Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des
louanges les plus hyperboliques.
Les jours furent des semaines et les semaines des mois.
Pas de manuscrit.
Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui
existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit
tressaillir....
Sous ce titre il y avait un nom....
Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut,
officier de la Légion d'honneur, etc.
Exupère trembla de tous ses membres.
C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles.
Il entra et marchanda le livre.
Cela coûtait quarante francs.
Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit,
emportant le livre comme s'il l'eût volé.
Il alla s'enfermer dans son grenier.
Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait!
il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine
n'avait même pas su corriger.
Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous
son bras et courut chez l'académicien.
Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout.
--C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère.
--Mon ami! commença le professeur.
--Voleur! hurla Exupère.
Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses
épaules....
Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur
le crâne du savantasse....
Situation que le langage moderne traduirait comme suit:
--Il était allé peut-être un peu loin....
Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni
moins. Ce crâne vide--gonflé de vanité--n'avait pas fait résistance. Il
s'était crevé comme un oeuf vide....
L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui.
Double sonorité qui avait appelé les laquais.
On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était
défendu avec une énergie de sauvage.
Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut
immédiatement arrêté.
Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire
était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour
l'échafaud et allait bon train.
Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le
crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux
sont encore bons.
Un praticien émérite--membre de l'Institut,--raccommoda lesdits
morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés
et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le
savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première
qualité.
Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute.
Le jour vint où il comparut devant les assises.
La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion.
Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme
une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à
gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits
d'outre-Rhin.
Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous
pour assister au jugement de l'assassin.
Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:
«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la
salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus
repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject
des accusés.
»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a
véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés
sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se
crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.»
Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre.
Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de
sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde,
semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la
première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances,
bon Dieu!
Si du moins il eût témoigné quelque repentir!
Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la
vérité....
Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant
l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux,
comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son
inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour....
Exupère se leva furieux et lui montrant le poing:
--Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il.
Scandale regrettable à tous les points de vue.
Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des
accusations aussi insensées.
Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non
plus le ministère public....
En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut
très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains.
--Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres
qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort
en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que
l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos
veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis!
rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....
--Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique,
je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par
cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang.
--Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me
verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me
confère....
--Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui
avez raison?
Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise
sur ses fauteuils professionnels.
La magistrature debout avait peine à se contenir.
Le réquisitoire fut foudroyant.
Il eut toutes les colères et tous les anathèmes.
Pas une formule ne manqua.
On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les
jurés de venger la société, la science, la France!...
--Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du
pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de
posséder l'homme _qui_, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de
ces sciences admirables _qui_ sont la clef de l'histoire merveilleuse de
l'humanité _dont_ les annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous
ceux _qui_ cherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir,
messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science,
d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans
l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors,
cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors
qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu....
--Éclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de
lui.
L'indignation ne connaissait plus de bornes.
Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé.
--Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère.
Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue.
Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office.
On plaida la folie.
--Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front
proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites,
et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous
reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez
devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la
science des aliénistes.
Et ainsi pendant sept quarts d'heure.
--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le
président à Exupère.
Celui-ci se leva plus calme.
--Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France
quelqu'un qui sache le sanscrit?
--Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette
question?
--Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits
dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au
hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la
signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu
qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à
peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le
président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés,
que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne
du livre qu'il a eu l'impudence de signer.
Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui
contrastait avec l'attitude générale de l'accusé.
Il y eut un moment de silence.
L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci:
--Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends
que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre...
_Bahamava pricoun Gazman a belidjar_!
--Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de
l'auvergnat.
Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon
et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement
innocent:
--Canaille! va! lui cria l'accusé.
--Les débats sont clos, prononça le président.
La délibération du jury fut courte.
La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de
circonstances atténuantes.
Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
--Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de
changé!
Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu.
Exupère était au bagne de Rochefort....
Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du
forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours.
Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme
dans un sépulcre.
Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du
bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son
admirable mémoire, ses travaux de linguistique.
Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les
fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre
les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense
érudition.
Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette
l'entraînait rapidement vers la tombe.
C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne
de Rochefort....
Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux
Loups de Paris.
De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment
unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité.
Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais
séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique
comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce.
L'honorable académicien, que sa première _flouerie_ (première avec
Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre
nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les
patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer
Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet:
«De plus fort en plus fort!»
Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait
reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée.
Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la
délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire.
Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse
avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver
qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère.
Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son
ex-confident.
Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été
pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de
clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il
consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant
à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il
pourrait recouvrer sa liberté.
Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur
généreux?
Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il
préférait manger les _gourganes_ toute sa vie, porter double chaîne,
tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les
mains et le cerveau à cette infamie.
Incorrigible! c'était le mot....
Il resta au bagne.
Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était
philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du
sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un
bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères
cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....
Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était
souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour
lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un
homme, un forçat, s'approcha de lui.
Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie.
Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère.
Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de
regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût
poussé un cri de surprise.
Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le
livre d'écrou.
Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu
apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de
lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.
C'était Biscarre.
Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de
prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader.
Et de fait, l'invention était des plus originales.
Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon
toute spéciale.
Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient,
à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils
apportaient aux rondes de surveillance.
Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter
continuellement, venait de l'extérieur.
Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel
à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation
légendaire des Collet et des Fanfan.
Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout
l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension
d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement
exceptionnelles.
Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques,
les ressorts de montre, les _bastringues_, grâce auxquels le forçat
pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques
et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable.
Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que
sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible
de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'_hadès_ des anciens.
Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule.
Or, voici ce qui s'était passé:
Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait
eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il
prétendait hériter.
Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était
déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il
cherchait à fuir.
Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la
flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc,
était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder.
A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait
quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique
rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il
paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il
aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse
laideur.
Cependant un soir--le soir même qui précédait les scènes qui vont
suivre--le misérable manqua à l'appel.
En vérité, c'était trop d'audace.
Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être
reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se
méprendre, c'était folie.
Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait
jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à
courir sus à la bête fauve.
Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement
affichés.
Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait
pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au
bercail.
C'était justement raisonné.
Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux
paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un
individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil
fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées.
On tenait l'évadé.
Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir.
Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il
suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que
le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de
toute tentative ultérieure.
Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des
ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son
signalement:
--En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans
un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil
suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue....
Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques
grognements inarticulés.
--Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.
--Bah! une cinquantaine de coups de bâton....
--Cela suffira.
L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.
--Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en....
--D'autant que voici l'heure du dîner....
--Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons.
On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il
suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une
masse inerte....
Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au
châtiment... à l'expiation....
L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture....
Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En
cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le
_cat-o'-nine-tails_, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles
de plomb.
L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
comme un coup de feu.
Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois.
Il faut dire que chaque coup du _cat-o'-nine-tails_ était compté pour
dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme
consacré, que le patient devait recevoir.
Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.
Il ne remua pas.
Deux! Il y eut du sang.
Même immobilité.
--Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait
attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour
le quatrième.
Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme....
Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair....
L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
les conditions du programme....
--Cinq!
C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli
d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.
--Vous permettez? demanda-t-il.
Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière
qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules....
Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la
douleur devait être atroce....
Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa
place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque
dont on l'avait dépouillé....
--C'est une mystification, dit un surveillant.
De fait, ils étaient tous consternés.
--Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.
--Soit....
La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en
deux coups du fouet de nouvelle invention....
--C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.
Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la
main:
--J'offre de frapper le patient!...
--Tu n'auras pas la force....
--Essayez.
--Soit.
Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse,
le _râble_ semblaient taillés en plein bronze....
Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute
faible de cet exécuteur de hasard.
--Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit....
Il n'acheva pas.
On entendit un cri, un râle.
L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.
Un seul coup du _cat-o'-nine-tails_ l'avait abattu.
Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa
poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.
--Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux
s'il réchappe de cette première alerte....
C'était fait.
Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.
C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère.
Nous l'avons dit, c'était Biscarre.
Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par
les fissures que la flamme semblait y avoir tracées.
L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin.
C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place.
C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui
avait porté le coup effrayant.
Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que
les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre
toute intervention indiscrète.
Exupère avait levé la tête et le regardait.
--C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre.
--A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.
Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous
les yeux d'Exupère.
Celui-ci poussa un cri.
--Qu'est-ce que cela? cria-t-il.
--Je vous le demande.
Déjà le forçat--l'ancien élève du curé Dosmadot--avait saisi le papier
et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.
C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés....
Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous,
croisement de lignes bizarres.
En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui
avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le
malheureux avait la nostalgie du travail.
Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle
richesse au monde ne pouvait payer.
Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures
indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour
tous.
Pour tous... excepté pour lui, Exupère.
--Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui
suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur
ce visage transfiguré.
--Si je comprends!
Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de
Biscarre.
--Tu peux me traduire cette inscription?
--Oui....
--Si tu le fais, tu seras libre.
--Libre!
Exupère baissa la tête et murmura:
--A quoi bon?
Biscarre se mordit les lèvres.
Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet
homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y
avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était
l'orgueil.
Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait
résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé
de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la
chair de sa chair, le sang de son sang.
Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau:
--Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée.
--Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui
avait dicté cette question.
--Ah! c'est lui!
Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer
rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une
fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps
poursuivi.
Exupère parlait:
--Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare
l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription
est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit:
Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet
imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!...
Biscarre lui prit la main.
--Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous
à ma parole?
--C'est selon.
--Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom
de M. Lemoine.
--Ne prononcez pas ce nom!
--Et je puis vous en donner la preuve.
--Ah!
--Cet homme est mort!
--Mort!
Exupère se dressa sur ses pieds.
--Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.
Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort
paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce
grand homme, de cette lumière....
Exupère releva la tête:
--Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais
libre....
--Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à
l'heure?
--Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme
vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son
cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé
le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et
je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je
refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me
donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je
lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!...
Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail!
Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.
--Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!
--Vous avez raison. Avez-vous un crayon?
--Voici.
Exupère se courba sur les caractères bizarres.
Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription
avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères
avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue
cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre....
Exupère resta quelque temps silencieux....
Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher:
--C'est une langue perdue! dit-il.
--La langue des Khmers, fit Biscarre.
--Oui!... taisez-vous!...
Biscarre, immobile, attendait avec anxiété.
Exupère écrivait.
--Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne
présente qu'un sens incomplet....
Puis il continua, se parlant à lui-même:
--Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au
moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici
cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor....
--Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je....
Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux.
Mais il remit le papier à Biscarre.
Voici ce qu'il avait tracé:
TROISIÈME ORIENT
YACKSA COLOSSE... NAGA
DOIGT DE PRÉA PUT...
DEUX LIS... DOIGT DU ROI...
OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERS
A ANGKOR WAT
--Le trésor! enfin! cria Biscarre.
Puis, s'adressant à Exupère:
--Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis
t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue
était jadis parlée?
--Oui, je le veux.
--Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.
--J'attendrai, fit Exupère.
Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement.
Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion.
C'était--paraît-il--l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui....
--Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.
Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée.
Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à
la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.
Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer
dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour
déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus
vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le
dépouiller.