M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.

Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les

tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu

vitreux.

Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni

plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un

contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire.

Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur

désigna deux siéges.

--A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave,

dois-je l'honneur de votre visite?

--Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et

cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos

hommages?

De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son

digne ami.

--Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et

suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque

motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche.

--Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est

fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque

vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité

un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a

conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner.

Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête.

Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.

La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes

affirmations de franchise de M. de Belen.

Elle se contenta de s'incliner, en disant:

--Je vous écoute, monsieur.

--Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous

être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de

vous, je n'en puis douter.

Silvereal sourit. La marquise se tut.

--Je possède un grand nom, madame. Les _de Belen_, dont le nom, entre

parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps

de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les

compagnons du Cid Campeador.

La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la

touchait que fort médiocrement.

--De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune

qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné,

de merveilleuse façon.

Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le

trésor des Kmers.

--Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces

détails....

--Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la

solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous

environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être

qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....

--D'accord....

--Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence,

j'ai jeté les yeux autour de moi....

Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir

le choc.

--Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût

rêver d'attacher à son sort....

--Et cette jeune fille?...

--Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M.

de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.

Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à

la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie

que le duc inspirait à la marquise.

Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:

--Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?

--Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous

égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle

de Favereye....

La marquise garda un instant le silence:

--Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps

au fait de vos intentions?

--En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le

duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.

--Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche?

--Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne

connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points

favorable....

--Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait

part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt

qu'elle prend à M. le duc de Belen....

Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne

pouvait échapper aux deux hommes.

De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise

habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire.

Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.

--Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous,

mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord

d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez

pas?

--Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle?

--Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous

suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de

Favereye....

La marquise se leva:

--A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins

catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos

aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute

ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le

regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle

Lucie de Favereye....

Un double cri lui répondit.

Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal.

L'audace de la marquise épouvanta le baron.

De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son

sang-froid.

--Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et

je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes

que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une

insulte....

Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal

contenue.

Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.

--J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est

assez!...

--Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme....

--D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....

--Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en

supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa

raison....

--Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je

vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul

besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils.

Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.

De Belen s'était levé à son tour:

--Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous

l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi

singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser.

--Et à qui donc, je vous prie?

--A M. le marquis de Favereye....

--En vérité... vous demanderez raison à un vieillard?

De Belen fit un pas vers la marquise:

--Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et

savez-vous ce que je lui dirai?

--Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas

que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous

contraindre à vous en souvenir.

--Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui,

j'irai à M. de Favereye.

Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées:

--Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut

la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et

l'infamie.

La marquise resta impassible.

--Je vous écoute, monsieur le duc.

--Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais

qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges

d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je

sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par

celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à

M. le marquis de Favereye.

Madame de Favereye était pâle comme une morte.

Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui

retentit:

--Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout.

Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.

Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt

que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.

Un valet entra.

--M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise.

--Il rentre à l'instant même.

--Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.

--Madame! cria de Belen. Cette provocation!...

--Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!...

Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à

Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont

flétri comme un voleur?...

--Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer.

Mais à ce moment, M. de Favereye parut.

Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant

qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était

bien en M. de Favereye.

De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les

cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de

noir, semblait la vivante incarnation de la justice.

Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.

Il ne s'inclina pas.

--Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à

vos ordres.

Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des

mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que

la terre voulût bien l'engloutir....

--Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu

ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.

Le marquis regarda le pseudo-duc:

--Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il

appartient de le chasser.

--Monsieur! cria de Belen.

--Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire

un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire?

--Cet homme a toutes les audaces.

--Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me

dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a

accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit

d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...

--Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah!

honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier

votre orgueil....

Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais,

solidement bâtis, étaient entrés au signal.

--Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.

--Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...

--Obéissez! dit M. de Favereye.

Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se

débattre, il était maîtrisé.

Silvereal s'était esquivé.

--Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant

moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la

marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents

de la force publique que je confierai le soin de vous châtier....

Écumant, livide, de Belen ne résistait plus.

--Lâchez-moi! dit-il aux laquais.

Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre.

De Belen enfonça son chapeau sur sa tête:

--Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez

ce qu'il en coûte de m'avoir outragé!

Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût.

Il sortit.

Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.

Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré

peu de hardiesse pour défendre son ami.

--Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger!

Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette,

suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur,

baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.

Le marquis et sa femme étaient restés seuls.

--Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....

--Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat.

Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont

la porte se referma sur eux....

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 44 / 65 题