«La date?» demanda Sherlock Holmes en ouvrant son carnet.

Au lecteur

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version

originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

LA

MARQUE DES QUATRE

COULOMMIERS

Imprimerie PAUL BRODARD.

A. CONAN-DOYLE

LA

MARQUE DES QUATRE

ROMAN ANGLAIS

TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1896

Tous droits réservés.

LA

MARQUE DES QUATRE

I

La déduction élevée à la hauteur d'une science.

Sherlock Holmes alla prendre un flacon sur le coin de la cheminée,

puis, tirant de son écrin une seringue Pravaz, de ses doigts effilés

et nerveux il ajusta l'aiguille acérée au bout de l'instrument et

releva sa manche gauche. Un instant ses yeux restèrent fixés avec

une expression songeuse sur son avant-bras si musclé, son poignet si

nerveux, l'un et l'autre remplis d'innombrables cicatrices occasionnées

par toutes les piqûres qu'il se faisait. Enfin il se décida à

enfoncer l'aiguille sous la peau et, après avoir pressé la tige de

son instrument, il se laissa tomber dans un fauteuil de velours, en

poussant un long soupir de soulagement.

Trois fois par jour depuis bien des mois j'avais assisté à pareille

opération; mais je n'avais pu encore en prendre mon parti. Au

contraire, de jour en jour ce spectacle m'irritait davantage; chaque

nuit je sentais ma conscience se révolter devant la lâcheté qui

m'empêchait de protester ouvertement contre une telle manie. Bien des

fois j'avais fait le serment d'apaiser mes remords en accomplissant mon

devoir; mais l'air froid, ennuyé, de mon compagnon glaçait toujours les

paroles sur mes lèvres. Ses facultés extraordinaires, l'autorité que

lui donnaient ses connaissances si étendues, les nombreuses preuves que

j'avais eues de toutes ses qualités, tout contribuait à changer mon

hésitation en inertie, tant je craignais de le contrarier.

Cependant ce jour-là, soit que je fusse encore sous l'influence du

petit vin de Beaune dont j'avais arrosé mon déjeuner, soit que la

manière délibérée dont il procédait m'eût particulièrement exaspéré, je

me sentis incapable de me contenir davantage:

«Et qu'est-ce aujourd'hui, demandai-je, morphine ou cocaïne?»

Il interrompit la lecture d'un vieux bouquin imprimé en caractères

gothiques et leva nonchalamment les yeux sur moi:

«Cocaïne, répondit-il, solution à 7 pour 100. Auriez-vous envie d'en

tâter?

--Non, répliquai-je brusquement, je ne voudrais certes pas soumettre

à pareille épreuve une santé encore mal remise de la campagne

d'Afghanistan.»

Ma vivacité le fit sourire.

«Peut-être avez-vous raison, Watson, me dit-il. Je crois bien

qu'au point de vue physique l'influence de cette drogue peut être

pernicieuse; mais je trouve que c'est un stimulant d'une telle

puissance pour activer les fonctions du cerveau et lui donner de la

lucidité que peu m'importent ses effets secondaires.

--Songez donc à ce que vous faites, m'écriai-je vivement. Voyez ce que

vous risquez. Vous pouvez sans doute, comme vous le dites, produire

par ce moyen une surexcitation momentanée dans votre cerveau. Mais

ce processus purement pathologique est un processus morbide qui va

s'aggravant chaque jour et doit à la longue amener un affaiblissement

certain. Ne sentez-vous pas d'ailleurs vous-même la terrible réaction

qui se manifeste après chaque opération? Voyons, le jeu en vaut-il

la chandelle? A quoi bon, pour une jouissance passagère, risquer de

détruire les magnifiques facultés dont vous êtes doué? Remarquez bien

que je ne parle pas seulement en ami, mais aussi en médecin, et comme

tel je me sens jusqu'à un certain point responsable de votre santé.»

Ce petit discours, loin de le contrarier, sembla l'inciter à causer,

car il s'établit confortablement dans son fauteuil, les coudes appuyés,

les bouts des doigts réunis.

«Mon esprit, dit-il, ne peut rester en repos. Fournissez-moi soit

des problèmes à résoudre, soit un travail à faire, proposez-moi

l'énigme la plus indéchiffrable ou l'analyse la plus subtile, je me

sentirai aussitôt dans l'atmosphère qui me convient. C'est alors que

les stimulants artificiels me deviennent inutiles. Mais j'abhorre la

stupide monotonie de la vie courante. Je ne puis vivre sans excitation

intellectuelle, voilà pourquoi j'ai choisi une carrière spéciale, ou

plutôt pourquoi je l'ai créée; car je suis le seul au monde de mon

espèce.

--Le seul détective amateur? dis-je en soulevant mes paupières.

--Le seul détective _consultant_ amateur, rectifia-t-il. Je suis dans

ma partie la cour d'appel la plus haute, celle qui juge en dernier

ressort. Lorsque Greyson, ou Lestrade, ou Athelney Jones ne savent plus

où donner de la tête--ce qui par parenthèse leur arrive plus souvent

qu'à leur tour,--ils viennent m'exposer leur cas. J'examine les données

du problème et je me prononce ensuite avec l'autorité qui résulte des

connaissances particulières que j'ai amassées. Je ne cherche pas à me

prévaloir de mes succès. Jamais vous ne verrez mon nom figurer dans un

journal, mais le seul plaisir de travailler, la jouissance de découvrir

un champ où je puisse exercer mes facultés spéciales, voilà pour moi

les récompenses les plus enviables. D'ailleurs vous avez pu juger

vous-même de ma manière de procéder dans l'affaire Jefferson Hope.

--Certainement, dis-je, jamais je n'ai été plus étonné, et même j'ai

coordonné tout cela dans une petite brochure sous ce titre fantaisiste:

_Étude de rouge_.»

Il secoua la tête avec tristesse.

«Je l'ai parcourue, dit-il, et vraiment je ne puis vous en féliciter.

La science du détective est--ou devrait être--une science exacte. En

conséquence, l'exposé doit être précis, froid et dépourvu de cette

teinte romanesque que vous lui avez donnée. Votre procédé est donc

faux, absolument faux, et vous me faites l'effet d'avoir voulu tirer un

roman d'un théorème de géométrie.

--Mais le roman y était bien, répondis-je timidement. Je ne pouvais

pourtant pas dénaturer les faits.

