miss Morstan, ou du tokay? Je n'ai pas d'autres vins ici. Voulez-vous
que je débouche une bouteille?... Non. Bien, bien. J'espère que vous ne
craignez pas l'odeur du tabac, l'odeur balsamique du tabac oriental.
Je suis un peu nerveux et mon narghileh est pour moi un calmant
inappréciable.»
Il alluma son instrument, et la fumée se mit à filtrer en chantant à
travers l'eau de rose. Nous étions tous trois assis en demi-cercle,
la tête appuyée sur la main, tandis qu'au centre l'étrange petit être
au long crâne luisant tirait nerveusement de courtes bouffées du long
tuyau qu'il avait appliqué à ses lèvres.
«Lorsque je me décidai à vous faire cette communication, commença-t-il,
j'aurais pu vous donner mon adresse, mais j'ai craint que vous
n'accédiez pas à ma demande et que vous n'ameniez avec vous des gens
qui m'auraient déplu. J'ai donc pris la liberté de vous fixer un
rendez-vous qui permît à mon serviteur Williams de vous dévisager
d'abord. J'ai la confiance la plus entière dans sa discrétion, et
dans le cas où son inspection ne l'aurait pas satisfait, il avait des
ordres pour s'en tenir là. Vous ne m'en voudrez pas de ces précautions,
n'est-ce pas? mais je suis un peu sauvage et très raffiné dans mes
goûts. Or, je trouve qu'il n'y a rien de plus contraire à l'esthétique
qu'un agent de police. J'ai une répulsion instinctive pour le réalisme
brutal, quelle que soit sa forme, et je me mets rarement en contact
avec la foule vulgaire. Aussi je vis comme vous pouvez le voir, au
milieu d'une certaine élégance; et je crois que je peux m'intituler
l'ami des arts. Que voulez-vous? c'est là ma toquade. Tenez, ce paysage
est un Corot authentique, et quoique un expert puisse émettre quelque
doute sur ce Salvator Rosa, il n'y a pas d'erreur possible au sujet de
ce Bouguereau. Je dois vous avouer mon faible pour l'école française
moderne.
--Pardon, monsieur Sholto, interrompit miss Morstan, mais je suis
ici sur votre demande pour entendre une communication que vous avez
témoigné le désir de me faire. Il est déjà fort tard et je voudrais que
notre entrevue fût aussi courte que possible.
--Dans tous les cas, elle ne pourra qu'être assez longue, répondit-il,
car nous serons certainement obligés d'aller jusqu'à Norwood et de
voir mon frère Bartholomé. Nous irons tous ensemble et nous tâcherons
d'avoir le dessus. Il est furieux contre moi pour avoir pris le parti
qui me semblait le seul juste. J'ai eu une scène affreuse avec lui hier
soir, et vous ne pouvez vous imaginer combien il est terrible quand il
se met en colère.
--Si nous devons aller à Norwood, il serait peut-être préférable de
partir sur l'heure», hasardai-je.
Le petit homme partit d'un tel éclat de rire qu'il en devint cramoisi.
«Oh, voilà qui ne serait pas à faire, s'écria-t-il, je ne sais pas bien
comment nous serions reçus si je vous amenais ainsi à l'improviste,
sans que vous connaissiez d'abord nettement la situation; je vais
donc vous l'exposer, mais je dois avant tout vous prévenir qu'il
y a plusieurs points dans cette histoire que moi-même j'ignore
complètement, en conséquence je ne puis vous répéter que ce que je sais.
«Comme vous l'avez sans doute deviné, mon père était le major Sholto,
ex-officier de l'armée des Indes. Il prit sa retraite il y a environ
onze ans et vint habiter Pondichery Lodge, dans le quartier d'Upper
Norwood. Ayant fait de bonnes affaires aux Indes, où il avait amassé
une jolie fortune, il en avait rapporté une importante collection de
curiosités et avait ramené un personnel indien. Il acheta donc une
maison et y vécut avec un grand luxe. Il n'a jamais eu d'autres enfants
que mon frère jumeau Bartholomé et moi.
«Je me rappelle parfaitement le bruit que fit la singulière disparition
du capitaine Morstan. Nous en lûmes les détails dans les journaux avec
le plus grand intérêt, puisqu'il avait été l'ami de notre père, et nous
discutâmes librement l'affaire devant lui. Il mêlait ses suppositions
aux nôtres, et nous n'eussions jamais pu croire qu'il était le seul à
connaître ce qui s'était passé et la triste fin d'Arthur Morstan.
