HUITIÈME LEÇON.

Leibnitz.--Tout son système est implicitement renfermé dans l'idée que

l'activité fondamentale de la substance est de nature intellectuelle,

supposition par laquelle Leibnitz explique la pluralité des êtres. Il

conçoit Dieu moins comme substance que comme but.--École de Wolf.--Locke

fait prédominer la question de l'origine des idées. Son empirisme ouvre

la porte au scepticisme de Hume.--Kant s'applique à réfuter

simultanément l'empirisme de Locke et le dogmatisme des Wolfiens.

Problème de la philosophie critique.

Messieurs,

Si les modernes doivent à Spinosa une idée précise de la forme et du but

de la philosophie, c'est Leibnitz qui a mis cette science sur la voie

qui conduit à la détermination positive de son principe, en définissant

la substance: un être susceptible d'action. La définition de Leibnitz

est contenue dans celle de Spinosa, comme la définition de Spinosa dans

celle de Descartes. L'être qui n'a besoin d'aucun autre pour exister est

cause de lui-même; l'être qui est cause de lui-même est actif,

l'activité est son essence. Ceci n'est qu'une analyse, mais une analyse

progressive, tandis que Spinosa, qui commençait bien, bronche dès les

premiers pas. Il commençait bien, disons-nous, Messieurs; en effet, il

commençait par la Substance, par l'être au fond de toute existence, par

ce qui ne peut pas ne pas être et ne pas être pensé. Mais il confond la

base de l'existence avec l'existence elle-même, ou plutôt il attribue

immédiatement l'existence à cette base, sans avoir l'air de soupçonner

que c'est là une affirmation très-grave, qui ne s'entend pas

d'elle-même, qui peut être prise en plusieurs sens, et qu'il vaut la

peine de peser. Cette précipitation ôte beaucoup de son prix à la belle

définition de la substance que Spinosa vient de présenter. Nous ne

demanderions pas à Spinosa d'en prouver la justesse, c'est inutile; nous

lui demanderions de s'en souvenir. Si la substance est vraiment cause

d'elle-même, c'est par un acte, et cet acte, il faudrait en rendre

compte, il faudrait le déduire, ou tout au moins le signaler, au lieu de

le sous-entendre.

Essayons de suppléer à ce silence et de nous replacer dans la pensée

génératrice du système de Spinosa: La causalité, l'activité, la

subjectivité sont une seule et même notion aperçue sous des aspects

divers. L'être qui est cause de lui-même est donc primitivement sujet;

par l'acte constitutif de son être il se réalise et devient objet. Tel

est le sens intime de la distinction entre la _natura naturans_ et la

_natura naturata_. Mais Spinosa ne dit rien de cet acte, il laisse ce

rapport dans l'ombre et semble en général saisir la substance après cet

acte de sa propre réalisation, comme pure existence objective, dans

laquelle toute activité s'est éteinte. Il règne ainsi dans son système

une équivoque qui l'empêche de se développer. Si la substance infinie

existe comme telle, le fini est impossible; si le fini existe, la

substance, elle, n'est que substance et n'existe pas; la dernière

alternative exprime le vrai sens de Spinosa; mais chez lui la forme et

le fond ne sont pas d'accord.

Leibnitz a repris toute cette série d'idées dès son origine; il les a

scrutées jusqu'au fond avec une clarté parfaite, mais il n'a pas écrit

sa philosophie; content d'en avoir jeté çà et là les résultats sous une

forme incomplète et fugitive. Sachant qu'il serait difficilement

compris, craignant peut-être aussi de l'être trop bien, il n'a pas voulu

tout dire. J'ignore s'il l'aurait pu, et si les variations

incontestables de sa doctrine ne tiennent pas, en partie du moins, à

l'absence d'une méthode qui l'obligeât à se rendre un compte rigoureux

de sa propre pensée. J'ai exposé ailleurs le système de Leibnitz[38]; il

serait inutile d'y revenir aujourd'hui, les détails vous en sont

familiers; mais je voudrais essayer, si vous m'accordez quelque

attention, de donner une forme à la prémisse tacite de son système et de

vous montrer dans cette prémisse le lien dialectique fort étroit qui en

unit les diverses parties, en apparence assez indépendantes les unes des

autres, Leibnitz fait souvent allusion à cette idée sans l'énoncer

jamais expressément. Il s'agit donc pour nous de suppléer au silence du

texte et de reconstruire de notre mieux la doctrine ésotérique du grand

philosophe, ou plus simplement de traduire le contenu tout spéculatif de

ses écrits dans une forme spéculative explicite.