--Certains auraient pu être passés sous silence, ou en tout cas être

mis moins en évidence. Le seul point à faire ressortir était ce procédé

d'analyse si curieux qui consiste à remonter de l'effet à la cause et

grâce auquel j'ai pu débrouiller la vérité.»

Cette critique d'un ouvrage destiné spécialement à être agréable à

Sherlock Holmes me contrariait vivement. J'étais même irrité de cette

personnalité, de cet égoïsme, qui lui faisaient exiger que chaque ligne

de ma brochure fût entièrement consacrée à faire ressortir ses facultés

extraordinaires et sa manière de les appliquer. Je m'étais bien aperçu

plus d'une fois, depuis notre cohabitation dans la maison de Baker

Street, qu'une certaine dose de vanité se mêlait à la conscience

qu'il avait de son réel mérite. Je me tus cependant, me contentant de

chercher une position confortable pour ma malheureuse jambe qui avait

été traversée par une balle Djezaïl lors de ma campagne d'Afghanistan

et qui depuis lors, tout en ne me refusant pas le service, me faisait

cruellement souffrir à chaque changement de temps. Je restais là

absorbé dans mes réflexions, lorsque Sherlock Holmes, rompant le

silence:

«Ma clientèle s'étend maintenant jusqu'au continent, dit-il, tout en

bourrant sa pipe. J'ai été consulté la semaine dernière par François Le

Villard, le détective français qui commence à percer si brillamment et

dont vous avez peut-être entendu parler. Il est doué de cette puissance

d'intuition qui est le propre de la race celte, mais il lui manque un

ensemble de connaissances exactes absolument essentiel pour atteindre

la perfection dans son art. Il s'agissait d'un testament et l'affaire

présentait vraiment un certain intérêt. J'ai pu le renvoyer à l'étude

de deux cas identiques, celui de Riga en 1857 et celui de Saint-Louis

en 1871. Cette piste l'a mené à la vraie solution. Voici la lettre que

j'ai reçue de lui ce matin pour me remercier de mon concours.»

Tout en parlant, Sherlock Holmes chiffonnait une feuille de papier

dans ses doigts. En la parcourant, je fus frappé de la profusion

d'expressions élogieuses, telles que _magnifiques_, _coups de maître_,

_tours de force_; c'était bien la preuve irrécusable de l'admiration du

détective français.

«On dirait un élève s'adressant à son maître, fis-je après avoir lu.

--Oh! il exagère bien un peu l'aide que je lui ai apportée, reprit

Sherlock Holmes avec une indifférence feinte. Il est lui-même très bien

doué, car, sur les trois qualités indispensables au parfait détective

il en possède deux. Il a le don d'observation et celui de déduction.

Ce qui lui manque, c'est uniquement la science, et ceci peut toujours

s'acquérir. Il traduit en ce moment mes petits ouvrages en français.

--Vos ouvrages?

--Comment? Vous ne savez pas? dit-il en souriant. Eh bien! oui, j'ai

sur la conscience plusieurs brochures traitant toutes de sujets

techniques. Voici le titre de l'une d'elles par exemple: _De la

distinction entre les cendres provenant des différents tabacs_. J'y

énumère cent quarante espèces de cigares, cigarettes et tabacs de

pipe, avec des gravures en couleur représentant la différence qui

existe entre toutes les cendres produites. C'est un point essentiel

qui se rencontre sans cesse dans les causes criminelles et qui est

souvent un indice de la plus haute importance. Affirmez d'une façon

sûre et certaine qu'un crime a été commis par un homme qui fumait un

lunkah indien, et vous aurez considérablement restreint le champ de vos

recherches. Pour un œil exercé il y a autant de différence entre les

cendres noires d'un trichinopoly et celles blanches et floconneuses du

tabac «bird's-eye» qu'entre un chou et une pomme de terre.

--Vous avez vraiment la spécialité des infiniment petits, remarquai-je.

--J'apprécie en effet leur importance. Tenez, j'ai publié une autre

brochure sur les différences constatées entre les traces des pas,

avec quelques considérations sur l'emploi du plâtre de Paris pour

mouler les empreintes. J'ai encore écrit un petit traité fort curieux

sur la manière dont un métier peut modifier la forme de la main,

avec des gravures représentant des mains de couvreurs, de marins, de

fabricants de bouchons, de compositeurs d'imprimerie, de tisserands et

de tailleurs de diamants. Tout cela a un très grand intérêt pratique au

point de vue de la science du détective, surtout lorsqu'on a affaire

à des cadavres inconnus, ou lorsqu'on veut découvrir les antécédents

d'un criminel.... Mais je vous fatigue peut-être avec mes lubies?

--Pas le moins du monde, répondis-je très franchement, vous

m'intéressez au plus haut degré, surtout depuis que j'ai eu l'occasion

de constater comment vous savez faire l'application de vos principes.

Mais dites-moi à ce propos, vous parliez d'observation et de déduction:

sûrement l'une ne va guère sans l'autre.

--Et pourquoi donc? pas toujours.»

Sur cette réponse il se renversa paresseusement dans son fauteuil en

tirant de sa pipe de petits nuages bleus.

«Tenez, en voulez-vous un exemple? L'observation me prouve que vous

avez été ce matin au bureau de poste de Wigmore Street, mais la

déduction m'amène à vous dire que vous y avez envoyé un télégramme.

--Parfaitement exact, dis-je, sur les deux points. Mais comment le

savez-vous? Car je suis entré là par hasard et je ne l'ai dit à

personne.

--C'est jeu d'enfant, répondit-il en souriant de ma surprise, et c'est

tellement simple qu'il est presque superflu de l'expliquer; cependant

voilà un exemple bien fait pour déterminer les limites qui séparent

l'observation de la déduction. Ainsi l'observation me prouve que vos

chaussures conservent un peu de boue rougeâtre. Eh bien! à l'entrée du

bureau de Wigmore Street on a défoncé la rue et rejeté de la terre sur

laquelle on est forcément obligé de passer. Cette terre a une teinte

rougeâtre spéciale et qu'à ma connaissance on ne retrouve nulle part

ailleurs dans le voisinage. Voilà où s'arrête l'observation, le reste

est du domaine de la déduction.

--Dites-moi donc comment vous avez procédé pour découvrir que j'avais

envoyé un télégramme.

