CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ

Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la

route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que

l'arme de mort s'appuyait sur son front?

C'est ce que nous allons rapidement expliquer:

Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de

Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses

mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être

le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont

Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.

Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle

de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et

l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des

malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.

Mais les gredins sont ainsi faits.

Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense

les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors

qu'il s'agissait d'autrui.

De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il

avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:

--En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait

l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est

exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu

pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....

Il s'arrêta.

--Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de

plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel

rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas

deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce!

J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous

moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que

cela... Il faudra que je sache tout!...

A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:

--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.

--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître

Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile

renseignement....

Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental

où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.

Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le

souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait

l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.

De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute

indiscrétion.

Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière

entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille

francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que

l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire

pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise

en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et

sa main.

Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de

connaître.

La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé

depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange

et plus grave.

Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit

d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été

renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.

Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de

lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide

duchesse, un congé non dissimulé.

Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le

consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point

doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces

offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.

C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir

reconquis sa liberté.

On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne

contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.

Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la

baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les

soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu

total du flacon.

On devine ce qui s'était passé.

Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était

présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout

prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la

nouvelle d'une épouvantable catastrophe.

Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il

avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été

meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et,

finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre

dans l'appartement de la baronne.

Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de

banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus

vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus

calme.

C'était à en perdre la tête.

Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la

fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.

Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec

un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux,

charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la

recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait

deviner un rival.

Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?

Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il

n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle

qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il

prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir,

lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui

pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.

Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron

se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses

dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que

le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois

un tout autre moyen.

--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en

s'avançant vers lui les mains tendues en avant.

--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses

propres pensées.

Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était

admirablement composé:

--Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux....

Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?

--Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en

découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf

détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.

--Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!

--En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond

intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?

--Peut-être!

--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la

capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes

riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux

d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.

De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses

desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer

que le mot--coeur--pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement

régulier dans la poitrine du duc.

Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant

par Silvereal.

--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc

obtenu de la baronne....

--Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne.

Cependant....

Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait

l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.

--Parlez donc! s'écria de Belen.

--Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition

qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un

plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends

me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent

malheur....

--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...

--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière

entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés,

que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et

le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout,

vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était

un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....

--Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.

--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre

l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de

Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie

d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer

davantage....

De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.

--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon

hôtel?

--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous

répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses,

vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.

Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour

admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.

--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous

déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que

vous pouvez m'être utile.

Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal

n'était pas homme à se fâcher pour si peu.

--Tout à votre disposition, dit-il.

--Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?

Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter

peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.

On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse

et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux

Blasias étaient une seule et même incarnation....

Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il

eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.

--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant

au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre

cette physionomie en mémoire.

--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la

longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des

renseignements sur cet homme?

--Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je

le connaissais très-peu... il est mort!...

--Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?

Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien

que Blasias était mort.

Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du

banquier de la rue Louis-le-Grand.

--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces

banquiers de mauvais aloi.

--Mancal était un faux banquier.

--Hein?

--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui

exploitent les honnêtes gens.

--Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.

--Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.

--Quels secrets?

--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux

assassins!...

Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la

manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses

dents claquaient.

--Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec

calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au

but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se

dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.

Silvereal l'interrompit.

--Mais je vous dis qu'il est mort!

--Qui? Mancal... Folie!...

--Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....

--Quel Blasias?...

--Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de

Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....

--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est

abîmée dans l'incendie....

--C'était Mancal.

--Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.

Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en

tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.

Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée,

car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.

Il sonna vivement.

--Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.

--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.

--Qu'a-t-il dit?

--Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à

monsieur le duc.

--Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...

--Aucun.

--C'est bien, allez!...

--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de

la curiosité.

--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions

quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à

l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté

garant, à ce Jacques de Cherlux.

--Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!

De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.

On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter,

la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et

encore inexécutée.

--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!

--Que voulez-vous dire?

--Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la

duchesse de Torrès....

De Belen tressaillit à son tour.

Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était

cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois,

muni d'une lettre du Ténia.

--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête

de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma

protection.

--Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en

vous comme en mon meilleur ami.

--Eh bien?

--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a

fermé sa porte!

Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen

ne put réprimer un éclat de rire.

--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion

ridicule....

--Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.

--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait?

de notre vie, peut-être!

--Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune,

existence, je ne tiens plus à rien!

--Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces

airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable!

et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.

--Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il

était dans ses pensées désespérées.

--C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette

lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires,

n'est-il pas vrai?

--Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.

--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce

léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes

mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....

--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.

De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:

--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que

vous, qui êtes presque un vieillard....

Silvereal protesta d'un geste.

--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir

qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt

ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...

--Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux

vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait

être votre fille?...

De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il

reprit avec sang-froid:

--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure

enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux,

corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la

duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...

