M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.

--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions

tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont

tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après

quoi nous ferons justice.

Armand réclama le silence d'un geste:

--S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen

et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de

Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements

les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal,

en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise,

s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je

n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un

nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été

assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu

établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait

intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité

celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe

depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de

reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu

duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons

ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin

révélé.

Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas

le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son

père.

--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques

années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus

justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient

parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un

pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles

que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas

là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu

d'imagination.

»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours

colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient

orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais

pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de

patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses

immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette

terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet

empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel

la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut

dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai

d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région,

dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes.

J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des

Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de

toutes les nations environnantes.

»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir

en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je

revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens,

et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.

»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier

soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris

plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements,

me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me

semblaient partir.

»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes

tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres

jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard

dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être--je le

croyais alors--nul être humain n'avait pénétré--quand un horrible

spectacle me frappa.

»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre

sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume

mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres,

ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais--chose

épouvantable!--le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il

semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet

être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par

les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses

membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées

à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de

forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux

crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.

«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!...

mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....

»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de

nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à

travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la

rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation

profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être

humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait,

poussait les cris qui avaient attiré mon attention....

»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon

énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui

faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son

de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à

lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement,

m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la

descente, je parvins à regagner la rive.

»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans

un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce

petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains,

déchirés par la fureur d'assassins inconnus.

»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais

éprouvé une folle espérance.

»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.

»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le

vieillard était mort....

»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un

instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions

d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six

à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord

ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais

déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays

indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de

quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait

besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La

pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la

défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle

quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le

témoin.

»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des

huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure

s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je

connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma

disposition.

»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut

frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance.

Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée

l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors

l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol,

arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de

poussière.

»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite,

et après une longue hésitation, il me répondit:

»--La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!

»--Le roi des Khmers! m'écriai-je.

»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune

explication précise.

»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait

qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il était mort,

et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»

Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide,

s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût

frappé tout son être.

--Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis

chez mon père....

--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait

craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût

frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec

l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait

tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et

je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre

nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de

France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner

celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une

affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que

lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des

ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le

connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est

jamais démenti, c'est Soëra!»

--Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les

mains avec angoisse.

--Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial,

l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la

révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur.

Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre

énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis,

je vous supplie de veiller sur lui....

Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:

--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous

appartenez et que votre cause est la nôtre!...

--Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime

qu'il n'avait pas osé formuler.

--Attendez! fit Armand en levant la main.

Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.

Soëra parut.

Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois

comme une apparition fantastique, dans ce récit.

Rappelons cependant son portrait:

La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies

osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait

au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir

des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un

animal sauvage.

Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous

les sens, formant un enchevêtrement bizarre.

Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa

venue chez le duc de Belen.

Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles,

rayée de lignes multiples et de couleurs variées.

Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or

recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle

scintillaient des diamants.

Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce

environ et saillant en pointe.

Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or,

large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.

Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées

aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.

Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la

baisa.

--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le

reconnaissez-vous?

Mais déjà Martial s'était élancé, criant:

--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans

la maison de mon père!

En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de

surprise et de joie:

--L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!

--Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit

Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de

celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le

fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où

tous deux ont perdu la vie.

Puis il reprit:

--Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la

première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient

frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure

terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra

vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial!

l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y

a plus à en douter, c'était votre père!

Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il

chancela, comme si la foudre l'eût frappé.

Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.

Mais, se redressant tout à coup:

--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le

nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...

Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.

--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez

infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres

d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de

l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur

ferai payer leur crime par des tourments effroyables!

Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation

était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le

retour à la raison.

--Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!

--Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue

épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a

longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père...

il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra

est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le

jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé

dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères

d'éclairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres

expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est

venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles

étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à

ajourner ses projets de vengeance.

--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas?

s'écria Martial saisissant la main de Soëra.

Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire

effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:

--Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!

--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans

tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez,

messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.

C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner

où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.

Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu

placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres

du Club des Morts.

Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en

étendant les bras vers l'Orient.

Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et

qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il

commença.

Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était

comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des

idiomes asiatiques....

(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous

atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à

la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient

pas moins à la longue son attention.)

«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée,

le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la

vérité!

[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des

rois Khmers vénèrent comme une relique: _Giang_

signifie _esprit_, _génie_.]

»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme

rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait

au secours, qui n'arrivait pas....

»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....

»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant;

l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui

donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»

Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.

Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.

Soëra reprit:

«Aux temps qui sont tombés dans la nuit--ensevelis dans le passé--mes

pères étaient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense

royaume était Kmerdom.