--Eh bien! voici: je sais que vous n'avez pas écrit de lettre, puisque

nous sommes restés ensemble toute la matinée. J'avais vu aussi sur

votre bureau une provision de timbres et tout un paquet de cartes

postales. Pourquoi donc seriez-vous entré dans un bureau de poste, si

ce n'était pour envoyer un télégramme? En éliminant toutes les autres

suppositions, la seule qui reste est la vraie.

--Dans ce cas-ci, vous avez raison, répondis-je après un instant de

réflexion. C'est évidemment très simple. Mais m'en voudriez-vous si je

soumettais vos théories à une plus sévère épreuve?

--Au contraire, répondit-il, car cela m'empêcherait de prendre une

seconde dose de cocaïne. Je serai ravi de déchiffrer tout problème que

vous voudrez bien me proposer.

--Je vous ai entendu dire qu'il était difficile de posséder un objet

d'emploi usuel sans y laisser une empreinte de son individualité

suffisante pour qu'un observateur exercé puisse y lire bien des

choses. Or, voici une montre que j'ai seulement depuis peu de temps.

Auriez-vous la bonté de me donner votre opinion sur le caractère, ou

sur les habitudes, de son précédent propriétaire?»

Je lui tendis la montre, persuadé que j'allais m'amuser à ses dépens,

car l'épreuve me semblait au-dessus de ses forces et je comptais en

profiter pour rabattre son ton doctoral. Il soupesa la montre, regarda

attentivement le cadran, ouvrit le boîtier et examina les rouages,

d'abord à l'œil nu, puis avec une forte loupe. J'eus peine à dissimuler

un sourire en voyant l'air morne et le mouvement brusque avec lequel il

referma le boîtier et me rendit la montre.

«Elle ne dit pas grand'chose, dit-il. Cette montre vient d'être

nettoyée et cela restreint beaucoup le champ de mes observations.

--Vous avez raison, répondis-je, elle a été en effet nettoyée avant de

m'être envoyée.»

J'accusais intérieurement mon camarade de couvrir son insuccès d'une

bien piteuse excuse. Quelles autres données cette montre aurait-elle pu

lui fournir quand bien même elle n'aurait pas été nettoyée récemment?

«Mes observations, quoique peu satisfaisantes, n'ont cependant pas été

absolument infructueuses, ajouta-t-il, fixant au plafond un regard

morne et songeur. Sauf rectification de votre part, je serais enclin à

penser que cette montre vous vient de votre frère aîné qui en hérita

lui-même de votre père.

--Ce sont sans doute les initiales H. W., gravées sur le boîtier, qui

vous font croire cela.

--Précisément. Le W. se rapporte à votre nom de famille; de plus, cette

montre a été fabriquée il y a une cinquantaine d'années et le chiffre

a été gravé en même temps. Elle a donc été faite pour la génération

qui précède la nôtre. Or, si j'ai bonne mémoire, votre père est décédé

depuis plusieurs années. Comme les bijoux font généralement partie du

lot qui échoit dans l'héritage au fils aîné, et que celui-ci porte

souvent le même nom que son père, j'en conclus que cette montre devait

se trouver depuis la mort de votre père entre les mains de votre frère

aîné.

--Tout cela est vrai. Et ensuite?

--Votre frère était un homme insouciant, plus qu'insouciant,

désordonné. Il avait son avenir assuré, mais n'a pas su en profiter;

il a passé une partie de sa vie dans la misère, tout en connaissant

de temps à autre des jours plus fortunés. En fin de compte, il s'est

adonné à la boisson et il en est mort. Voilà à quoi se bornent mes

découvertes.»

Je bondis de ma chaise et me mis à arpenter nerveusement la chambre

avec une mauvaise humeur non déguisée.

«Ceci n'est pas digne de vous, Holmes, m'écriai-je; jamais je n'aurais

cru que vous pussiez vous abaisser jusque-là. Vous avez évidemment

fait une enquête sur l'histoire de mon malheureux frère, et vous

en profitez maintenant pour paraître ne l'apprendre qu'à l'aide de

moyens fantastiques; car vous n'espérez pas me faire croire que cette

vieille montre ait pu vous faire de telles révélations! C'est un

mauvais procédé de votre part, et, pour parler franc, ce n'est que du

charlatanisme!

--Mon cher docteur, reprit Holmes avec douceur, veuillez, je vous prie,

agréer mes excuses. Je n'avais considéré que le problème en lui-même,

oubliant combien la question vous touchait de près et pouvait vous être

pénible. Je vous donne ma parole, cependant, que je ne soupçonnais pas

l'existence de votre frère avant que vous m'eussiez fait voir cette

montre.

--Mais, alors, par quel miracle avez-vous pu découvrir ce que vous

m'avez dit? car tout cela est parfaitement exact!

--Vraiment? Eh bien! c'est de la chance, je n'avais que des

probabilités et je n'espérais pas être tombé si juste.

--Mais vous ne vous êtes cependant pas borné à deviner.

--Non, non, je ne devine jamais. C'est là une détestable habitude

qui détruit toute logique. Comme vous n'êtes pas initié au cours

que suivent mes pensées, vous ne pouvez voir combien l'observation

de faits, insignifiants en apparence, arrive à me fournir les

renseignements les plus utiles. Aussi tout cela vous paraît-il

merveilleux! Tenez, je vous ai d'abord dit que votre frère n'avait

ni soin ni ordre. Regardez bien le boîtier: vous remarquerez qu'il

est tout couturé et rayé, ce qui prouve l'habitude de porter dans la

même poche des objets durs tels que des sous ou des clefs. Il ne faut

pas être très malin pour conclure qu'un homme qui en use d'une façon

aussi insouciante avec une montre de cinquante louis n'a pas beaucoup

d'ordre. Est-il plus difficile de déduire en même temps que l'héritier

d'un bijou de cette valeur devait naturellement se trouver dans une

situation prospère?»

Je fis un signe d'assentiment et il continua:

«Bien souvent les prêteurs sur gage, en Angleterre, ont l'habitude

de graver avec une épingle, dans l'intérieur des montres qu'on leur

confie, le numéro du reçu qu'ils donnent en échange.