--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blêmissait.

--Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de

drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et

nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il

vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation

respective.

De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute;

puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration

brutale d'un marteau qui tombe:

--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs;

vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles

de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez

perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu

en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais

utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!

--Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de

l'argumentation.

--De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un

gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus

grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi

vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au

Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille

femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.

--Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les

deux mains.

--Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous

revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques

milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à

votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point

caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il

vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....

--J'en avais le pouvoir....

--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit

sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous

aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine

dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être

votre beau-père,--vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit:

Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_...

Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde,

du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction,

et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors

même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de

toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et

fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a

épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...

--Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous

évoquez ces souvenirs... exagérés....

--Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le

parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est

utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps

la mémoire. De plus, je reviens par un détour--un peu long, mais

nécessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous

prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir

pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la

duchesse de Torrès.

Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois

quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main

sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un

coeur:

--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté

toute personnalité à l'adresse de la duchesse.

De Belen éclata de rire.

--Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je

vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez,

très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de

Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué

pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile

de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre

médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui,

roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer

d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et

j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines

gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses

titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que

j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de

Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et

dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre.

Est-ce votre avis?

Silvereal se contenta d'incliner la tête.

--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime

le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des

effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient

admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage

d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt;

mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de

cette fille, et cela sera.

--Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.

--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse

devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se

retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.

--La mienne!

--Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme,

vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants...

Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous

appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux

Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour

devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la

société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera

d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui,

en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez

franc et répondez.

Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un

ton pleurard et grotesque:

--Je l'aime!...

--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses

graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un

misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me

dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous

rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le

Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et

belle!... Vous tombez en enfance!...

--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait

avoir été trompée par ce Mancal....

De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les

épaules, plongea ses yeux dans les siens:

--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu...

Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à

la porte au premier jour.

--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.

--Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une:

ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et

dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au

contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la

définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce

qu'il convient de savoir, et sur l'heure....

--Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a

trompé!...

--Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous

connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est

infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire

demander madame de Torrès....

--Vous! elle ne viendra pas!

--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent

inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous

fais un pari....

--Vous plaisantez toujours!

--Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que

la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais

un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps

que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir

chez moi... là-bas....

--Elle refusera de s'y rendre....

--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle

serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait

compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle

peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que

lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se

confesse....

Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec

une désinvolture insolente qui le navrait.

--J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel

monde vous appartenez tous deux....

--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon

cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les

ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant,

n'avez vous pas intérêt à le savoir?...

Il avait touché le point sensible.

--Agissez comme vous l'entendez.

--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument

passé.

De Belen s'assit devant un petit bureau.

--Écoutez, dit-il, j'écris.

Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute

voix:

«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser

comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez

eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de

la pire espèce.

»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement

réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien

tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner

les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander

en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.

»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira,

sans que vous soyez vue.

»Votre dévoué ami,

»Duc de Belen.»

--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette

rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments

intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la

petite porte du parc....

Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le

papier satiné:

--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.

Il sonna.

--Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.

--Vous sortez? demanda Silvereal.

--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?

--Vous allez à Courbevoie?

--Attendre la charmante duchesse de Torrès.

--Que prétendez-vous donc?

Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.

--J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles

relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel

titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie

autant et plus que vous....

--Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement

Silvereal.

A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.

De Belen regarda Silvereal en riant:

--Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau;

si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez

la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce

qu'elle conserve tout son sang-froid!...

Silvereal eut presque une velléité de révolte:

--Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....

De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et

lui saisissant le poignet:

--Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse

est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien

elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et

alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est,

cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que

je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se

dresse devant moi!...

De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide,

plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait

parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à

ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une

physionomie des plus rassurantes.

Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il

s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait

livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.

Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère

torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se

tut, frissonnant malgré lui.

--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité

sur tout cet imbroglio.

Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se

décida à sortir à son tour en murmurant:

--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....

Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux

Blasias.

Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye?

Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de

Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.

Elle était seule, rêveuse.

Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime

commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une

transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.

Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient

oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle

égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait

plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.

Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal

l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la

disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le

crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet

homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même,

bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le

cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui

l'entraînait....

Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle,

comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la

saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses

mains, pour écarter la vision sinistre....

Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques

de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres

sombres....

Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant

d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et

de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle

avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle

point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.

Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce,

quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux

lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial

n'avait pas oublié:

--Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!

Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la

dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:

--Je me tuerai!

Elle souriait encore, d'un air de défi.

Ç'avait été une scène atroce.

Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle

comme un cadavre.

--Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer...

que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais

vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des

autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le

poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de

l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange

sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été

lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls,

raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis

cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le

bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour

viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous

vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous

parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez

maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous

enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre

vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...

Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:

--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...

Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir

Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un

flot de sang inondait sa robe....

Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit,

elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:

--Faites transporter sir Lionel chez lui!

Et elle était rentrée dans son boudoir....

Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette

voix murmurait encore sa malédiction terrible....

--Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son

admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe

le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir

m'appartient.

Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil

la lettre du duc de Belen.

Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait

plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut

l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le

laquais tout à l'heure.

Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était

un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne

lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à

la duchesse:

--Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!

Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de

l'habileté raisonnée.

D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.

Pourquoi lui écrivait-il?

Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!

Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes

tracées et poussa un cri terrible.

C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait

Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait

chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre

le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle,

Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!

--Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur

de Belen!

Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture

l'entraînait sur la route de Courbevoie.

La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une

sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se

prolongeait jusqu'à la Seine.

La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était

réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout

encombrée d'arbustes exotiques.

Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui

ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir?

Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle

n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse

il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit

de la voiture qu'il attendait.

--Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une

voix.

De Belen se retourna surpris.

C'était un valet qui avait parlé.

--C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.

Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et

ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen

réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi

chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.

Ceci avait un vague parfum de défi.

Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était

debout, le visage couvert d'un voile.

Il s'approcha et la salua.

Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur

livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.

--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de

venir ici.

Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.

--Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis

venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai

d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.

Sans répondre immédiatement, il la regarda.

Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.

D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.

--Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes

irritée contre moi....

Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait,

comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce

qu'il se découvre.

Il dut parler:

--En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui

peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est

dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître

de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été

vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous

avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en

réalité, que le complice d'un bandit.

Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main

finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention

soutenue.

Ce sang-froid commençait à irriter le duc:

--Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action

d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de

Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité,

madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous

ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que

j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé

jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous

demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici

vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles

conciliantes que je vous ai adressées....

--Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude

dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous

plaira m'adresser....

--Un interrogatoire?... non, certes.

--Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un

sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant.

De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles,

et, tout entier à ses pensées, il continua:

--Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi,

vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez

inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté

pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de

nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez

bonne pour me répondre franchement.

Elle inclina la tête en signe d'assentiment.

--Vous connaissez Mancal depuis longtemps?

--Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis

dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou

plutôt de vos associés, le banquier Colombet.

--Il était votre agent d'affaires?

--Vous l'avez dit.

--Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais

proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée

contre moi, contre mon crédit?

Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia.

--Non, fit-elle.

--C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain--et j'ai

pour en être convaincu les raisons les plus graves--il est certain,

dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi.

--Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou

de nier l'exactitude.

--Vous me le jurez!

--Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne

sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en

appelle à vous, monsieur le duc de Belen!

Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé.

--Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond!

--Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son

tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi

la lui aurais-je refusée?

--Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un

bandit!

--Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous

a-t-il pas fait connaître son histoire?

--Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté!

--N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses

droits?

--Ces pièces peuvent être fausses....

--Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des

faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature

humaine.

De Belen frappa du pied avec colère:

--Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé.

La duchesse le regarda avec surprise.

--A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?

--Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement.

Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore.

--Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?

--Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse

d'un criminel.

--Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?

--Qui vous donne le droit de le défendre?

Il y eut un silence. Les armes étaient engagées.

De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la

duchesse:

--Lisez, lui dit-il.

Elle obéit.

On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement

calculé.

«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je

pars pour quelques jours. _Nos affaires_ exigent cette disparition

momentanée... _Empaumez_ bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien

fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le

viderons...»

Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se

rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui

proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance.

«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme

vous aime et que vous le haïssiez comme moi.»

Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée

tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait

quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que

le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le

compromettre, de le perdre.

Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son

cerveau.

Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage

menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!...

Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu

mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus

maîtresse....

Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses

veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui

jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et

elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard

sous ses longs cils baissés:

--Qu'avez-vous fait?

--Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas

l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai

craché son infamie à la face... et je l'ai chassé....

--Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse.

--Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier,

qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce

Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe!

S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une

dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous

aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal...

si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous

briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès....

Elle fit un pas vers lui:

--Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous

avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour...

Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je

devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais

je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M.

Jacques de Cherlux....

--Vous l'aimez?

--Oui.

--Vous! Ah! la chose est follement plaisante!

Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux.

--Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants

meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera

faite....

La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles,

il sentit une force surhumaine.

--Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de

perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de

Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous

punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans

l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du

vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret....

De Belen bondit dans un accès de rage folle.

--Misérable! fit-il.

Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie.

Il saisit un poignard et courut à la duchesse.

Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et

avait crié:

--Faites avancer ma voiture!

Les valets s'étaient approchés.

De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis.

--Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....

Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit,

errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment

sinistre lui serra le coeur.

On sait le reste. Elle était arrivée à temps....

Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait!

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 18 / 65 题