Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et miséricordieux: les
mamelles sidérales épandaient vers nos lèvres le lait très intègre du
premier rafraîchissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la
grâce d'une lumière équivalente à la transparence de nos désirs.
Notre éveil avait été par des cloches qui sonnaient délicieusement en
nos têtes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos têtes
et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne
fûmes pas dupes de l'habitude des cloches crépusculaires. Nos âmes
obéissantes et joyeuses se rendirent aux irrévocables matines: les corps
frileux attendaient encore encapuchonnés de sommeil, inquiets, mais
consolés au fond de leur chair par un espoir de réunion, et la solitude
fut tolérable sous la grâce du ciel blanc et miséricordieux.
_Verset_.--Ta jeunesse s'est levée d'entre ses soeurs et elle est venue à
moi. Je ne te connais pas, ô soeur, et ton essence me fait peur. Et
pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'âme: va te
vêtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la
concupiscence de l'amour pur.
_Répons_.--Je veux baigner dans les eaux fraîches de ta pensée, ô soeur,
la nudité de mon désir. Tu connaîtras mon essence si tu m'admets en ta
profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton
sein à jamais blessé, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras
si haut que les hautes feuilles en seront éclaboussées d'amour.
_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatérialité de ma
paix? O soeur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni
tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de
l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux
bien t'aimer, ô soeur folle, mais va te vêtir, que je te voie!
_Répons_.--Mais tu es nue, pauvre âme, aussi essentiellement nue que
moi-même, et tout n'est que métaphore. Si je revêts mon corps, que
feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux?
_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais
la forme est la formalité de l'essence.
_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et
l'arc-en-ciel sera les cordes.
Respire mon odeur, ô coeur, je suis odorante et mourante, la mort des
roses en est la cause.
Respire mon haleine, ô reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de
ton bonheur, ô fleur!
Écoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole aux sept
cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs.
Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon
coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.
Regarde dans ma joie, ô roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte,
tout meurt excepté toi.
Regarde dans mon ciel, ô belle, les sept couleurs sont mortes de joie,
tout meurt excepté toi.