«C'est plus commode qu'une étiquette, puisque ce numéro ne peut

s'égarer et qu'une erreur devient ainsi impossible. Or, il n'y a

pas moins de quatre numéros de ce genre, visibles à la loupe sur

l'intérieur du boîtier, preuve que votre frère se trouvait souvent

dans une situation précaire, mais preuve aussi qu'il avait par moments

des retours de fortune qui lui permettaient de rentrer en possession

de sa montre. Enfin, veuillez regarder le boîtier intérieur: vous y

verrez des milliers d'éraflures produites par la clef autour des trous

destinés à la recevoir. Croyez-vous qu'un homme qui n'aurait pas eu des

habitudes d'intempérance aurait eu tant de peine à introduire une clef

dans son trou? Sachez-le bien, toutes les montres appartenant à des

ivrognes ont des marques semblables. Ils veulent remonter leur montre

le soir, leur main tremble et la clef s'échappe. Qu'y a-t-il de si

mystérieux dans tout cela?

--C'est clair comme le jour, répondis-je, et je regrette d'avoir été si

injuste vis-à-vis de vous. J'aurais dû avoir plus de confiance dans vos

merveilleuses facultés. Mais serait-il indiscret de vous demander si

vous avez en ce moment quelque affaire sur le chantier?

--Aucune, et c'est pourquoi je m'adonne à la cocaïne. Je ne puis vivre

sans un travail intellectuel quelconque. D'ailleurs quel autre but y

a-t-il dans la vie? Ouvrez la fenêtre et voyez ce qui se passe. Que

ce monde est triste, lugubre et vide! Le brouillard jaunâtre s'abat

sur les rues, il recouvre les maisons qu'il assombrit. Désespérance,

prosaïsme, vile matière, voilà ce qui nous entoure! A quoi bon

l'intelligence si elle n'a pas un champ où s'exercer? Tout n'est

que monotonie, docteur, la vie comme le crime, et les facultés qui

concourent à cette monotonie universelle sont les seules qui aient

droit d'asile sur cette terre.»

J'ouvrais déjà la bouche pour répondre à cette étrange théorie,

lorsque notre propriétaire frappa un petit coup sec à la porte et

entra, portant une carte sur un plateau.

«Il y a là une jeune fille qui demande Monsieur», dit-elle, en

s'adressant à mon compagnon.

«Miss Mary Morstan, lut-il sur la carte. Hum! je n'ai aucune souvenance

de ce nom. Madame Hudson, demandez donc à cette jeune personne

d'entrer. Ne vous en allez donc pas, docteur. Je préfère que vous

restiez là.»

II

Exposé de l'affaire.

Calme, presque compassée, miss Morstan fit son entrée. C'était une

jeune personne blonde, de taille moyenne, très soignée d'extérieur,

irréprochablement gantée et mise avec un goût parfait. Il y avait

malgré cela dans son costume une certaine simplicité qui indiquait une

fortune modeste. Sa robe était beige foncé, sans aucune garniture, et

son chapeau se composait d'une petite toque de même étoffe, relevée

seulement d'un côté par une légère plume blanche. Rien de régulier

dans les traits, rien de remarquable dans le teint, mais l'ensemble

était aimable et séduisant et de grands yeux bleus animaient cette

physionomie et la rendaient éminemment sympathique.

Dans les trois parties du monde que j'avais parcourues, dans les

nombreux pays que j'avais traversés, jamais il ne m'était arrivé de

rencontrer une figure reflétant plus clairement la délicatesse et la

sensibilité. Je m'aperçus, au moment où elle prit le siège que Sherlock

Holmes lui tendait, que ses lèvres s'agitaient, que sa main tremblait,

qu'en un mot tout dénotait en elle une violente émotion intérieure.

«Je viens vous trouver, monsieur Sherlock Holmes, lui dit-elle, parce

que Mrs Cecil Forrester, chez laquelle je suis placée, m'a raconté

avec quelle habileté vous aviez su démêler la vérité dans un ennui

domestique qu'elle a eu jadis. Votre talent non moins que votre bonté

ont fait sur elle la plus vive impression.

--Ah, oui, Mrs Cecil Forrester, reprit-il, je crois me rappeler

lui avoir rendu un léger service. Mais, si j'ai bonne mémoire, il

s'agissait d'une affaire bien peu compliquée.

--Tel n'était pas son avis, répondit miss Morstan. En tout cas vous

ne pourrez guère appliquer la même épithète au cas qui m'amène. Il

est difficile--je crois même qu'il est impossible--d'imaginer une

situation plus étrange et plus complètement inexplicable que celle dans

laquelle je me trouve.»

Holmes se frotta les mains, et une flamme s'alluma dans ses yeux. Il se

pencha en avant, la curiosité la plus vive se peignant sur ses traits

dont le fin profil lui donnait tant de ressemblance avec un oiseau de

proie.

«Exposez votre affaire», dit-il, avec le ton sec d'un homme de loi.

Je craignais d'être importun.

«Vous voudrez bien m'excuser», fis-je, en me levant.

Mais, à ma grande surprise, la jeune fille elle-même mit la main sur

mon bras pour me retenir.

«Si votre ami, dit-elle à Holmes, avait la bonté de rester, je lui en

serais très reconnaissante.»

Je me rassis donc.

«Voici en quelques mots le résumé des faits. Mon père, officier dans

un régiment indien, me renvoya en Angleterre lorsque j'étais toute

jeune encore. J'avais perdu ma mère et je me trouvais sans parents. Je

fus placée dans une bonne pension à Édimbourg et j'y restai jusqu'à ma

dix-septième année. En 1878, mon père, qui se trouvait être le plus

ancien des capitaines de son régiment, obtint un congé d'un an et

revint en Angleterre. Il me télégraphia de Londres qu'il était arrivé

à bon port et me pria de venir le rejoindre sur l'heure à l'hôtel

Langham. Autant que je m'en souviens, son message était très tendre

et très affectueux. En arrivant à Londres, je me fis conduire en

voiture à l'hôtel et là j'appris que le capitaine Morstan était bien

descendu en effet, mais qu'il était sorti la veille au soir et qu'il

n'était pas rentré depuis. J'attendis toute la journée sans recevoir

aucune nouvelle de mon père. Le soir, sur l'avis du maître de l'hôtel,

j'avisai la police et, le lendemain, je fis insérer des annonces dans

tous les journaux. Les recherches n'aboutirent à aucun résultat, et

depuis ce jour jusqu'à maintenant, jamais personne n'a plus entendu

parler de mon infortuné père. Il rentrait le cœur joyeux, espérant

trouver la paix, le repos; au lieu de cela....»

Elle porta la main à sa gorge et un sanglot lui coupa la parole.

«La date?» demanda Sherlock Holmes en ouvrant son carnet.

«C'est le 3 décembre 1878--il y a près de dix ans--qu'on le vit pour la

dernière fois.

--Et ses bagages?

