'elle en avait perdu le sens et la tenait pour une

imposture. La philosophie du XIXme siècle repousse la tradition, parce

qu'elle croit l'avoir absorbée. Elle se flatte de posséder dans ses

formules l'éternelle vérité du christianisme, et nie le fait historique,

qu'elle estime en contradiction avec ce christianisme éternel. À ses

yeux il ne saurait y avoir de révélation dans le sens d'un dialogue

entre Dieu et l'esprit humain, puisque son Dieu, à elle, n'acquiert la

faculté de parler qu'en devenant lui-même l'esprit humain; mais la

tradition chrétienne s'explique pour elle comme un mythe successivement

élaboré selon les lois constantes de l'intelligence, qui, dans son

premier mouvement, saisit toujours la vérité sous la forme de mythe. Je

suis loin d'accepter les thèses de la critique négative destinées à

justifier cette interprétation en prouvant que les livres de l'Évangile

ne sont pas authentiques; mais elles paraissent assez plausibles pour

suggérer un doute à des esprits impartiaux. Quoi qu'il en soit, en

renonçant à toute autre autorité que celle de la Révélation écrite, le

protestantisme s'est imposé la tâche de prouver scientifiquement

l'authenticité de cette Révélation et de fixer son contenu; en faisant

du christianisme une affaire individuelle, il a imposé le même devoir à

tous les chrétiens pris individuellement; mais, loin que chaque membre

de l'Église soit capable d'accomplir une oeuvre pareille, elle surpasse

peut-être les forces des plus savants et des plus sages. Ainsi la

Réforme du XVIme siècle, en se fondant sur l'autorité et en établissant

la Révélation écrite comme autorité exclusive, se plonge dans des

embarras insolubles qui tendent au renversement de toute espèce

d'autorité. Les hommes sincères se mettront facilement d'accord sur ces

faits, mais ils n'en tireront pas tous les mêmes conséquences.

En rapprochant cette situation du protestantisme des transformations que

subit l'Église romaine et du mouvement général des esprits, les

incrédules seront fondés à penser, en dépit de quelques réactions

passagères, que le christianisme se meurt. Ceux qui croient le

christianisme immortel jugeront que la crise présente n'atteindra pas la

substance divine de la religion, mais seulement ses rapports avec la

société et son intelligence scientifique. La religion ne saurait devenir

une question pour eux, mais bien l'Église et la théologie, graves

problèmes dont on n'a pas toujours assez compris la solidarité. Si le

christianisme légal et social se décompose, s'ils voient les efforts

tentés pour arrêter cette dissolution conspirer à la rendre plus rapide,

ils en concluront que le moment du christianisme individuel est venu,

et, sans s'effrayer de leur petit nombre, ils remplaceront

l'établissement d'autrefois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un mensonge,