«Ce que nous savions toutefois, c'est qu'un danger mystérieux, mais
réel, menaçait notre père. Il n'aimait pas sortir seul et il avait
toujours comme portiers à Pondichery Lodge deux lutteurs de profession.
Williams, qui vous a conduits ici, était l'un d'eux. Il a été un
champion connu en Angleterre. Notre père n'avait jamais voulu nous
spécifier ses craintes, mais il professait une aversion marquée pour
tout individu ayant une jambe de bois. Un jour même il tira sur un
homme affligé de cette infirmité, et qui se trouva être tout simplement
un pauvre colporteur parfaitement inoffensif. Nous avons dû même payer
une grosse somme pour étouffer cette affaire. Mon frère et moi nous
avions toujours pensé que c'était là une simple lubie de notre père,
lorsque l'avenir se chargea de nous prouver le contraire.
«Au commencement de 1882, mon père reçut des Indes une lettre qui
le bouleversa de la plus étrange façon. En la lisant au déjeuner,
il faillit se trouver mal et c'est depuis lors qu'il est allé en
s'affaiblissant jusqu'à sa mort. Il nous fut impossible de découvrir
ce que contenait cette lettre; nous avions seulement pu constater
qu'elle était courte et écrite par une main inexpérimentée. A partir de
ce moment, le spleen dont le major se plaignait depuis des années ne
fit qu'augmenter rapidement, si bien qu'un jour, vers la fin d'avril,
on nous avertit que tout espoir était perdu, et que notre père nous
demandait pour nous faire une dernière communication.
«Lorsque nous entrâmes dans sa chambre il était soutenu par des
oreillers et ne respirait plus que péniblement. Il nous pria de fermer
la porte à clef et de nous mettre chacun d'un côté de son lit. Puis,
saisissant nos mains, il nous fit, d'une voix brisée par l'émotion
autant que par la souffrance, l'étrange récit que je vais tâcher de
vous répéter le plus fidèlement possible.
«Dans ce moment suprême, dit-il, il n'y a qu'une chose qui pèse sur ma
conscience: c'est la manière dont je me suis conduit vis-à-vis de la
fille du malheureux Morstan. La maudite avarice, qui a été toute ma vie
mon défaut capital, m'a fait retenir et garder la moitié du trésor qui
aurait dû lui appartenir. Et cependant je n'ai pas joui moi-même de
ces richesses, tant l'avarice est un vice aveugle et absurde! Le fait
seul de la possession était pour moi une telle jouissance que je ne
pouvais même supporter l'idée d'un partage. Voyez ce collier de perles
à côté de ce flacon de quinine. Je n'ai pas encore pu me décider à m'en
séparer, quoique je l'aie sorti avec l'intention de l'envoyer à cette
jeune fille. Vous, mes fils, vous lui donnerez, n'est-ce pas, une bonne
part du trésor d'Agra? Mais ne lui envoyez rien, même pas ce collier,
avant que j'aie quitté ce monde. Après tout, il y a eu des gens aussi
malades que moi et qui se sont remis.
«Je vais vous raconter maintenant comment est mort Morstan. Depuis des
années il avait une maladie de cœur qu'il cachait à tout le monde et
que moi seul connaissais. Pendant notre séjour aux Indes et par une
suite de circonstances extraordinaires, nous fûmes tous deux mis en
possession d'un trésor considérable. Je l'avais rapporté en Angleterre,
et quand Morstan y arriva à son tour, il débarqua directement chez
moi pour réclamer sa part. Il était venu à pied de la gare ici et fut
introduit par mon fidèle et vieux Lal Choudar, qui est mort depuis.
Morstan et moi n'étions pas d'accord quant au partage du trésor et
nous en vînmes à échanger des paroles fort aigres. A un moment Morstan
bondit de sa chaise au paroxysme de la colère, mais soudain il porta la
main à son cœur, son visage devint bleuâtre et il tomba à la renverse.
Dans sa chute, il heurta le coin du coffre qui renfermait le trésor et
se fit au front une profonde blessure. Lorsque je voulus le relever, je
constatai avec terreur qu'il avait cessé de vivre.