--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers

les géants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par

milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les

trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.

--Les nagas (serpents) étaient domptés--tous tremblaient devant l'épée

dont nul n'avait triomphé--et sur les hautes montagnes les pagodes

gigantesques--portaient au séjour de Vichnou--les prières du peuple

innombrable.

--Le roi Lépreux fut coupable--parce qu'il manqua à sa parole--ayant

promis la vie à un brahmane--savant entre tous--il le tua.

--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des

entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans

le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se

jetèrent sur Ang-Kor la puissante.

--Qui chancela sur sa base énorme.--L'univers s'acharna contre

Ang-Kor.--Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie--les

fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps à

corps--et les renversant--comme un géant renverse un enfant qui l'a

insulté.

--Les montagnes s'écroulèrent--et sous leurs masses des milliers de

cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tournée vers

l'Orient--ce qui était le châtiment terrible.

--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils

tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante--et le frère ne retrouva plus

son frère--ni la mère son enfant.

--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levât pour les

défendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui

avaient tremblé devant eux--les mordirent quand ils passaient--frappés

déjà par les Giangs--ministres de la colère de Bouddha.

--Il se fit un orage étincelant--qui dura pendant un siècle--et pendant

lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'éclair de briller--puis la

nuit se fit profonde,--le soleil s'étant voilé--pour ne pas voir

l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.

--Et quand il osa regarder--les Khmers n'étaient plus qu'une poussière

impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes,

les statues colossales, n'étaient plus--que des ruines sur lesquelles

couraient les reptiles.

--Les reptiles immondes--transformation dernière des ennemis des

Khmers--que Bouddha avait frappés à son tour--parce que--pour avoir

écrasé les Khmers--ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»

Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes

indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en

siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense

empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont

jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu

retracer l'histoire.

Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières

années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne

chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la

puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une

admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux

ruines d'Ang-Kor-Wat.

Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi

Lépreux, était celui-ci:

Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en

vain à tous les savants de son empire.

Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir,

osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de

l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état

d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain

bouillant.

Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord

sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se

prêter à cette épreuve--dangereuse, il faut en convenir--le

roi--contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.

--J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre

solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui

laisser.

Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi

Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la

chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.

C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et

la ruine.

La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la

gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface

du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.

A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent

leur capitale.

Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.

Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.

Soëra obéit:

«Les années passèrent longues et nombreuses--les Khmers n'étaient

plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres

poursuivis--tombaient un à un dans la mort.

--Seule, une famille protégée par Bouddha--réservée aux grandes

destinées de l'avenir--vivait solitaire dans les forêts--la famille

d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les

ruines se relèveraient--et que, puissantes, les cités des

Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes.

--Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret

des trésors immenses cachés--dans les entrailles profondes--des géants

de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie.

--Eni était un homme et Eni mourait--mais il transmettait à son

successeur le secret qu'il avait gardé.--Les derniers Khmers lui étaient

soumis--et, des extrémités de la terre--ils obéissaient à ses

ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui

envoyant chaque année des tributs.

--Eni succédait à Eni gardant le trésor--et le sabre sacré--que doit

ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa

tête--lui aura donné l'ordre de marcher en avant.

--Le dernier Eni était mon père.--Il vivait seul dans les forêts--et,

silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha.

--Par sa science divine--il sut que des entreprises

criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les

mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta

longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard

l'accompagnait.

--Mon père! s'écria Martial.

--Oui, c'était ton père, reprit Soëra--car les traits de son visage

étaient--malgré l'âge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai

confié à la terre française le secret éternel de la puissance des

Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon

oeuvre.

--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous

deux--marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et

qui leur répondaient--mais à eux seuls--car nulle voix ne parvenait

jusqu'à nous.

--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de

feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetèrent sur mon

père--mon père fut frappé le premier--une balle lui traversa le

coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur

la terre rougie.

--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le

torturèrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le

vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas.

--Enfant, j'essayai de le défendre--j'étais faible et ne pouvais

rien--un des hommes me saisit--et me précipita dans le gouffre--croyant

que j'allais mourir.

--Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant--et moi,

accroché aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de

moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que

le soleil monta à l'horizon!...

--Je gémissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de

désespoir--et me sauva.--Mais j'étais épuisé--le génie de la souffrance

s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps

sur le bord de la mort.

--Quand je revins à moi--j'étais sur un navire.--L'homme généreux qui

m'avait sauvé--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus

quitté.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouvé

les assassins de mon père--et que celui qui est mort--crie vers moi qui

suis son fils.

--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux

qui ont brisé son corps--brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...--Frère,

donne-moi ta main, et--reçois mon serment.--Vengeance! vengeance!...»

