CATASTROPHE

Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de

Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des

habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette

époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle

que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant

à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne

s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le

rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à

traquer dans leurs repaires.

Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur

d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables

travailleurs tels que M. de Bernaye.

Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était

destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares

passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes

fenêtres.

Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin,

le troisième était réservé à son habitation particulière.

C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club

des Morts.

Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de

ses nombreuses bougies.

Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la

violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les

deux frères Droite et Gauche.

Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.

Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les

poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel

Storigan.

L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de

suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.

Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie

avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se

mouvait plus que par une action purement mécanique.

A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison

Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville,

était devenu fou.

Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus

profonde. C'était un cadavre qui marchait....

Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête,

et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.

Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.

Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.

Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand.

Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il

l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette

obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.

On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et

Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.

Mais elle n'était pas seule.

Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.

Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club

des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.

Tous se levèrent dans l'attitude du respect.

Armand vint au-devant du vieillard.

--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous

arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.

--J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a

besoin de mon concours.

Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen

à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.

Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin

que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les

révélations attendues auraient trait au duc.

Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts

graves.

--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par

nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi,

comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a

échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des

nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir

Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se

feront sentir longtemps encore.

»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre

qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et

qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la

société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore

vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir

plus violente que jamais....

»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de

surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au

premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme

étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....

»Je veux parler de M. le duc de Belen.

»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons

fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce

à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie

avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter

aujourd'hui....

»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est

José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent

les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans

scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France,

où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en

apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.

»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison

s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des

sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles

qui avaient eu confiance en lui...»

A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:

--Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a

été la cause directe de sa mort....

--C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!

--Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une

voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est

l'assassin de ta mère!

--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je

vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les

révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore.

Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!

--Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....

--Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre

sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est

ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa

mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins

semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que

l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il,

Estremoz était décédé.

La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.

--Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux

a été commis?

--C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans

répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en

lui-même, j'en possède une copie authentique.

--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son

tour.

--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce

que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts

sans que les autres en prennent également connaissance... De cette

règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent,

je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de

communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier

Estremoz....

Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.

Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une

feuille qu'il déplia.

--Lisez, monsieur de Favereye.

Le vieillard s'était approché.

Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction

passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:

--Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre

l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en

réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement

accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la

justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du

droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous

avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous

tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de

châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous

connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous

jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un

misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des

droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à

quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme,

c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...

La marquise avait poussé un cri.

Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans

toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la

volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet

homme était un faussaire....

L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette

scène.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 53 / 65 题