[Note 38: La Philosophie de Leibnitz. Lausanne 1840, chez Ducloux

(Bridel).]

La substance est cause d'elle-même, dit Spinosa; Leibnitz traduit: La

substance est essentiellement active. Elle se réalise elle-même par son

acte. Il s'agit de comprendre cet acte et de le comprendre si bien,

qu'il nous explique l'énigme du monde. Chez Spinosa la substance se

transforme immédiatement en existence, elle fait explosion tout à la

fois, pour ainsi dire, et perd ainsi la subjectivité, l'activité. Dès

lors il est impossible d'arriver au fini, d'expliquer l'expérience.

Cette philosophie n'atteint pas le but, il faut recommencer sur nouveaux

frais.

Leibnitz place également au point de départ une substance qui se réalise

elle-même ou se donne l'existence; mais, averti par l'insuccès de

Spinosa, il pense que, tout en se réalisant, la substance doit rester

substance, c'est-à-dire conserver l'activité, la subjectivité, la

puissance. L'expansion de la substance primitive n'est donc pas

illimitée, mais limitée: en s'affirmant elle se réfléchit, son

épanouissement est accompagné d'un retour sur elle-même; elle se pose et

se comprend, c'est-à-dire, Messieurs, qu'elle est intelligence; l'acte

d'affirmation réfléchie que nous venons d'analyser est l'acte

constitutif de l'intelligence; nous venons d'assister à l'enfantement de

l'idée d'Intelligence. La substance est cause d'elle-même, elle se

produit par un acte intellectuel. Mais, en se réfléchissant elle-même,

elle transforme en pluralité l'unité virtuelle de son essence, car il

n'y a pas réflexion sans dualité, il n'y a pas intelligence sans

discernement, sans division. La substance se distingue elle-même d'avec

elle-même, si c'est la réflexion qui donne naissance à son être; elle ne

peut donc pas exister sous la forme de l'unité, mais seulement comme

pluralité, comme pluralité infinie.--Telle est l'origine spéculative du

principe des indiscernables et du système des monades. Nulle existence

n'est pareille à une autre, parce que le principe de l'existence est un

principe d'absolue distinction. L'être ne se réalise qu'en se divisant,

donc il n'est réel que divisé. La division est absolue, donc les êtres

réels sont en nombre infini; l'unité virtuelle ne subsiste

qu'idéalement. Si vous y regardez de près, Messieurs, vous trouverez, je

crois, le système de Leibnitz tout entier condensé dans cette idée.

Voici les principales thèses que Leibnitz a mises en avant, sans prendre

la peine de les enchaîner:

1° La substance n'est autre chose que la puissance active ou la force.

2° Il existe une multitude infinie de substances.

3° L'activité de chacune d'elles est purement intérieure, ou réfléchie;

elles n'agissent point les unes sur les autres, chacune se développe

spontanément selon ses lois, sans subir d'influence extérieure

(monades).

4° La loi du développement des forces est une loi nécessaire. La série

des actes dont se compose l'existence de chacune d'elles est

immuablement déterminée par sa nature essentielle (principe de la raison

suffisante).

5° Chaque substance, chaque force diffère intrinsèquement de toutes les

autres. Deux êtres semblables ne sauraient exister (principe des

indiscernables).

6° Le développement successif de chaque force distincte correspond en

quelque manière, et pour chacune d'une manière différente, au

développement de toutes les autres, de sorte que chaque être, formant un

monde à part en vertu de sa parfaite inaltérabilité et de son

individualité, n'en est pas moins un élément intégrant d'un seul monde,

dont l'unité consiste dans l'harmonie (harmonie préétablie).

