Biscarre venait du bagne de Rochefort.
Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire
qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi
qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible.
Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons,
existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait
l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.
Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette
rubrique: M. Exupère.
Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce
n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les
biographes.
Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs
tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au
sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès?
Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente,
montre au passant des maisons presque blanches et des locaux
habitables....
Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons
penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant
à se donner un baiser.
Au-dessus du sixième, avons-nous dit.
Voici comme:
Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait
le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit
un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici
du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,--ce qui
n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En
somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée
avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient
cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil,
sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son
toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....
Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère....
On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....
Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter....
Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize
ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire:
--J'y suis, j'y reste, il y était resté.
C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre,
philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes
frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels,
leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses
conseils, qu'une seule chose... le repos.
On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens--dites
bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal
d'autrui--prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se
signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas
d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas
le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres.
L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses
dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition,
accueillit la délation et envoya chercher le brave homme.
Il se nommait le curé Desmadot.
On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement.
Il alla à l'évêché, obéissant avant tout.
On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la
pièce.
--Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!
--Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les
obligations que m'imposent les services du culte.
--Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous
êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du
chrétien, etc....
--Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu
de membres du clergé prient autant que moi....
--Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection.
--Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans
cesse....
Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.
--Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier?
Le vieillard--il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le
visage d'un ascète--se redressa autant qu'il le put faire:
--Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au
clergé, j'ai appris le grec....
--En vérité....
--L'hébreu....
--Vous dites!...
--Le sanscrit, le pali....
--Vous m'épouvantez....
--Le pracrit, l'hindoustani....
--Assez!...
--J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol.
L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut
que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe
encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...
--Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne
sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur...
mais priez... priez....
Il y eut un moment d'arrêt.
--A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous
savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque...
Vous vous rappelez le deuxième chapitre.
Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du
chapitre indiqué....
--C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh
bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de
l'idée-mère.
--J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur.
--C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à
personne!
Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler
un sourire.
Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du
village.
Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa
soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât.
Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.
Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la
philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose
d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille.
Il s'arrêta brusquement et tendit le cou.
Le même bruit se renouvela.
En même temps, la pluie redoublait.
Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque
chose d'humain....
Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un
fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol
détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme
grouillante... Doucement il saisit l'objet.
Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un
enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits
membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y
enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par
le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que
la pluie perçait, il revint au presbytère.
Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le
curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des
orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit
bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès
du foyer devant lequel le bon curé le berçait.
Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se
refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose
de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.
Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux
rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une
grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en
deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles
se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne
révélaient pas une origine des plus aristocratiques.
Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui
avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait
qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de
fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable.
Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte
qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor
perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint.
Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que
l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et
voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant
cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas
d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait
plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu
lui-même.
Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre,
il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont
saint Jérôme dit le plus grand bien.
Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne
grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les
années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une
régulière compression.
Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans,
Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des
points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait
commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à
instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain
Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un
qui ne lui eût livré son secret.
Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui,
l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait
d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le _et cætera_
était formidable.
A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui
semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son
clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur
où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans
laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui
s'appelaient des lettres d'alphabet.
A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé
l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir
bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre
y avaient passé.
Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait.
Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire
chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se
cassa la jambe.
On le rapporta à la maison. Un _rebouteux_ le tourmenta, le tortionna si
bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant
pris toutes ses précautions.
Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui
léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids
seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son
travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son
nom.
Et avec cela?
Cent sept francs et de bons conseils.
Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à
bras.
Son dernier mot avait été:
--Va à Paris!
Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans
ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique:
--Ah! si j'étais à Paris!
Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût
entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel
qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait
absolument où était Paris....
Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle
d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une
distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale.
Il ne songea même pas à s'étonner....
Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se
mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix
francs.
On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet
amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins
des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les
bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de
l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu
furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment
Exupère de l'accompagner au ministère.
L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait
même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi
Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il
répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop
méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et
d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie
incompatible avec les sains principes de la glossologie et de
l'idiomographie.
Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement
pour cause de sécurité publique.
Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera
pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de
l'Institut, professeur à l'École des langues orientales et titulaire de
plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres.
Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps),
nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.
Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui
possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui
comme la plus poreuse de toutes les éponges.
Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui
semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses
soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre
eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des
protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous
les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe.
C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de
pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie
comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire,
chaque demi-douzaine... de distinctions....
Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait
l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta...
_ecce homo_! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps....
Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui
arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui
donnait une légère teinture de la science des autres.
Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser
quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil,
comme pour dire:
--Vous allez voir quel homme je suis!...
Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère
fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que
c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en
face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute
qu'il ne fût subitement aveuglé.
Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....
L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il
voulait faire passer pour des citations des Védas....
Exupère eut un éblouissement.
Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard
souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le
railler?
Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le
médecin de Molière qui dit:
--Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...
Et débite le latin macaronique le plus fou.
Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de
la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette
exclamation:
--Quel homme! bonté divine! quel homme!