PROSE POUR UN POÈTE

_A Saint-Pol Roux_.

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...»

Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi

l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé

des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à

l'agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas

jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il

ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à

la tant-pis--que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si

effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre coeur.

Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute

seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle

torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux

encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante

jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de

joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous

l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la

pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la

même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle

se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et

de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je

vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la

religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!»

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup

d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une

grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment

oui, inexprimables, des caresses, des caresses...»

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et

guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et

finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue

vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...

Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la

magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent,

aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde

aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le poète disait:

«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»

Le Pèlerin du silence · 第 69 / 75 题