par la libre association. S'ils rencontrent de grands obstacles dans la

tentative de légitimer scientifiquement la valeur de l'autorité commune

à tous les fidèles, ils se réfugieront sur le terrain où leur conviction

personnelle s'est affermie, et concluront de la foi à la Bible comme on

a conclu jusqu'ici de la Bible à la foi. Le chrétien protestant qui veut

demeurer fidèle au protestantisme, est obligé de chercher les raisons de

sa croyance au-dessus de la sphère où se meut la critique. Et la

question n'est pas particulière au protestantisme: Ce que la philosophie

conteste, c'est la possibilité même d'une Révélation. Si la religion

veut conserver un rapport positif avec la science, s'il doit subsister

encore une science de la religion, c'est la possibilité d'une Révélation

qu'il faut prouver. À cet effet il est besoin d'une philosophie assez

élevée, assez compréhensive, pour mettre le principe de la religion

révélée, la libre personnalité de Dieu à l'abri des objections du

panthéisme; en établissant la supériorité de ce principe sur le principe

du panthéisme. Qu'il s'agisse de la Révélation comme fait historique, ou

du contenu de cette Révélation qu'il faut concilier avec elle-même pour

l'accepter sérieusement et tout entière, c'est toujours au principe

universel qu'il faut remonter, c'est toujours une philosophie qu'il faut

acquérir. La preuve traditionnelle a pour corrélatif une religion

sociale; la preuve d'expérience personnelle, indispensable à la réalité

de la foi, ne produit qu'une conviction incommunicable. Pour se

maintenir sur le terrain de la libre discussion, la religion cherchera

ses titres dans des vérités universellement démontrables, c'est-à-dire

que la philosophie reproduira, sans l'altérer, le principe de la

religion, et que la théologie, à son tour, se fondera désormais sur la

philosophie. Telle est, ce nous semble, la seule manière dont le

christianisme puisse rester debout dans la situation présente de

l'humanité et conserver sa valeur universelle, tout en devenant

parfaitement individuel. Si le christianisme est éternel, cette marche

sera suivie. Nous voyons qu'en effet la pensée chrétienne s'apprête à la

suivre. Ce n'est pas le christianisme qui s'en va, c'est la foi

d'autorité. Les fondements de l'autorité s'ébranlent, il est vrai, mais

pourquoi? Tout simplement parce que l'autorité n'est plus nécessaire du

moment où l'esprit humain est arrivé au point de reconnaître librement

dans le christianisme le moyen de satisfaire ses besoins intellectuels

aussi bien que ses besoins moraux.

Le passage de la foi d'autorité à cette libre soumission fondée sur des

motifs intérieurs ne saurait s'effectuer sans une crise d'autant plus

forte que l'acceptation du christianisme suppose toujours un sentiment

plus ou moins vif du mal auquel il apporte un remède, c'est-à-dire un

développement plus ou moins complet de la conscience morale d'où suit

qu'elle reste l'affaire d'un petit nombre. Jadis le préjugé plaidait

pour le christianisme, maintenant il lui est contraire, et c'est

toujours une position difficile que d'avoir le préjugé pour ennemi.

Cependant une foi sincère verra là plus de sujet de se réjouir que de

s'affliger, et n'aura pas de peine à s'expliquer comment il arrive qu'au

moment où les institutions chrétiennes s'ébranlent et s'affaissent, la

pensée philosophique retourne au principe chrétien.

Les convictions philosophiques dont je parle se sont formées par un

mouvement assez naturel.

La philosophie idéaliste où le criticisme vient aboutir, est comme un

tourbillon formé par des vents opposés. Elle était nécessairement

obscure, cette philosophie, parce qu'elle était équivoque; elle pouvait

se développer dans plusieurs directions contraires. Toutes ces

directions devaient être suivies, toutes les possibilités devaient se

manifester. Le trait dominant de la philosophie dont nous parlons est le

panthéisme. Le sujet et l'objet, l'homme qui pense et la vérité,

n'avaient été jetés par Kant à une distance infinie l'un de l'autre que

pour se réunir aussitôt plus étroitement de l'autre côté. Cette réunion

fut d'abord une absorption de l'un des termes par l'autre. Le sujet et

l'objet furent confondus. On reconnut que toutes nos conceptions

viennent de nous-mêmes, que le sujet produit l'objet, que la pensée crée

Dieu comme elle crée le monde. En dégageant cette doctrine de l'analyse

sur laquelle elle se base, pour nous attacher au résultat, seul

intelligible pour le grand nombre, nous dirons, en un mot, qu'elle

enseigne l'identité de la pensée humaine et du principe absolu. Mais

cela même est obscur. La raison est théogonique, à la bonne heure!

l'histoire semble le prouver. Mais cette création idéale est-elle une

création proprement dite ou le retour naturel de l'âme à Dieu? La

question reste en suspens. L'idéalisme pouvait se développer dans le

sens d'une anthropologie athée ou revenir à la théologie. L'identité de

la pensée et du principe universel présentait d'abord la signification

suivante: «Il n'y a point de Dieu, mais tout est divin, et ce qu'il y a

de plus divin, l'essence, l'intelligence, le centre de tout, c'est moi,

qui ai compris cette vérité profonde. Rien n'est plus divin que l'homme

et tout est divin dans l'homme, toutes ses tendances, toutes ses

passions, toutes ses pensées, et sa chair, sans laquelle il n'y aurait

pas de pensée.» L'idéalisme pouvait se développer dans cette direction;

aussi l'a-t-il fait. C'est la conséquence la plus logique peut-être des

systèmes de Schelling et de Hegel; quelques naturalistes assez connus

l'ont tirée des premiers travaux de Schelling; hardiment prêchée par une

fraction puissante de l'école hegelienne, elle est devenue la religion

des lettrés dans une grande partie de l'Allemagne. Il n'était pas

très-difficile de prévoir ce qui devait sortir de là.