«Pendant quelques instants, je restai là à moitié fou, me demandant ce
que je devais faire. Mon premier mouvement avait été naturellement
d'appeler au secours; mais je me rendais compte combien je risquais
d'être pris pour un simple assassin. Cette mort subite au cours
d'une dispute, cette blessure à la tête, tout semblait m'accuser
formellement. De plus une enquête judiciaire aurait révélé tout ce qui
était relatif au trésor, et c'était ce que je voulais éviter à tout
prix. Morstan m'avait dit que personne au monde ne savait où il était
allé; pourquoi l'aurait-on découvert plus tard?
«J'en étais là de mes réflexions, lorsque j'aperçus sur le pas de
la porte Lal Choudar. Il entra doucement en fermant la porte à clef
derrière lui.--Ne craignez rien, Sahib, dit-il, personne ne saura que
vous l'avez tué. Cachez le cadavre, et bien malin celui qui découvrira
quelque chose.--Mais je ne l'ai pas tué! fis-je.--Lal Choudar secoua la
tête en souriant.--J'ai tout entendu, Sahib, reprit-il, j'ai entendu
la dispute et j'ai entendu le coup. Mais j'ai un sceau sur les lèvres.
Tous dorment dans la maison. Je vais vous aider à dissimuler le
corps.--Ceci suffit à me décider. Si mon propre serviteur ne croyait
pas à mon innocence, comment aurais-je pu espérer la faire prévaloir
devant une douzaine de jurés plus ou moins ineptes? Lal Choudar et moi
nous cachâmes le cadavre le même soir, et quelques jours après tous
les journaux de Londres ne parlaient que de la disparition mystérieuse
du capitaine Morstan. Vous voyez par ce récit que je n'ai rien à me
reprocher à ce sujet. Mais où je suis coupable, c'est d'avoir caché
non seulement le cadavre, mais encore le trésor, et d'avoir gardé par
devers moi la part de Morstan, comme si elle m'appartenait. Je désire
donc que vous fassiez une restitution. Approchez votre oreille de mes
lèvres; ce trésor est caché dans....»
«Juste à ce moment nous vîmes les traits de notre père se bouleverser
d'une façon effroyable, ses yeux s'ouvrirent démesurément, ses dents
s'entre-choquèrent, et il cria d'une voix que je n'oublierai jamais:
«Ne le laissez pas entrer! Pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas
entrer!» Nous nous retournâmes tous deux vers la fenêtre en suivant la
direction de son regard, et nous pûmes distinguer, malgré l'obscurité
extérieure, un individu dont le visage s'écrasait contre la vitre.
C'était un homme à la barbe longue, à la chevelure inculte, dont le
regard exprimait d'une façon terrible la haine et la férocité. Mon
frère et moi, nous bondîmes vers la fenêtre, mais l'homme avait déjà
disparu. Lorsque nous revînmes auprès de mon père, sa tête s'était
inclinée sur sa poitrine et son cœur avait cessé de battre.
«Ce soir-là nous parcourûmes le jardin dans tous les sens sans trouver
trace de l'individu qui nous avait apparu; nous relevâmes seulement
sur la plate-bande au-dessous de la fenêtre la trace d'un seul pied.
Sans cette empreinte, nous aurions pu supposer que cette figure sauvage
et terrible n'était qu'un jeu de notre imagination. Mais bientôt nous
eûmes une preuve plus frappante encore qu'il se tramait quelque chose
dans l'ombre autour de nous, car le lendemain matin on constata que la
fenêtre de mon père avait été ouverte, que tous les meubles avaient
été fouillés, et sur la poitrine du cadavre était épinglé un chiffon
de papier qui portait ces mots: «La marque des quatre». Que signifiait
cette phrase? Quel avait été le mystérieux visiteur de la nuit? nous ne
le sûmes jamais. Selon toute apparence rien n'avait été volé, quoique
tout eût été mis sens dessus dessous. Naturellement mon frère et moi
nous fîmes un rapprochement entre cet étrange incident et les craintes
qui avaient hanté mon père de son vivant, cependant jusqu'ici tout cela
est resté encore une énigme pour nous.»
Le petit homme s'arrêta pour rallumer son narghileh et pendant quelques
instants sembla suivre sa pensée dans les nuages de fumée dont il
s'enveloppait. Nous avions tous été vivement impressionnés par ce récit
extraordinaire. Aux quelques mots qui avaient eu trait à la mort de
son père, miss Morstan était devenue blême et j'eus même, un instant,
la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Je saisis une carafe en verre de
Venise qui se trouvait à ma portée et lui versai un verre d'eau.