--Ils étaient restés à l'hôtel, mais ils ne contenaient rien qui ait pu

fournir quelque indice: des vêtements, des livres et surtout beaucoup

de bibelots et d'objets curieux provenant de l'archipel Andaman, car il

avait fait partie de la garnison chargée de surveiller les condamnés

relégués dans ces îles.

--Avait-il des amis dans Londres?

--Un seul à ma connaissance, le major Sholto, du même régiment que lui,

du 34e fusiliers de Bombay. Le major avait pris sa retraite quelque

temps auparavant et demeurait à Upper Norwood. On a été naturellement

aux renseignements auprès de lui, mais il ne savait même pas que son

ancien camarade eût débarqué en Angleterre.

--Singulière affaire, remarqua Holmes.

--Cependant je ne vous ai pas encore dit ce qu'il y a de plus singulier

dans tout cela. Il y a environ six ans--ou plutôt, pour donner la date

précise, le 4 mai 1882--je lus dans le _Times_ une annonce demandant

l'adresse de miss Mary Morstan et ajoutant qu'il y allait de son

intérêt personnel. Mais le demandeur n'indiquait ni son nom, ni son

domicile. Je venais d'entrer comme institutrice dans la famille de Mrs

Cecil Forrester et, d'après son conseil, j'insérai mon adresse à la

colonne des annonces. Le même jour, je reçus par la poste une petite

boîte en carton contenant une très grosse perle d'un orient magnifique.

Pas un mot d'écrit n'accompagnait cet envoi. Depuis lors, chaque année

à la même date, j'ai reçu une boîte semblable contenant une perle aussi

belle, sans aucun indice qui pût faire connaître l'expéditeur. Un

expert a déclaré que ces perles étaient d'une espèce fort rare et d'une

très grande valeur. Du reste, vous pouvez en juger par vous-même.»

Et, tout en parlant, elle ouvrit une petite boîte et nous montra les

six plus belles perles que j'aie vues de ma vie.

«Votre récit est des plus intéressants, dit Sherlock Holmes. Vous

est-il arrivé autre chose?

--Oui, et pas plus tard qu'aujourd'hui; c'est même ce qui m'amène chez

vous. Ce matin j'ai reçu la lettre que voici et dont vous tiendrez sans

doute à prendre connaissance.

--Merci, dit Holmes. Donnez-moi aussi l'enveloppe, je vous

prie.--Timbrée de Londres S. W. et datée du 7 juillet.--Hum! empreinte

d'un pouce d'homme sur le coin, probablement du facteur.--Qualité du

papier: supérieure.--Enveloppe à 0 fr. 60 le paquet. C'est un homme

évidemment soucieux d'avoir du bon papier à lettre. Pas de marque de

fournisseur. «Trouvez-vous ce soir, à sept heures, devant le Lyceum

Théâtre près de la troisième colonne en partant de la gauche. Si vous

craignez quelque chose, faites-vous accompagner de deux amis. Vous

êtes une victime, mais on vous fera rendre justice. N'amenez pas de

gens de police. Tout serait perdu. Votre ami inconnu.» Eh bien! oui,

franchement, il y a là un joli mystère à débrouiller. Que comptez-vous

faire, miss Morstan?

--C'est justement ce que je viens vous demander.

--Alors, mon avis est d'aller au rendez-vous avec moi et avec... mon

Dieu, pourquoi pas? avec le Dr Watson; c'est précisément l'homme qu'il

nous faut, puisque votre correspondant vous dit d'amener deux amis, et

lui et moi nous avons travaillé en collaboration plus d'une fois.

--Mais sera-t-il assez bon pour venir? demanda-t-elle d'une voix

suppliante.

--Je serai heureux et fier, répondis-je avec l'accent le plus

convaincu, de pouvoir vous être utile.

--Que vous êtes bons tous les deux! reprit-elle. J'ai mené une vie très

retirée et n'ai pas d'amis auxquels je puisse m'adresser. Il suffira,

je pense, que je vienne vous prendre ici à six heures.

--Oui, mais pas plus tard, dit Holmes.--Encore une question. Cette

écriture est-elle la même que celle employée pour les adresses mises

sur les boîtes de perles?

--J'ai toutes ces adresses sur moi, répondit-elle en tirant de sa poche

six bandes de papier.

--Vous êtes assurément le modèle des clients, car vous avez le

sentiment très juste de ce qui peut être important. Voyons ce qui en

est.»

Il étala les papiers sur la table et je remarquai qu'il les examinait

en faisant aller rapidement ses yeux de l'un à l'autre.

«Quoique l'écriture des adresses soit déguisée et que celle de la

lettre ne le soit pas, prononça-t-il au bout d'un moment, il est bien

certain cependant que les deux émanent de la même main. Voyez comme

tous les _c_ minuscules sont pointus du haut, comme les _s_ finales

sont invariablement suivies du même paraphe. C'est assurément le même

individu qui a tracé toutes ces lettres. Je serais désolé de vous

donner un faux espoir, miss Morstan, mais y a-t-il une ressemblance

quelconque entre cette écriture et celle de votre père?

--Absolument aucune.

--Je le pensais bien. Nous vous attendrons donc à six heures.

Voulez-vous me permettre de garder ces papiers, car il n'est que trois

heures et demie, et je vais avoir le temps de travailler un peu cette

affaire. Au revoir donc.

--Au revoir», répéta notre visiteuse, et après avoir promené son regard

sympathique et aimable sur chacun de nous, elle reprit la boîte aux

perles et se retira.

De la fenêtre, je la regardai s'éloigner d'un pas rapide et cadencé

jusqu'à ce que sa petite toque à plume blanche se fût perdue au milieu

de la foule.

«Quelle femme séduisante!» m'écriai-je en m'adressant à mon compagnon.

Il avait rallumé sa pipe et fumait étendu, les paupières closes.

«Vraiment? dit-il, d'un air indifférent, je ne l'ai pas remarqué.

--Vous n'êtes qu'un automate, une machine à raisonnement, m'écriai-je.

Positivement, il y a des moments où vous n'êtes plus un homme.»

Mon indignation le fit sourire.

«Il est d'une importance capitale, dit-il, de ne pas laisser influencer

son jugement par des impressions personnelles. Je considère un client

comme une simple unité, un facteur dans un problème. Toute question

de sentiment fausse le jugement. Tenez, la femme la plus séduisante

que j'aie jamais vue a été pendue pour avoir empoisonné trois jeunes

enfants après les avoir assurés sur la vie à son profit, tandis que

l'homme le plus repoussant que je connaisse est un philanthrope qui

a dépensé plus de cinq ou six millions pour soulager la misère dans

Londres.