Mais l'idéalisme, je le répète, pouvait accomplir son évolution

autrement, et ramener la pensée à Dieu. Il y tend par l'effet de cet

instinct qui porte l'esprit humain à ne pas abandonner Dieu pour ne pas

rester orphelin sur la terre. La logique ne le contraint pas à le faire,

mais la logique le lui permet, et cela suffit. Le criticisme et le

panthéisme sont un double fossé qu'il fallait franchir pour arriver

d'une philosophie qui laissait la religion hors de sa sphère et d'une

religion qui laissait hors de soi la pensée, à l'intelligence

spéculative de l'idée chrétienne. Le retour du panthéisme à la religion

fait l'intérêt principal de la nouvelle philosophie de M. de Schelling,

qui s'élève sur la base du panthéisme.

Le nouveau système de M. de Schelling forme une articulation importante

dans la série de pensées qui nous occupe. Il mérite de notre part une

attention très-sérieuse. Quoique insuffisants, les renseignements

publiés jusqu'ici sur cette doctrine sont assez nombreux et assez

étendus pour me permettre de vous en entretenir sans indiscrétion. Je

rectifierai de mon mieux, d'après mes souvenirs, ce qu'il peut y avoir

d'inexact dans ces expositions. Je serais même autorisé à les compléter,

mais le plan que nous nous sommes tracé m'empêche de profiter

aujourd'hui comme je le voudrais de cette faveur précieuse. Je suis

obligé de m'attacher, ici encore, au point central du système, sans

aborder les applications magnifiques que M. de Schelling en fait à la

philosophie de l'histoire. C'est un malheur pour vous, Messieurs, car

ces applications donneraient de l'intérêt et du charme aux abstractions

métaphysiques dont vous me reprochez peut-être déjà l'excès. C'est

presque une injustice vis-à-vis de mon noble maître, qui voit avec

raison dans l'interprétation des faits la pierre de touche de son

principe. Que la nécessité soit mon excuse pour un tort qu'il me serait

bien doux de réparer le plus tôt possible.

Ce qu'on appelle la nouvelle philosophie de M. de Schelling est, à

proprement parler, l'oeuvre de toute sa vie. Il en fit connaître les

bases il y a quarante ans, à peu près au moment où Hegel, qui

jusqu'alors avait été son collaborateur, entrait dans une direction plus

indépendante. Le premier écrit où se révèlent clairement les tendances

actuelles de M. de Schelling, est daté de 1809. C'est une dissertation

étendue et approfondie sur la manière dont le principe de la

métaphysique doit être compris pour donner une place à la liberté

humaine. Alors déjà l'illustre philosophe avait clairement aperçu la

vérité qui nous sert de boussole, savoir que, pour conserver dans son

intégrité le fait évident de la liberté humaine, il faut s'élever à la

liberté divine; et c'est proprement la liberté divine qu'il cherchait en

partant des prémisses posées dans sa philosophie de la Nature. Quoiqu'il

n'ait attiré que plus tard l'attention générale, le système actuel de M.

de Schelling est donc contemporain du système de Hegel. Ils se proposent

l'un et l'autre de compléter, en l'approfondissant, la philosophie de

l'Identité; l'un et l'autre commencent par des recherches

psychologiques; mais, dans sa _Phénoménologie_, Hegel s'attache au

développement de l'intelligence, tandis que l'attention de Schelling se

concentre sur la volonté. Cette circonstance n'est rien moins

qu'indifférente.

La philosophie de l'identité reposait sur l'intuition et résumait dans

une idée sublime l'expérience universelle. L'ensemble des faits, le

Monde, en un mot, s'expliquait pour elle par la lutte de deux

puissances: le sujet ou la pure activité d'un côté, de l'autre le

principe opposé, la matière première des Grecs, objet de cette activité,

et par la prépondérance croissante du sujet sur l'objet ou de l'esprit

sur la matière. Ainsi le Monde ne forme qu'un seul tissu, une trame et

une chaîne; la Nature et l'histoire sont un développement continu;

l'idée qui le domine est celle de l'homme, son but la parfaite

réalisation de l'humanité. L'homme résume le Monde, l'homme est le Dieu

du Monde, le Dieu-monde; le progrès est l'histoire de ce Dieu. Tel est

le fait; pour le reconnaître il suffit d'un sentiment profond des

choses; pour voir il faut des yeux sans doute, mais lorsqu'on le

possède, ce regard pénétrant de l'intelligence, il suffit de s'en

servir. Ainsi parlait M. de Schelling, et jusqu'à un certain point nous

croyons l'entendre. Mais cette intuition qui nous livre le fait ne nous

enseigne pas le pourquoi du fait. La philosophie de M. de Schelling

formulait bien la loi du phénomène; elle laissait la question de la

cause en suspens.

