M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit:

--Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît--mon

épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans--et qui le sera

jusqu'à sa mort--de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne

heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur.

«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures--deux heures un quart, je

ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma

répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît--j'entendis un

coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me

glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je

demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal.

»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le

valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de

laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que ce

_soye_.

Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès

de madame Benoît.

»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures

du matin, je fus éveillé en sursaut--en sursaut, c'est le vrai mot--par

des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je

me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de....

--Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay.

--Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de

dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir

compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je

m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je

m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais

franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que

dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes

regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens

que je m'en vais.

De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à

s'évanouir.

En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain.

--Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en

longueur, dit brusquement le procureur du roi.

L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et

enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son

cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria:

--Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne

sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple.

Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y

avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont

disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin....

--Pas de poésie, fit M. Varnay.

--Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les

hommes se sont enfuis, évanouis, _effumaillés_... Cependant, j'en ai vu

un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu:

c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau

de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur....

Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.

--Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement

crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en

excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était

vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la

porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme...

Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé

«Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge....

--C'est celui qui a été arrêté....

--Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait

aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui,

monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un

mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui

l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes

hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis

qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...

--Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés

sur lui?

--Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien!

il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect,

d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me

contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me

comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh!

ça, c'était clair. Mais je lui ai dit--moi et le valet de chambre:

«Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous

avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On

est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux

de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus.

Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un

regard parabolique.

--Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.

Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour

lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un

individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus

facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans le _godant_, parce

qu'il le connaissait.

--Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.

--A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de

va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc

était--révérence parler--la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile

ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et

s'appeler le comte de Cherlux....

--Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire.

--Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais.

Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la

garde de son paletot....

--Il est mort, je crois.

--Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts,

des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était

son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de

Cherlux était porté pour le sexe....

--Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?...

--Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je

les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la

figure noircie....

--Par quelle issue se seraient-ils échappés?

--Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr

que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant.

--Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du

roi.

Les deux magistrats se levèrent.

Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:

Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille

rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques

lettres s'en échappèrent.

M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main,

il poussa un cri.

--Qu'avez-vous? demanda le juge.

--Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.

--Eh bien?

--C'est l'écriture de M. le duc....

Le substitut la prit vivement.

--De M. le duc de Belen?

--Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture.

Le valet de chambre s'était approché à son tour.

--Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet.

Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut

expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la

soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres

occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.

Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs.

Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre.

Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur le procureur du roi,

»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis

accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il

m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux.

Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui

appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le

chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et

sur lequel j'appelle votre attention.

»Ce prétendu comte de Cherlux--qui vit aux dépens d'une femme perdue, la

duchesse de Torrès--appartient, selon toute apparence, à la bande

célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups

de Paris.

»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est,

m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.

»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour

lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de

requérir.»

Cette lettre était signée du duc de Belen.

--Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M.

Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations,

et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de

Belen.

A ce moment, Armand s'approcha:

--Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme.

Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé

retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter

pour obtenir de lui quelque renseignement.

--Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la

confrontation.

Puis, s'adressant aux agents:

--Amenez ici l'homme arrêté.

Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.

En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche

convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait

d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se

passait autour de lui.

--Approchez, dit le magistrat.

Jacques releva la tête et le regarda.

Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa

ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges.

Le substitut se pencha à l'oreille du juge.

--Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse.

--En vérité....

--Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait

passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la

Brûleuse.

--Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des

Loups....

--Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison.

--Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux.

Nous en reparlerons.

Le juge s'approcha de M. de Silvereal:

--Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?

Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était

affaissé.

Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt

toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux

s'ouvrirent.

Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme

s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit

dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine:

--Assassin! râla-t-il.

Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!...

Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide.

--Assassin! répéta-t-il. Qui donc?...

--C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge.

--Moi! moi!

Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement

se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.

--Où suis-je? s'écria-t-il.

Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.

--Ce sang!... quel est ce sang?...

--C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.

Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres.

Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les

bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.

Armand s'était élancé vers lui.

--C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé.

--Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune

homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger....

--L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant

que la justice ait son cours.

Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de

Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à

une voiture, où il fut placé, toujours évanoui....

Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient

éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne

rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture,

qui s'éloigna au pas....

Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle,

dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé

d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu

sa toile. La mouche était prise.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 58 / 65 题