Sherlock Holmes se tenait renversé sur sa chaise avec cette expression
absente qu'il savait prendre, les paupières baissées comme pour
voiler l'éclat de son regard. En portant mes yeux sur lui, je ne
pus m'empêcher de penser que le matin même il s'était encore plaint
amèrement de la monotonie de la vie; et voilà que nous nous trouvions
tout à coup en présence d'un problème qui demandait pour le résoudre
toutes les ressources de sa sagacité. Mr Thaddeus Sholto nous regarda
alternativement avec une satisfaction évidente en constatant l'effet
que son récit avait produit sur nous. Il reprit, tout en tirant de
temps en temps quelques bouffées de sa pipe:
«Comme vous pouvez le penser, nous fûmes, mon frère et moi, très
excités par l'idée de ce trésor auquel notre père avait fait allusion.
Pendant des semaines, pendant des mois, nous fouillâmes tous les coins
du jardin, nous le mîmes sens dessus dessous, sans arriver à rien
découvrir. Cela nous rendait fous de penser que le major allait nous
révéler l'endroit de la cachette au moment précis où il avait expiré.
Nous pouvions nous faire une idée de la splendeur des richesses cachées
par le collier de perles qui en avait été distrait; et même, au sujet
de ce collier nous eûmes, mon frère et moi, une légère discussion. Les
perles avaient évidemment une valeur considérable, et lui ne voulait
pas s'en séparer, car, entre nous, Bartholomé a un peu hérité du vice
paternel. Il prétendait qu'en offrant ce bijou à celle à notre père le
destinait, cela ferait jaser et pourrait nous attirer des désagréments.
Tout ce que je pus obtenir fut l'autorisation de rechercher l'adresse
de miss Morstan et de lui envoyer une perle séparée à intervalles
fixes, afin qu'elle sût bien qu'on ne l'oubliait pas.
--C'était une pensée très charitable de votre part, interrompit miss
Morstan. Vraiment, vous vous êtes montré bien bon pour moi.»
Le petit homme joignit les mains d'une façon suppliante:
«Nous n'étions que vos fidéicommissaires, dit-il, du moins c'est ainsi
que j'envisageais la chose, quoique Bartholomé ne fût pas tout à fait
de mon avis. Nous étions assez riches par nous-mêmes et je ne désirais
rien de plus. D'ailleurs il aurait été de bien mauvais goût de se
conduire vis-à-vis d'une jeune personne d'une façon aussi mesquine.
Les Français, qui ont vraiment une façon charmante de dire les choses,
affirment que «le mauvais goût mène au crime». Quoi qu'il en soit,
notre désaccord à ce sujet devint si aigu, que je jugeai préférable de
renoncer à la vie en commun. Je quittai donc Pondichery Lodge, emmenant
avec moi dans ma nouvelle demeure Williams et le vieux Khitmutgar.
Mais hier j'appris un événement de la plus haute importance. Le trésor
venait d'être enfin retrouvé! Je me mis sur l'heure en rapport avec
miss Morstan, et nous n'avons plus maintenant qu'à aller jusqu'à
Norwood en réclamer notre part. Déjà hier soir j'ai formulé mes
intentions à mon frère, et, si nous ne devons pas espérer être les
bienvenus chez lui, nous sommes sûrs en tout cas d'être attendus.»
Mr Thaddeus Sholto avait cessé de parler, et continuait de se
trémousser sur ses luxueux coussins. Pour nous, nous gardions le
silence, absorbés par la pensée des nouvelles complications qui
surgissaient de cette mystérieuse affaire.
Holmes fut le premier à se ressaisir et se leva brusquement.
«Vous avez parfaitement agi, monsieur, dit-il, depuis A jusqu'à Z.
Peut-être serons-nous assez heureux en retour pour éclaircir les
points qui restent encore obscurs à vos yeux. Mais, comme le disait
miss Morstan, il y a un moment, il est déjà tard et il vaudrait mieux
poursuivre notre enquête le plus rapidement possible.»
Sans se faire prier davantage, notre nouvelle connaissance roula le
tuyau de son narghileh et alla chercher derrière un rideau un long
pardessus ouaté garni d'un col et de manchettes d'astrakan. Après
l'avoir revêtu, il le boutonna jusqu'en haut, malgré la douceur de la
température, et compléta son accoutrement en mettant sur sa tête une
toque de castor muni d'oreillères tombant de chaque côté, de sorte
qu'on ne voyait plus de lui que son nez pointu et sa bouche grimaçante.