Leibnitz n'a pas justifié ces idées, qu'il applique comme en se jouant,

à la solution de quelques problèmes particuliers posés par l'expérience,

mais dont il fait sentir fréquemment la portée universelle. Ce sont des

colonnes hardies sur lesquelles on pourrait asseoir un édifice dont

Leibnitz laisse deviner le plan; mais ces colonnes sont vivantes, ce

sont des tiges sortant d'une même racine cachée dans le sol. En essayant

de mettre à nu cette racine, nous sommes fidèle à l'esprit de

l'histoire, nous sommes fidèle à l'esprit de Leibnitz. Mieux que

personne, ce génie accompli connaissait les exigences de la méthode. Il

réclame lui-même une science d'un seul jet qui ramène tout à l'unité et

démontre tout par elle. S'il ne nous a pas donné la science dans une

forme qui réponde à cet esprit systématique, c'est apparemment,

Messieurs, que sa bienveillante ironie voulait nous laisser quelque

chose à faire.

Nous avons trouvé, semble-t-il, le noeud de l'énigme en rapprochant

Leibnitz de son prédécesseur. Leibnitz ne se fait pas sérieusement

accorder au début la pluralité des substances d'un côté, et de l'autre

leur activité essentielle. Ce serait partir de plusieurs principes, or

un philosophe qui a plusieurs principes n'en a point. Comme Spinosa

prouve par sa définition de la substance que la substance est forcément

une, Leibnitz doit tirer de la sienne la nécessité d'en admettre

plusieurs. D'ailleurs il est trop sage pour placer réellement et d'une

manière absolue la pluralité de l'être au point de départ. Pour Leibnitz

aussi la substance est une en principe, mais en principe seulement; en

fait elle est multiple; elle devient multiple en se réalisant parce que

cette réalisation implique nécessairement la multiplication.

Le principe que Leibnitz appelle monade centrale, bien que ses fonctions

ne s'accordent pas avec la définition de monade, n'est autre que cette

substance ou ce sujet primitif qui se réalise tout en restant puissance,

qui revient sur lui-même en se déployant, qui (pour mettre à profit une

métaphore naturelle) se dilate et se contracte en même temps, et par

conséquent se brise. L'identité de la substance et de la force, déjà si

souvent aperçue et signalée par les philosophes, se trouvait

implicitement dans le spinosisme: la substance est sa propre cause.

Leibnitz développe cet axiome dans le sens idéaliste en présentant

l'acte essentiel de l'être comme un acte de réflexion de l'être sur

lui-même, précisément dans le but d'arriver à la pluralité des êtres

réels. Souvent il répète que Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas de

monades. Un tel mot, sorti d'une telle bouche, doit avoir un sens

sérieux. Évidemment Leibnitz ne s'exprimerait pas de la sorte si la

monade n'était à ses yeux qu'une hypothèse empirique. Le sens de son

exclamation est celui-ci: Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas dans

la pensée une nécessité qui nous oblige à concevoir les monades. Cette

nécessité, nous la trouvons dans l'idée d'intelligence, que Spinosa

applique à la substance infinie sans l'expliquer, tandis que Leibnitz la

saisit dans son énergie: La substance se produit et s'affirme, mais

néanmoins elle reste substance, c'est-à-dire qu'elle se réfléchit en

s'affirmant, et cette réflexion, poussée à fond comme il faut la

pousser, puisqu'elle forme l'essence de l'être, conduit à la vivante

poussière des monades, à l'infinie pluralité. En effet il n'y a de

réflexion que dans l'opposition du connaissant et du connu; or comme ici

la réflexion n'est pas un acte particulier, mais un acte essentiel ou

une loi, la réduplication n'a pas de limite, de sorte que l'on arrive à

la pluralité absolue.

C'est un défaut du péripatétisme de n'avoir pas aperçu que

l'intelligence implique inévitablement une sorte de pluralité. Plotin,

que Leibnitz suit d'assez près, a corrigé l'erreur d'Aristote en

rétablissant dans le [Grec n8s] divin la pluralité des idées.

L'intelligence discerne, son activité interne produit dans l'unité

virtuelle de l'être les différences qu'elle y aperçoit. Si l'acte

essentiel de l'être est la réflexion, il se différencie par là-même. Il

suffit de pousser cette donnée à l'infini, comme la précédente, pour

trouver le principe des indiscernables.