--Dans ce cas-ci, cependant....

--Dans aucun cas je ne fais d'exceptions. Lorsqu'on en admet, on fausse

les règles.--Avez-vous jamais fait de la graphologie? Que pensez-vous

de cette écriture?

--Elle est lisible et régulière, répondis-je; elle doit appartenir à un

homme dans les affaires, et à un homme assez énergique.»

Holmes secoua la tête.

«Examinez les lettres allongées, dit-il, elles dépassent à peine

les autres. Ce _d_ pourrait être un _a_ et cet _l_ un _e_. Les gens

énergiques, quelque illisibles qu'ils soient, allongent toujours

davantage ces lettres-là. D'ailleurs les _k_ dénotent un caractère

hésitant et les lettres majuscules la suffisance.--Maintenant je vais

sortir, car j'ai une petite enquête à faire, mais je serai de retour

dans une heure. Je vous recommande, en attendant, ce livre, un des plus

remarquables qui aient jamais été écrits. C'est _le Martyr de l'homme_,

de Winwood Reade.»

Je m'assis près de la fenêtre, le livre à la main, mais mon esprit

était bien loin des théories hardies énoncées par l'auteur. Je pensais

à la jeune personne qui venait de nous quitter. Je me rappelais

son sourire, sa voix si chaude et d'un timbre si sympathique et

je cherchais quel pouvait être l'étrange mystère qui enveloppait

son existence. Puisqu'elle avait dix-sept ans à l'époque de la

disparition de son père, cela lui en donnait vingt-sept maintenant,

âge charmant où la témérité de la jeunesse est déjà assagie par les

leçons de l'expérience. Je me laissais bercer ainsi par une douce

rêverie, lorsque, sentant tout à coup la pente dangereuse sur laquelle

s'acheminaient mes pensées, je me levai brusquement et me précipitai

à mon bureau pour me plonger dans un ouvrage de pathologie récemment

paru. Qu'étais-je en effet? Un pauvre chirurgien militaire, traînant

une jambe malade! Comment donc pouvais-je me permettre de semblables

rêves? Non, selon l'expression de Holmes, cette jeune femme ne devait

être pour moi qu'une unité, un simple facteur dans le problème. Si mon

avenir était sombre, mieux valait assurément l'envisager bravement

en face que de chercher à l'éclairer par les feux follets de mon

imagination.

III

A la recherche d'une solution.

Il était cinq heures et demie lorsque Holmes rentra. Il paraissait gai,

de très bonne humeur et, en attendant qu'il reprît, comme c'était son

habitude dans les cas pareils, un air sombre et morose, il se montrait

fort animé.

«Toute cette affaire n'est pas bien mystérieuse, dit-il, en buvant

la tasse de thé que je lui avais versée. Je ne vois guère qu'une

explication plausible.

--Quoi! vous avez déjà résolu le problème?

--Résolu, mon Dieu, ce serait trop dire. J'ai seulement découvert un

fait qui peut nous mener très loin, bien que tous les détails qui

l'environnent me manquent encore. Je viens de trouver, en consultant

la collection du _Times_, que le major Sholto, demeurant à Upper

Norwood et ex-officier au 34e fusiliers de Bombay, était mort le 8

avril 1882.

--Je suis peut-être bien peu intelligent, Holmes, mais je ne vois pas

de quelle utilité cette indication peut être.

--Vraiment? Vous m'étonnez.--Eh bien! écoutez. Le capitaine Morstan

disparaît. La seule personne avec laquelle il soit en relations à

Londres est le major Sholto, et celui-ci affirme n'avoir pas su la

présence de son ancien camarade dans la capitale. Cependant, quatre

ans après, Sholto meurt, _et juste une semaine après cette mort_, la

fille du capitaine Morstan reçoit un présent d'une grande valeur qui se

renouvelle chaque année; enfin dernièrement on lui écrit qu'elle est

une malheureuse victime. Pourquoi victime? A quoi peut se rapporter

ce mot, si ce n'est à la disparition de son père? Que signifient ces

cadeaux qu'on commence à lui envoyer, aussitôt après la mort de Sholto,

si ce n'est que l'héritier de ce Sholto est au courant du mystère

qui a entouré la fin de Morstan et trouve qu'il doit à la fille une

réparation? Voyons, avez-vous une autre solution qui puisse cadrer avec

tous ces faits?

--Mais quelle étrange réparation! et quelle singulière manière de s'y

prendre! Pourquoi écrirait-on plutôt maintenant qu'il y a six ans?

Il est vrai que la lettre parle bien de faire rendre justice. Mais

comment? On ne peut vraiment supposer que le père de miss Morstan vive

encore et nous ne connaissons pas d'autre fait auquel ce terme de

«rendre justice» puisse s'appliquer.»

Sherlock Holmes devint pensif.

«Évidemment, il y a là bien des lacunes, dit-il; espérons que notre

expédition de ce soir les comblera toutes.--Ah! voici le fiacre qui

amène miss Morstan. Êtes-vous prêt? Il faut partir, l'heure fixée est

déjà passée.»

Je pris mon chapeau et une canne plombée et je remarquai que Holmes,

tirant son revolver d'un tiroir, le glissait dans sa poche. Il pensait

évidemment que notre expédition pouvait devenir sérieuse.

Miss Morstan était emmitouflée dans un manteau de couleur sombre. Rien

sur ses traits ne trahissait les émotions qu'elle devait ressentir,

si ce n'est une légère pâleur; mais il eût fallu être de bronze pour

ne pas éprouver quelque malaise en s'embarquant dans une entreprise

du genre de la nôtre. Elle restait cependant parfaitement maîtresse

d'elle-même et c'est avec une entière lucidité d'esprit qu'elle

répondit aux quelques questions complémentaires posées par Sherlock

Holmes.

«Le major Sholto était très lié avec mon père qui parlait souvent

de lui dans ses lettres, nous dit-elle. Ils étaient tous les deux

officiers aux îles Andaman, ce qui les avait fait vivre dans une grande

intimité. A ce propos, on a trouvé dans le bureau de mon père un papier

fort curieux que personne n'a pu comprendre. Je ne suppose pas qu'il

ait la moindre importance, mais j'ai pensé que vous voudriez cependant

le voir et je vous l'ai apporté; le voici.»

