--Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma
carte.
--Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire....
Ça fait bien un bon mois....
--D'où venez-vous?
--Du village de N..., à quatre-vingts lieues.
--Et vous faites le voyage à pied?
--C'est moi le cheval... je tire ma charrette....
M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui
offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand
sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre....
Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir.
En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre.
Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de
deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un
vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées.
Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.
C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas
encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.
Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte
commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La
victoire resta aux chats, les rats déguerpirent.
L'installation eut lieu.
Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère
installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du
vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de
parchemin.
Exupère compta son argent.
Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.
Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui.
Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces
trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la
portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son
futur protégé.
On devine le reste.
L'exploitation régulière commença.
Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M.
Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le _Sic vos non
vobis_... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne
avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.
Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit
Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs
trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les
gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des
lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges,
écrites avec les caractères les plus baroques....
M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages,
et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il
laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de
Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait
en disant:
--Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner
une phrase....
On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine
remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait
agréablement chatouiller son ouïe:
--Un puits de science!
Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère,
enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre
importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la
linguistique.
A vrai dire, il élevait un monument.
Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru,
ainsi qu'on va le voir....
M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il
interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux.
--Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère.
--J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère.
--Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.
Il tint sa promesse.
M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer,
disait-il, à quelques confrères....
--Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.
Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de
s'ennuyer.
Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.