Mais en se distinguant, en se déterminant, l'Intelligence se limite

elle-même, les produits multiples de la réflexion absolue sont des

produits limités, la pluralité des monades est une pluralité finie; tous

les êtres qui existent réellement sont des êtres finis, leur activité

est bornée, dans un sens ils ne sont pas seulement actifs, mais passifs,

pas seulement spirituels, mais matériels. La limitation est imposée à la

monade par l'acte même qui la produit; cette idée négative est celle de

la matière première inhérente à la monade. De cette matière première,

c'est-à-dire de cette limitation, de cette imperfection résultent la

nécessité d'un développement successif, et le temps, forme de la

succession, puis la nécessité de concevoir les uns hors des autres les

éléments de la pluralité, c'est-à-dire l'espace, et enfin la matière

phénoménale, la matière seconde, conception sans objet réel, simple

limite de l'activité.

Le système des monades découle donc tout entier, sans effort, de la

définition de la substance, interprétée idéalistement. Si la substance

est essentiellement active et si cette action consiste dans un retour de

la puissance sur elle-même, elle ne peut exister que dans la forme d'une

pluralité infinie d'intelligences distinctes et finies, qui forment par

conséquent l'universelle réalité.

Nous tomberions dans des répétitions inutiles en démontrant ici que tout

système de métaphysique ou de psychologie pour lequel l'intelligence est

l'élément essentiel de l'être, doit aboutir à proclamer la nécessité

universelle. Le principe de la raison suffisante est donc impliqué, lui

aussi, dans la donnée primitive que nous cherchons à mettre en saillie.

Ce principe résulte de la manière dont la substance est cause

d'elle-même ou de l'acte générateur des monades.

Enfin la raison suffisante et les monades conduisent irrésistiblement à

cette Harmonie, qui résume le système de Leibnitz pour la pensée à tous

les degrés de profondeur. Dans l'infinité de leurs différences, les

monades réalisent en la limitant une essence identique. Le mouvement

d'évolution continue auquel chacune d'elles est livrée, part d'une même

impulsion et n'est que la prolongation d'un même acte. Individuelles et

universelles à la fois, elles réfléchissent l'univers ou l'universel en

se réfléchissant. Leurs différences ne sont que le déploiement de

l'infinité virtuelle. Elles se complètent donc et répondent les unes aux

autres. Tout en elles étant nécessaire et tout partant du même point, il

est impossible qu'il n'y ait pas entre elles un rapport quelconque, ou

que les modifications de chacune d'elles, naissant de sa nature propre,

ne soient pas déterminées en même temps par toutes les autres; car ce

fond naturel est primitivement déterminé dans sa virtualité spontanée

par celui de toutes les autres. L'harmonie préétablie n'est donc point

une hypothèse nouvelle qui vienne s'ajouter aux monades; elle est

comprise dans l'idée même des monades, comme celle-ci est comprise dans

la supposition tacite que la substance se réfléchit en se réalisant.

L'harmonie se produit toute seule; il n'y a pas besoin qu'elle soit

établie ou préétablie; dès lors, en appliquant ici les règles d'une

méthode sévère, qui ne permet pas d'attribuer à la cause une réalité

supérieure à ce qui est exigé pour rendre compte de l'effet, il faut

dire que l'harmonie n'est pas établie.

La seule fonction de Dieu, dans le système de Leibnitz, c'est de

produire l'harmonie une fois pour toutes. Tout est compris dans l'acte

primitif de la création: une fois que les monades sont là, tout va de

soi-même. Si Dieu n'est pas nécessaire à l'harmonie, comme nous venons

de le voir, Dieu est superflu; dès lors sa place est usurpée; pour

ramener cette philosophie à l'unité, il faut en bannir Dieu. Dieu n'est

pas, du moins comme être réel, comme substance actuelle, comme existence

ou comme monade. Il est aisé de prouver en effet, l'insuffisance des

preuves classiques de l'existence de Dieu que Leibnitz rajeunit, dans

l'économie de son système. Les contradictions entre l'idée de la monade

centrale telle que Leibnitz la présente, et l'idée générale de la

monade, ne sont pas moins évidentes et fournissent un argument plus

décisif:

Il n'y a d'êtres réels que les monades, dont l'activité purement

interne, purement idéale se termine dans la perception. Si Dieu est une

monade, ses produits sont des perceptions, des idées, des modes de la

pensée, comme pour Spinosa; et nous perdons la pluralité des substances.