Le système de Hegel est une manière de résoudre cette question, sans

faire intervenir aucun principe supérieur à ceux qui sont donnés dans le

fait lui-même. Si le principe idéal l'emporte constamment sur le

principe de résistance dans la Nature et dans l'histoire, c'est, nous

dit Hegel, parce que le principe idéal est seul vraiment substantiel; le

principe matériel n'en est que l'ombre. C'est l'Idée qui produit

elle-même les obstacles à sa réalisation pour se donner le plaisir de

les surmonter, ou plutôt, Messieurs, hâtons-nous de corriger ce langage,

l'Idée n'a pas le choix; elle produit son contraire parce que c'est

l'essence même de l'Idée de se développer par la synthèse des

contraires. L'arbitraire de cette solution est dissimulé sous une

équivoque qu'on a déjà souvent relevée. Il est vrai qu'une détermination

de la pensée appelle la détermination contraire dans l'intelligence,

comme dans le monde réel toute action provoque une réaction. Il est

encore vrai que, dans le domaine des abstractions logiques et dans

l'ordre de la vie, le progrès consiste à concilier les termes opposés,

de telle sorte qu'ils se pénètrent sans toutefois se neutraliser. Mais

de tout cela il n'est pas encore permis de conclure que la pensée en

général produise d'elle-même le contraire de la pensée: la matière ou

l'objectivité, pour se transformer, par cette opposition qu'elle se

serait donnée elle-même, en quelque chose qui ne serait ni l'objet ni la

pensée, mais la vérité de l'un et de l'autre, l'esprit réel, l'esprit

vivant. Cette synthèse couronne magnifiquement toutes les autres; elle

nous montre la formule logique la plus haute et la plus féconde élevée à

la puissance de l'absolu; nous rendons une pleine justice à son

élégance; mais ce mérite esthétique, qui pourrait aisément nous séduire,

ne la justifie pas. Pour la justifier, Messieurs, il faudrait, avant

tout, la rendre intelligible, car elle ne l'est aucunement. Nous ne

comprenons pas comment la Pensée dans son abstraction (l'Idée en soi),

peut faire jaillir de son sein le contraire d'elle-même, et cela tout

d'abord, parce que nous ne pouvons pas arrêter notre esprit sur cette

Pensée dans son abstraction. Le défaut de l'idéalisme ne peut être

corrigé par aucun appareil d'argumentation; son défaut, c'est d'être

l'idéalisme, c'est d'exiger que nous nous représentions une idée réelle

qui ne soit pas l'acte et le produit d'une intelligence. Selon Hegel, en

effet, ce n'est pas l'esprit qui donne naissance à l'Idée, mais c'est

l'Idée qui donne naissance à l'esprit; et voilà ce qu'il est impossible

non-seulement de se représenter, mais d'admettre. À ce vice capital de

la solution hegelienne au point de vue de la raison, ajoutons les

conséquences fatalistes qui la condamnent aux yeux de la conscience, et

la nécessité de tenter une autre explication des faits sera suffisamment

démontrée.

M. de Schelling, je le répète, chercha la réponse à cette question du

_pourquoi_ en même temps que Hegel, et d'une manière tout à fait

indépendante des travaux hegeliens. Dès le commencement de ses

investigations il fit rentrer dans les données du problème un élément

que les philosophies de Kant et de Fichte avaient mis très en relief,

mais que la philosophie de la Nature avait jusqu'ici laissé dans

l'ombre, savoir le grand fait de la liberté humaine. Le hegelianisme

fond ensemble dans un panthéisme absolu la théorie idéaliste de Fichte

sur la connaissance et le naturalisme de Schelling. Le système dont nous

allons nous occuper cherche à son tour à concilier, non plus dans le

panthéisme, mais dans le monothéisme, les grands résultats de la

philosophie morale de Kant avec la formule du progrès universel qui

résume l'expérience dans une intuition spéculative. Le point de départ

est donc, ici encore, le fait du Monde tel qu'il est généralisé par le

système de l'Identité: «Lutte constante de deux principes, le réel et

l'idéal; triomphe graduel du principe idéal.» La tâche est d'expliquer

cette prépondérance de manière à faire place à l'élément de la liberté.