En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il

semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des

pagodes indiennes.

Tous étaient haletants.

--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels

furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le

baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel

traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute

nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du

duc;--c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa

femme et Lucie de Favereye--il voulait s'élancer, frapper. Je pus

m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord

de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le

secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les

nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout

dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette

fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a

désigné comme complice du crime.

»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il

faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra

s'est engagé à nous obéir.»

Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.

--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras,

je le ferai.

--A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été

frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir

de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu

des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le

bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!

Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à

une effrayante surexcitation.

Archibald prit la parole:

--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces

deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut

d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice

ne se pourrait contenter de ces témoignages.

--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc

aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne

sont-ils pas en dehors de l'humanité?

--Un mot, dit M. de Favereye.

Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la

solennité majestueuse de la justice, tous se turent.

--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de

le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les

tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où

sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous

que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir

paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts

commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle

dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre

qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son

mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient

poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut,

contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.

Martial se tordait les mains.

Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé

à sa ceinture.

Tout à coup sir Lionel poussa un cri.

Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer?

Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?

Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.

Mais du geste Lionel l'écarta.

--Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!...

Entendez-vous ces râles de désespoir!

Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit

qui parvenait à son oreille.

--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce

sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le

châtiment est venu. Il est trop tard.

--Folie! s'écria Martial.

--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une

transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont

perdu en netteté.

Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa

tête:

--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous?

Qu'entendez-vous?

--Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal

tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se

tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez

trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!

Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.

Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous

ces paroles arrachées par la folie.

Seul Armand conservait son sang-froid.

La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le

retentissement de faits vrais....

--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir

Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que

nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel

de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le

pressentiment inconscient....

--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...

--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il

faut que nous sachions la vérité.

--Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.

--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient

d'ensanglanter l'hôtel de Belen....

Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:

--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et

permettre à la fureur de Martial de se calmer.

--Vous avez raison, dit le magistrat.

Et s'adressant aux autres:

--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de

Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.

--Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.

Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial,

troublé, n'avait plus la force de résister.

Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de

l'assassin?

--A l'hôtel de Belen! cria-t-il.

--Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.

Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:

--Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie

confiance!...

--Ne le frappe pas seul!

--Je te le jure.

Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.

Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle

frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.

Armand vint à elle:

--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles

révélations.

--J'attendrai, dit la marquise.

Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand,

Martial et Archibald.

Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était

prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à

expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses

lèvres....

Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la

teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.

De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois

hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.

Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.

Ils entrèrent dans la rue de Seine.

Là, la voiture s'arrêta brusquement.

--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.

--La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats...

et des agents de police.

D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.

Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la

jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse

et agitée.

--Que se passe-t-il donc? demanda Armand.

--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une

boucherie! toute une maison massacrée.

Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un

crime avait été commis.

--Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.

--Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé

par un duc.

Martial poussa un cri.

--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....

Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du

coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de

police.

Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils

risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand

un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:

--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous

rendre un bien grand service.

C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date

comme médecin.

--Je désire passer monsieur, dit le magistrat.

--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.

--Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme

vous, au monde dont faisaient partie les victimes.

--Les victimes? mais qui donc a été frappé?

--Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron

de Silvereal!

Un triple cri lui répondit.

Armand saisit la main de Martial:

--Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur

crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des

innocents la peine de leur infamie.

Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à

madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les

sentiments prêts à déborder.

C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de

police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte

de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste

voisin.

Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet

hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le

début de ce récit.

Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de

l'hôtel.

Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à

l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce

de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes

empruntées aux civilisations orientales.

Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver

donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé

Jacques pendant quelque temps.

Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette

maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du

dernier étage, il méditait son suicide.

Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin

de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!

Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la

galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des

échos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un

immense sépulcre.

Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue,

s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.

M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois

amis:

--Entrez, dit-il.

Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et

d'horreur s'échappa de leur poitrine.

Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M.

de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où

s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se

coagulait.

Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un

médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui

descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup

avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord

sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....

--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?

--Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à

chaque instant.

Disant cela, il regardait les nouveaux venus.

Il reconnut M. de Bernaye.

--Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux

que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.

Martial et Archibald s'écartèrent.

Armand vint auprès de Silvereal.

Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui

avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à

lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là,

gisant, moribond.

Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On

faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science

prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....

Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina

longuement les pupilles contractées.

--La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...

--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le

baron a été frappé--a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue

lentement... ce n'est qu'une question de minutes....

Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....

--Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.

--La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être

instantanée....

--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.

--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi

un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la

serre....

--Son nom?...

--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter

ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les

habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de

plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que

j'ai tout lieu de présumer coupable.

Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre,

et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui

s'écartèrent.

Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme

était là, immobile comme une statue.

Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.

--Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 54 / 65 题