S'il en est autrement, l'on peut concevoir dans l'être simple, dans la

force, une autre activité que la représentation, aveu qui saperait la

base de la métaphysique leibnitzienne. Il n'y a pas moyen de fixer le

système de Leibnitz; le comprendre c'est le transformer. Si l'on prend

la pluralité des monades comme point de départ immuable et absolu, ainsi

que Leibnitz paraît le faire, il faudra définir le système un atomisme

idéaliste. L'unité n'est qu'idéale, l'unité est l'ordre, l'unité est le

but. Cette interprétation, dont plusieurs s'effaroucheront, se fonde

cependant sur le texte. L'harmonie, que Leibnitz représente

ordinairement comme l'oeuvre de Dieu, il l'identifie quelquefois avec

Dieu lui-même: _Amor Dei sive harmoniæ rerum_.

Mais je n'admets point sans réserve, Messieurs, que Leibnitz commence

par la pluralité des substances. Et d'abord, sa pensée est le

complément, le perfectionnement de celle de Spinosa, aussi bien qu'elle

en est l'antithèse; il y a entre l'une et l'autre des rapports trop

intimes et trop multiples pour admettre une opposition aussi radicale

dans le point de départ. Cette considération, qui prendrait quelque

force par un parallèle étendu des deux systèmes, n'est pourtant pas à

mes yeux la principale. Si je n'admets pas que Leibnitz commence par la

pluralité, c'est tout simplement, Messieurs, parce que la chose est

impossible. À la question de savoir d'où viennent les monades, il faut

nécessairement une réponse, et si la réponse de Leibnitz ne cadrait

point avec le reste de son système, il ne resterait qu'à la corriger. La

seule manière conséquente de développer le système de Leibnitz et d'en

concilier les éléments, d'en saisir l'intime pensée, c'est de prendre le

courant principal, l'idéalisme, en le remontant d'abord jusqu'à sa

source. C'est là, Messieurs, ce que nous venons d'essayer.

La monade centrale est donc quelque chose, bien qu'elle ne soit pas une

monade, car elle n'_existe_ pas; mais elle est la base, le sujet de

toute existence, la substance cause d'elle-même et de tout. L'acte de sa

propre réalisation est un acte de réflexion, de distinction, de

spécification, d'intelligence, éternelle génération du multiple et du

divers.

Ce qui occupe la scène, ce qui existe, ce sont les monades, les pensées

pensantes, conscientes d'elles-mêmes à des degrés divers, réelles par

conséquent à des degrés divers, puisque se réaliser c'est se comprendre,

mais conspirant toutes vers un même but. Le présent, l'actuel,

l'univers, l'existence, en un mot, est donc remplie par la pluralité;

l'unité se retrouve au-dessous et au-dessus: au fond, comme la source

éternelle, comme la _série des possibles_ (c'est une autre définition de

Dieu, hardiment jetée en avant par Leibnitz). Au-dessus, comme l'Idée,

comme le but, comme l'_harmonie des choses_. L'unité n'est pas réelle,

elle est idéale et virtuelle seulement. Idéal et virtuel, Messieurs:

dans un sens c'est la même chose, dans un autre c'est fort différent. La

_série des possibles_, c'est le Dieu virtuel; l'_harmonie des choses_,

c'est le Dieu idéal. Éternellement virtuel, éternellement idéal, Dieu

n'est jamais réel, mais toujours impliqué dans le mouvement de

réalisation qui va du virtuel à l'idéal et se traduit dans les monades.

En un mot, comme pour Spinosa, mieux que chez Spinosa, Dieu est la

Substance. Mais Leibnitz a compris plus clairement que la substance, en

tant que substance, n'existe pas; il se montre plus fidèle à cette

donnée, il met le mouvement dans l'objet même de la philosophie, tandis

que dans le spinosisme il n'y a de mouvement que chez le penseur.