Holmes déplia le papier avec soin et l'étala sur son genou, puis il

l'examina très scrupuleusement avec sa loupe.

«C'est du papier de fabrication indienne, remarqua-t-il, et cette

feuille est restée quelque temps épinglée sur une planche. Ce dessin

semble être le plan d'un vaste bâtiment comprenant un grand nombre de

cours, de corridors et de couloirs. Je vois aussi là une petite croix

à l'encre rouge et au-dessus, écrit d'un crayon un peu effacé: «3,37

en partant de la gauche». Dans le coin gauche, il y a un hiéroglyphe

curieux ressemblant à quatre croix tracées sur la même ligne et se

touchant entre elles. A côté, est écrit en caractères inégaux et

grossiers: «La marque des Quatre: Jonathan Small, Mahomet Singh,

Abdullah Khan, Dost Akbar». Non, j'avoue que je ne vois pas le rapport

que cela peut avoir avec notre affaire. Cependant ce document doit

posséder une sérieuse importance. Il a été conservé avec soin dans un

portefeuille, car l'endroit et l'envers sont aussi immaculés l'un que

l'autre.

--Nous l'avons trouvé en effet dans le portefeuille de mon père.

--Eh bien! gardez-le précieusement, miss Morstan, car il pourra nous

être utile. Je commence à penser que cette affaire est beaucoup plus

sérieuse et plus compliquée que je ne l'avais cru au début. J'ai besoin

de coordonner un peu mes idées.»

Il se renversa dans le fond de la voiture et je voyais à son front

plissé et à ses yeux vagues que son esprit travaillait activement.

Miss Morstan et moi, nous nous mîmes à causer à voix basse de notre

expédition et de ses conséquences possibles, mais notre compagnon ne se

départit pas de son silence jusqu'au terme de notre course.

C'était un soir de septembre, vers sept heures environ; la journée

avait été sombre et un brouillard très dense s'étendait sur la ville.

D'épais nuages obscurcissaient le ciel, donnant un air encore plus

lugubre aux rues boueuses. Dans le Strand, les becs de gaz étaient

réduits à jouer le rôle de tristes lampions éclairant à peine à

quelques pas le pavé gluant. Les illuminations brillantes des boutiques

s'éteignaient au milieu du brouillard et ne jetaient plus que des

lueurs incertaines sur les passants de la rue. Il y avait quelque chose

de fantastique dans cette succession indéfinie de visages, gais ou

tristes, heureux ou misérables, qui se remplaçaient tour à tour sous

les pâles rayons de cette lumière affaiblie: image de l'humanité qui

sort des ténèbres, paraît à la lumière et se replonge ensuite dans

l'obscurité! Je ne suis pas très impressionnable par nature; cependant

cette soirée lugubre, notre étrange expédition, tout contribuait à me

rendre nerveux et mal à l'aise. Je devinais que miss Morstan n'était

pas moins émue que moi. Holmes seul était trop maître de lui pour se

laisser influencer ainsi. Il tenait son calepin ouvert sur ses genoux

et de temps à autre, à la lueur de sa lanterne de poche, il y traçait

un signe ou une annotation.

Quand nous arrivâmes au Lyceum Théâtre, il y avait déjà foule devant

les entrées latérales, et sous le portique une longue file de hansoms,

de fiacres et de voitures de maître se succédait, y déposant leurs

clients des deux sexes, les uns en cravate blanche, les autres

dissimulant leurs diamants sous de riches manteaux. A peine avions-nous

atteint le troisième pilier, lieu fixé pour notre rendez-vous, qu'un

petit homme brun et à tournure dégagée, habillé comme un cocher de

fiacre, nous accosta.

«Escortez-vous miss Morstan? nous demanda-t-il.

--Je suis Miss Morstan en personne, répondit-elle, et ces deux

Messieurs sont mes amis.»

Notre interlocuteur s'approcha, fixant sur nous des yeux perçants et

inquisiteurs.

«Veuillez m'excuser, mademoiselle, dit-il d'un ton brusque, mais je

dois vous demander de me donner votre parole qu'aucun de vos compagnons

n'appartient à la police.

--Je vous en donne ma parole», répondit-elle.

Il fit entendre alors un léger coup de sifflet, et à ce signal s'avança

un fiacre dont il ouvrit la portière. L'homme monta sur le siège,

tandis que nous prenions place dans l'intérieur. Le cocher fouetta son

cheval aussitôt et nous partîmes à une allure des plus rapides.

Il faut avouer que notre situation était plutôt bizarre. Nous nous

dirigions vers une destination inconnue, dans un but encore ignoré. Et

cependant, ou tout cela n'était qu'une simple mystification,--hypothèse

inadmissible,--ou bien notre voyage allait, selon toute apparence,

être suivi des conséquences les plus sérieuses. L'attitude de miss

Morstan était toujours aussi déterminée et aussi pleine de sang-froid.

Je tentai de la distraire en lui racontant quelques épisodes de ma vie

en Afghanistan; mais, pour dire la vérité, j'étais moi-même si excité

par l'étrangeté de l'aventure et si curieux de savoir où on nous menait

que je m'embrouillais légèrement dans mes récits. Elle prétend encore

aujourd'hui que je lui ai raconté une palpitante histoire où il était

question d'une carabine qui vint tout à coup me regarder sous ma tente

au milieu de la nuit et d'un jeune tigre rayé avec lequel je fis feu

des deux coups. Au début, j'eus quelque idée de la direction que nous

prenions, mais la rapidité avec laquelle nous marchions, le brouillard

et mon ignorance de la topographie de Londres me firent bientôt perdre

tout point de repère. Je constatai seulement que le trajet était

très long. Sherlock Holmes, lui, n'était jamais pris en défaut, et il

murmurait les noms à mesure que le fiacre roulait à travers les places

et les rues tortueuses des faubourgs.

«Rochester Row, dit-il, puis, Vincent Square.--Ah! nous voici sur

la route du Pont de Vauxhall. Nous allons sûrement du côté des

Surrey.--Oui, je m'en doutais.--Nous sommes sur le pont; on voit même

la rivière.»

Nous eûmes en effet un aperçu fugitif de la Tamise, avec les becs de

gaz se reflétant sur la nappe d'eau calme et silencieuse. Mais notre

fiacre continuait sa course folle et déjà roulait sur l'autre rive où

il traversait tout un labyrinthe de rues.