J'ai déjà fait sentir, Messieurs, que dans ma pensée la solution

idéaliste devait se présenter la première, parce qu'elle était plus ou

moins impliquée dans la manière dont M. de Schelling posait

originairement la question. Il part, en effet, d'un sujet pur ou d'une

puissance primitive dont l'acte intemporel produit d'abord le contraire

de la puissance et de la subjectivité, la pure existence ou la matière

première. En se réalisant ainsi dans son contraire, cette puissance se

redouble, parce qu'elle est infinie, et que dès lors l'existence

passive, même l'infinité de l'existence, ne saurait l'absorber

entièrement. M. de Schelling obtient par là deux facteurs, une substance

et une cause, identiques dans leur essence, opposées dans leur

manifestation; et quand il a ses deux facteurs, l'imagination aidant, il

en déduit bientôt tout le reste. Mais, il est à peine besoin de le dire,

tout ceci n'est pas la généralisation du fait, tout ceci n'est pas donné

dans l'intuition du Monde; c'est une manière d'expliquer le fait fourni

par l'intuition; c'est une hypothèse, hypothèse contestable, et dont

l'origine remonte à Fichte. Cette subjectivité pure qu'on suppose au

commencement, c'est le moi transcendental imaginé par Fichte pour

expliquer le moi de l'expérience et pris par M. de Schelling dans un

sens universel. Ainsi l'idéalisme absolu est déjà dans Schelling; pour

lui déjà le réel n'est au fond qu'une ombre et une apparence. La

principale différence entre Hegel et lui, c'est qu'avant de projeter

cette ombre, Hegel fait exécuter à l'Idée une série d'évolutions dont la

nécessité préalable n'est rien moins qu'établie. Il est donc permis de

douter que le principe objectif, matériel, commun à toutes les sphères

de l'expérience, résulte du déploiement d'une puissance primitivement

idéale. Il n'est pas prouvé qu'il soit l'acte d'un sujet qui sort de

lui-même pour se réfléchir en lui-même. Cette supposition est hardie,

elle est belle, probable si l'on veut, car de puissantes analogies nous

la suggèrent, mais ce n'est pas une donnée de l'intuition.

Acceptons cependant la puissance primitive. On suppose qu'elle devient

existence extérieure parce qu'il faut expliquer cette existence

extérieure; mais on ajoute qu'elle ne saurait s'absorber et se perdre

dans l'existence; l'idéal, dit-on, surpasse et domine toujours la

réalité, même infinie. Ceci est encore une hypothèse, non le résultat

d'une nécessité logique. Il n'est pas évident de soi que la puissance ne

puisse pas se neutraliser tout entière dans son produit; seulement si

l'on admettait cette supposition, le Monde, inexpliqué jusqu'ici,

deviendrait inexplicable. Nous nous serions enlevé tout moyen de

comprendre la pluralité des êtres, l'intelligence et le progrès. La

philosophie de Leibnitz nous a déjà suggéré des réflexions analogues. Et

en effet, Schelling nous ramène à peu près au point de vue de Leibnitz.

Le sujet pur de l'idéalisme transcendental joue le même rôle que la

monade centrale de Leibnitz; seulement, dans le nouveau système, la

dialectique est plus évidente, et la grande idée du progrès joue un rôle

plus important.

Il faut donc bien distinguer dans la philosophie de M. de Schelling

entre ce qui constitue l'intuition proprement dite ou la conception du

fait, et les efforts tentés pour remonter au delà du fait. La conception

intuitive du fait est le véritable point de départ du système dans

l'esprit qui l'a conçu; elle en forme aussi l'élément le plus important.

C'est elle que M. de Schelling a voulu conserver en y rattachant sa

nouvelle philosophie, et cette conception, je le répète, est celle du

progrès.

Dans la Nature, dans l'histoire, dans l'âme humaine, partout enfin, nous

apercevons deux principes opposés: la substance et la cause, l'esprit et

la matière, le sujet et l'objet; les noms divers sous lesquels on peut

les désigner marquent les transformations qu'ils subissent; l'essentiel

est le rapport. Toute réalité est produite par une sorte d'équilibre

entre ces deux principes; mais, dans toutes les sphères de la réalité,

nous voyons le principe spirituel acquérir une prédominance toujours

plus grande, de sorte que la totalité des êtres ne forme réellement

qu'une série ascendante, depuis le point où l'existence aveugle est

affectée le moins possible par le principe opposé, jusqu'à celui dans

lequel la spiritualité règne seule, après avoir surmonté toutes les

résistances et fait évanouir dans ses rayons l'opacité du principe

matériel.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 23 / 33 题