Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour
pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie,
profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les
fibres les plus secrètes de son coeur.
Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné
au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est
que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de
Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne
lui appartenait pas à elle seule.
Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine
anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle,
les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant,
il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la
solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union,
la mémoire du mort.
Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie
de Favereye n'était pas sa fille.
Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la
fille de M. de Favereye.
Voici ce qui s'était passé:
Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée
d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la
masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait
remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait
enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.
Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la
disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle
avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois,
avait fait craindre pour sa raison.
Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat
de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour
se préoccuper de l'état de sa fille.
Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de
famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui,
parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les
courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug
clérical de la Restauration.
Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable
pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son
cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa
lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir.
Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle,
violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son
désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit
d'abandonner la lutte.
L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance
pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie
de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de
cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que
menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants.
Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant
réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une
haine implacable?
Ce fut alors qu'elle se souvint du testament--car c'était bien un
testament, hélas! que lui avait remis Jacques.
Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût
révolue, puis elle brisa le cachet.
Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de
vivre pour lui.
Et il ajoutait:
«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu
puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les
périls de la vie.
»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la
plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue
aussi mon enfant.
»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles
que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie
nos deux âmes....
»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul
en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière
t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer
de sa vie sa fidélité à ses convictions.
»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il
sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à
toutes les délicatesses. Il te comprendra.
»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui
que je n'aurai même pas embrassé.»
Tel était le testament de Jacques.
Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir.
Elle se rendit auprès de M. de Favereye.
Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature.
Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa
tête dans ses mains et pleura.
Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup
terrible.
--Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de
moi... Son enfant sera le mien.
Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant
l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras
l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à
l'infamie.
Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle
retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice
et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu.
Mais un nouveau danger la menaçait.
M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages
assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes
dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il
présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait
commis, réclamant la récompense due à son cynisme.
La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une
promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna
lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de
Mauvillers.
Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries
sollicitait la main de Marie.
Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant
était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il
était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à
la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus
puissante.
Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du
bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa
volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se
retirer dans un couvent.