«Ma santé est bien délicate, dit-il, en nous montrant le chemin, et je
me vois réduit à vivre comme un pauvre infirme.»
Un fiacre nous attendait à la porte et tout était évidemment prévu
d'avance, puisque, dès que nous y fûmes montés, le cocher partit d'une
allure rapide. Thaddeus Sholto parlait sans discontinuer, sur un ton
perçant qui dominait le bruit de la voiture.
«Bartholomé est un garçon bien intelligent, dit-il. Devinez comment
il découvrit le trésor? Il était arrivé à se convaincre que mon père
l'avait caché dans sa demeure. Alors il releva le plan de la maison
de la façon la plus exacte. Il remarqua que la hauteur extérieure
du bâtiment était de soixante-quatorze pieds; mais en additionnant
la hauteur de chaque étage et en tenant compte de l'épaisseur des
planchers qu'il avait déterminée par des sondages, il n'arrivait
jamais à avoir comme élévation à l'intérieur que soixante-dix pieds.
Il manquait donc quatre pieds, qui ne pouvaient se retrouver qu'au
sommet de la maison. Il perça un trou dans le plafond d'une chambre
située au dernier étage et découvrit, comme il s'y attendait, un petit
grenier inconnu de tous. Là était le coffre renfermant le trésor; il le
descendit alors par le trou dans la pièce située au-dessous, et c'est
là qu'il est resté depuis. Il estime que la valeur des pierres atteint
au moins une douzaine de millions.»
A l'énoncé de ce chiffre énorme, nous nous regardâmes tous avec
stupéfaction. Miss Morstan, une fois ses droits reconnus, allait
devenir, de pauvre institutrice qu'elle était jusqu'alors, une riche
héritière. Assurément un véritable ami eût dû se réjouir d'une aussi
bonne nouvelle, et cependant, je dois l'avouer à ma honte, l'égoïsme
prit le dessus chez moi et je sentis mon cœur traversé par une
souffrance aiguë. Je murmurai quelques congratulations indistinctes et
je restai atterré, la tête penchée sur ma poitrine, sourd au bavardage
de notre compagnon. Celui-ci était évidemment un hypocondriaque de
premier ordre, et j'avais vaguement conscience qu'il détaillait tout
au long les symptômes qui l'inquiétaient, en me suppliant de lui
donner mon avis sur la composition et sur les effets des innombrables
élixirs dont il portait quelques spécimens dans une pharmacie de poche.
J'espère qu'il ne se rappellera jamais tout ce que j'ai pu lui répondre
ce soir-là. Holmes prétend qu'il m'a entendu le mettre en garde contre
l'immense danger qu'il pouvait courir en prenant plus de deux gouttes
d'huile de ricin, tandis que je lui recommandais, comme calmant, la
strychnine à haute dose. Quoi qu'il en soit, ce me fut un soulagement
de sentir le fiacre s'arrêter, et de voir le cocher ouvrir la portière.
«Voici Pondichery Lodge, miss Morstan», dit M. Thaddeus Sholto, et il
tendit la main à la jeune fille pour l'aider à descendre.
V
Le drame de Pondichery Lodge.
Il était près de onze heures quand nous arrivâmes au lieu où nous
attendait le dénouement tragique des aventures de cette nuit. Nous
avions laissé loin derrière nous le brouillard humide qui recouvrait
la grande cité et la nuit était passablement belle. Un vent chaud
soufflait de l'ouest et de gros nuages montaient lentement dans le
ciel, laissant de temps en temps le croissant de la lune jeter des
lueurs intermittentes. On y voyait assez pour se diriger; cependant
Thaddeus Sholto prit une des lanternes de la voiture pour mieux
éclairer notre chemin.
Pondichery Lodge était situé au milieu d'un jardin qu'entourait un mur
très élevé, hérissé de tessons de verre. Une simple porte très étroite
et garnie de ferrures y donnait seule accès. Notre guide frappa d'une
manière particulière en faisant ce _rat-tat-tat_... par lequel les
facteurs ont coutume de s'annoncer.
«Qui va là?» cria de l'intérieur une voix bourrue.
«C'est moi, Mac Murdo. Ne reconnaissez-vous donc plus ma manière de
frapper?»
On entendit la voix grommeler sourdement, puis des clefs
s'entre-choquèrent et la porte tourna lentement sur ses gonds, laissant
voir sur le seuil un homme de taille moyenne, mais remarquablement
large d'épaules. A la lueur de la lanterne, nous distinguâmes une tête
aux mâchoires saillantes, à l'œil clignotant et faux.