Au fond, malgré l'extrême différence d'exécution et de manière, les deux

systèmes sortent de la même source et reproduisent le même type:

l'essence universelle se réalisant elle-même selon l'immuable nécessité

de sa nature. Dans Spinosa les articulations sont faiblement indiquées;

il a des distinctions au lieu de mouvements. Le système de Leibnitz est

plus large, plus épanoui, plus vivant; mais Leibnitz en raconte des

fragments, il y fait allusion plutôt qu'il ne l'expose, et ne

s'assujettit pas toujours à la loi d'une conséquence rigoureuse.

L'_Éthique_ de Spinosa ne présente pas l'entier et libre développement

de l'idée de substance absolue; elle reste en dessous. Leibnitz, au

contraire, dépasse l'idée de substance. La notion qui domine dans son

système est celle de _but_. L'unité virtuelle se réalise dans la

pluralité des monades pour se ressaisir comme unité idéale, comme

l'harmonie, qui est le but universel. Ainsi, d'après la logique intime

de ce point de vue, que Leibnitz est loin de suivre habituellement, mais

que, par intervalles du moins, il a très-distinctement aperçue, le

principe absolu de l'être n'est rien d'actuel, rien d'existant, il n'est

que but, il n'est que loi, il n'est qu'Idée: pourquoi, Messieurs?--parce

que ces notions sont les plus hautes que l'esprit ait conçues jusqu'ici;

or la plus haute de nos idées sera toujours notre définition de Dieu.

L'idée la plus haute est celle de liberté; aussi le système de Leibnitz,

s'élevant au-dessus du spinosisme, nous fait-il avancer du côté de la

liberté, quoiqu'il soit fondé sur la nécessité universelle non moins que

celui de Spinosa. Mais la nécessité de Spinosa est la pure nécessité de

contradiction: Les choses sont ce qu'elles sont par la nature de la

substance, parce qu'il est impossible qu'elles soient autrement. La

nécessité de Leibnitz est la nécessité de la cause finale, la nécessité

intelligente, la nécessité de la perfection: Les choses sont ce qu'elles

sont parce que l'accomplissement du but final ou du souverain bien le

réclame. Qu'il y ait une différence bien réelle entre ces deux points de

vue, je ne le crois pas. C'est le même résultat, obtenu directement dans

l'un des cas, et dans l'autre, au moyen de quelques intermédiaires. Mais

s'il n'y a pas de différence réelle, il y a une différence d'intention

qui est déjà beaucoup. La nécessité de Leibnitz est possédée du besoin

de liberté. L'idée d'un but suprême conduit irrésistiblement l'esprit à

celle d'une intelligence qui conçoit ce but et qui le poursuit, soit

avec réflexion, comme Leibnitz représente la chose ordinairement en

s'accommodant aux doctrines reçues, soit spontanément, sans réflexion,

ce qui est la solution la plus conforme à la définition générale de la

substance, à laquelle il faut tout ramener pour trouver l'élément

systématique et spéculatif de cette pensée vaste, lumineuse, pénétrante,

mais indécise. L'indécision est de son essence. C'est comme le

rond-point de la forêt, ou comme un massif où les eaux se partagent. On

peut, avec une égale conséquence, pousser la pensée de Leibnitz au

réalisme ou à l'idéalisme, à la nécessité ou à la liberté, à l'atomisme

ou au panthéisme. Inconsistante en sa fécondité prodigieuse, elle ne

peut subsister qu'en se transformant.

Tel est Leibnitz. Maintenant, Messieurs, mesurons du regard le chemin

parcouru, réglons compte avec le XVIIme siècle, essayons d'apprécier les

résultats positifs acquis à la pensée. Ce sera bien court, car si chaque

système vu du dedans est un monde, il n'est qu'un point, vu du dehors.

Descartes a posé le problème: Il faut trouver le principe de l'être dans

la pure pensée. Spinosa commence cette recherche, et dit: Nous concevons

nécessairement le principe de l'être comme la substance universelle qui

se produit elle-même. Leibnitz part de là pour demander comment la

substance se produit elle-même, et cherche une réponse telle qu'elle

permette de concevoir l'existence du monde fini; il reproduit dans la

sphère de la libre pensée une solution déjà proposée par les théologiens

spéculatifs, mais en la dégageant des compléments et des correctifs de

la théologie: La substance se produit en se réfléchissant, par là elle

se limite et se différencie à l'infini.

Ainsi:

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 15 / 33 题