M. de Mauvillers avait coûté plus cher.

M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi

utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se

refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions.

Ceci valait un million.

M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était

parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas

où le vent politique viendrait à tourner.

D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de

Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à

ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu,

qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions.

Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.

La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui,

inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par

le marquis.

Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de

leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise,

que Lucie ne fût sa fille.

Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe

de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère.

Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait

entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye

était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort

allait se décider.

Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme,

alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:

--Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais

comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux

gorges d'Ollioules?

La marquise ne pouvait répondre.

Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le

matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre,

et qui était ainsi conçu:

«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de

Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle,

aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.»

L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était

offert. On sait comment le marquis l'avait chassé.

Le danger n'en subsistait pas moins.

Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un

scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le

banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel

il se dressait fièrement.

Mais l'intervention même de la justice était un danger.

Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la

magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?...

Non.

C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur

rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la

calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait?

Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il

murmurait:

--Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!...

Puis ils parlaient de Martial.

Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels

honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait

à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps

encore l'épreuve qui lui avait été imposée.

Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne

faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les

mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il

allait appeler sa mère?...

Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre

acharnée....

L'embarras était grave.

La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était

fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une

catastrophe prochaine....

A ce moment, un laquais frappa à la porte.

Il apportait un billet à la marquise.

Elle déchira vivement l'enveloppe.

--D'Armand de Bernaye, fit-elle.

Puis, l'ayant parcouru rapidement:

--Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut!

--Qu'est-ce donc? demanda le marquis.

--Lisez....

Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:

«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de

Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des

Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de

Belen d'être complice de ce crime...»

--Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout

tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M.

de Bernaye....

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 49 / 65 题