«Wordsworth Road, reprit notre compagnon, Priory Road, Lark Hall Lane,

Stockwell Place, Robert Street, Cold Harbour Lane. Notre expédition ne

semble pas nous emmener vers les quartiers élégants.»

Nous entrions en effet dans un faubourg sale et repoussant où les

longues et sombres rangées de maisons bâties en briques étaient

seulement éclairées çà et là par la lueur criarde des boutiques de

marchands de vin. Puis une succession de villas à deux étages, toutes

précédées d'un jardin minuscule, et de nouveau encore ces interminables

lignes de grandes constructions de briques. Ce sont là les tentacules

monstres que la grande cité, pieuvre immense, jette dans la campagne.

Enfin le fiacre s'arrêta à la troisième maison d'une rangée de

constructions neuves. Les bâtiments alentour étaient tous inhabités et

celui devant lequel nous nous trouvions présentait une apparence aussi

triste que les autres. On n'y voyait aucune lumière, sauf à la fenêtre

de la cuisine. A peine cependant avions-nous frappé, qu'un serviteur

indien vint nous ouvrir la porte. Il portait sur la tête un turban

jaune et était vêtu de vêtements amples, retenus par une ceinture

également jaune. C'était un contraste étrange que cette silhouette

orientale apparaissant dans ce faubourg de Londres, sur le seuil d'une

vilaine maison de troisième ordre.

«Le sahib vous attend», dit-il. Et nous entendîmes aussitôt une voix

perçante qui criait de l'intérieur:

«Introduis-les, Khitmutgar, introduis-les tout de suite.»

IV

Récit de l'homme chauve.

Nous suivîmes l'Indien à travers un corridor sale, mal éclairé et plus

mal tapissé encore. Arrivé au fond, il ouvrit une porte sur la droite,

et nous aperçûmes à la clarté d'une lampe un petit homme à la tête

pointue dont le crâne luisant dominait une couronne de cheveux roux, à

la manière d'un pic neigeux émergeant des sapins. Il se tortillait les

mains sans interruption et ses traits n'étaient jamais au repos, se

contractant tantôt dans un sourire, tantôt dans une affreuse grimace.

Sa lèvre pendante laissait voir une rangée proéminente de dents jaunes

et mal plantées qu'il cherchait vainement à dissimuler en passant

constamment la main sur la partie inférieure de son visage. Malgré

sa calvitie, il avait l'air plutôt jeune et n'avait en effet qu'une

trentaine d'années.

«Votre serviteur, miss Morstan, répéta-t-il à plusieurs reprises d'une

voix grêle et stridente; votre serviteur, messieurs. Entrez, je vous

prie, dans mon petit sanctuaire. C'est tout petit, mademoiselle, mais

meublé selon mes goûts, une véritable oasis de l'art dans le désert

bruyant des quartiers sud de Londres.»

L'aspect de l'appartement dans lequel il nous introduisit nous frappa

de surprise; en rencontrant cette pièce luxueuse dans cette misérable

maison, on ressentait l'effet que produirait la vue du diamant le plus

rare enchâssé dans une vulgaire monture de cuivre. Les murs étaient

recouverts des tentures et des tapisseries les plus riches relevées

çà et là pour laisser voir quelque vase d'Orient, ou quelque tableau

luxueusement encadré.

Les tapis noir et jaune étaient si moelleux et si épais que le pied s'y

enfonçait agréablement comme dans un lit de mousse. Deux énormes peaux

de tigre jetées négligemment par terre et un grand narghileh posé sur

une natte dans un coin complétaient ce tableau de luxe oriental. Au

plafond était suspendue par un fil d'or presque invisible une lampe en

forme de colombe qui répandait en brûlant un parfum aromatique.

«Je suis monsieur Thaddeus Sholto», fit le petit homme, tout

en continuant à grimacer et à sourire. «Vous êtes miss Morstan

naturellement, et ces messieurs...?

--Monsieur Sherlock Holmes et le docteur Watson.

--Un docteur, vraiment? cria-t-il, très excité. Avez-vous votre

stéthoscope, docteur? Puis-je vous demander?... seriez-vous assez

bon?... Enfin voilà: j'ai beaucoup d'inquiétude au sujet de ma veine

cave, et si vous aviez la complaisance.... Oh! pour l'aorte je ne

crains rien, mais au sujet de la veine cave, je tiendrais infiniment à

avoir votre opinion.»

J'auscultai son cœur comme il me le demandait, sans y rien trouver

d'anormal; seulement, au tremblement qui le secouait de la tête aux

pieds, il était facile de constater la frayeur qui l'agitait.

«Tout me semble fonctionner régulièrement, dis-je. Vous n'avez rien à

craindre.

--Vous voudrez bien excuser mon inquiétude, n'est-ce pas, miss Morstan?

reprit-il tout joyeux. Je suis bien malade, et depuis longtemps

j'avais de grandes craintes. Aussi suis-je enchanté d'apprendre

qu'elles sont sans motif. Si votre père, miss Morstan, avait mieux

soigné sa maladie de cœur, il serait encore vivant à l'heure qu'il est.»

Je fus révolté d'entendre cet homme parler de cette façon légère et

brutale d'un sujet aussi douloureux. Miss Morstan devint d'une pâleur

de cire et fut obligée de s'asseoir.

«Mon cœur m'avait bien dit qu'il n'était plus de ce monde,

murmura-t-elle.

--Je puis vous donner tous les renseignements à ce sujet, ajouta-t-il,

et, qui plus est, vous faire rendre justice, et je le ferai, je vous

le jure, malgré tout ce qu'essaiera de dire mon frère Bartholomé. Je

suis très heureux d'avoir ici vos amis; car ils ne vous serviront pas

seulement d'escorte, mais ils seront encore les témoins de ce que

j'ai à vous révéler. A nous trois, nous sommes de force à résister

à Bartholomé. Mais ne nous adjoignons aucun étranger, aucun homme

de la police. Nous pouvons tout arranger entre nous d'une manière

satisfaisante sans l'aide de personne, et rien ne déplairait plus à mon

frère que de mêler le public à nos affaires.»

Il s'assit sur un siège très bas, et nous regarda en faisant clignoter

ses yeux clairs de myope.

«Pour ma part, dit Holmes, je puis vous assurer que tout ce que vous

nous confierez ne sortira pas d'ici.»

J'inclinai la tête en signe d'assentiment.

La marque des quatre · 第 1 / 11 段