--C'est vous, monsieur Thaddeus. Quels sont ces gens qui vous
accompagnent? Je n'ai aucun ordre du maître à leur sujet.
--Vraiment, Mac Murdo? Cela m'étonne. J'avais prévenu hier soir mon
frère que j'amènerais quelques amis avec moi.
--Il n'est pas sorti de sa chambre de toute la journée, monsieur
Thaddeus, et, je vous le répète, je n'ai pas d'ordre. Vous savez qu'il
m'est impossible de violer ma consigne. Vous, vous pouvez entrer si
vous voulez, mais vos amis resteront où ils sont.»
C'était là un contretemps inattendu. Thaddeus Sholto regarda autour de
lui d'une façon perplexe:
«C'est trop fort, Mac Murdo, dit-il; si je me porte garant pour eux,
cela doit vous suffire, il me semble. D'ailleurs, voici une jeune fille
qu'on ne peut vraiment laisser à cette heure se morfondre au milieu de
la route.
--Désolé, monsieur Thaddeus, reprit le portier d'un ton ferme. Il y a
des gens qui peuvent être de vos amis à vous, et ne pas être ceux de
mon maître. Il me paie bien pour que je fasse mon service et je le fais
en conscience. Or je ne connais aucune des personnes qui sont là.
--Oh si, vous en connaissez, Mac Murdo, s'écria Sherlock Holmes fort
à propos; car je ne pense pas que vous ayez pu m'oublier. Ne vous
rappelez-vous pas l'amateur qui, il y a quatre ans, le soir où on
donnait votre bénéfice chez Alison, a fourni trois assauts contre vous?
--Quoi, vous seriez monsieur Sherlock Holmes? s'écria l'ancien lutteur.
Bon Dieu, comment ai-je pu ne pas vous reconnaître? Si, au lieu de
rester là tranquillement derrière les autres, vous vous étiez approché
et vous m'aviez donné un certain coup de revers sur la mâchoire, je
vous aurais reconnu sans hésiter. Ah! on peut dire que vous avez
gaspillé les dons du bon Dieu, vous! Comme vous auriez pu viser haut
dans la partie, si vous aviez voulu!
--Vous voyez, Watson, me dit Holmes en riant, si le reste vient à me
manquer, j'aurai toujours une profession savante ouverte devant moi.
Et maintenant je suis sûr que ce brave camarade ne va pas nous laisser
ainsi dehors exposés au froid.
--Entrez, entrez donc, monsieur, vous et vos amis, répondit-il. Je vous
fais mes excuses, monsieur Thaddeus, mais j'ai des ordres très sévères.
Il fallait savoir qui étaient vos amis avant de les introduire.»
Une fois entrés, nous suivîmes une allée sablée qui serpentait dans
un jardin mal tenu pour aboutir à une construction quadrangulaire
fort massive et sans aucune architecture. Cette bâtisse se trouvait
dans une obscurité complète, sauf un angle éclairé par la lune dont
les rayons se reflétaient sur une des fenêtres du grenier. Le lugubre
aspect de cet énorme bâtiment, plongé dans un silence de mort, donnait
le frisson. Tout le premier, Sholto semblait mal à son aise et la
lanterne vacillait dans sa main tremblante.
«Je n'y comprends rien, dit-il. Il faut qu'il y ait eu quelque
malentendu. J'avais bien spécifié à Bartholomé que nous viendrions
le voir, et cependant ses fenêtres ne sont pas éclairées. Je ne sais
vraiment pas ce que cela veut dire.
--L'entrée de sa maison est-elle toujours aussi difficile à forcer?
demanda Holmes.
--Oui; il a continué les traditions de mon père. Il était son favori,
vous savez, et je m'imagine quelquefois que le major a dû lui en dire
plus long qu'à moi. Voici la fenêtre de Bartholomé, là, de ce côté,
éclairée par la lune. Mais il me semble bien qu'il n'y a aucune lumière
à l'intérieur.
--Aucune, dit Holmes, seulement j'aperçois une lueur à cette petite
fenêtre près de la porte.
--Ah! c'est la chambre de la femme de charge, de la vieille Mrs
Bernstone. Elle va pouvoir nous renseigner; seulement veuillez
m'attendre quelques secondes ici, car, comme elle n'est pas prévenue,
nous lui ferions une peur atroce si nous entrions tous à la fois. Mais
chut! qu'entends-je?»