DEUX IVRESSES

Le jeune homme avait poussé un cri de surprise et l'arme de mort s'était

échappée de ses mains....

Et la duchesse de Torrès, car c'était elle, le serrait dans ses bras, en

ajoutant:

--Je ne veux pas que tu meures!...

Cette voix résonnait à son oreille comme un chant d'espérance et

d'amour,--il lui semblait qu'il était le jouet d'une illusion.

Mais non! c'était bien elle, plus belle que jamais elle n'était apparue

au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.

Elle était là, la tête rejetée en arrière, les yeux pleins de larmes.

Son teint ordinairement pâle et mat s'était coloré et le sang courait,

rapide, sous cette peau fine et veloutée comme celle d'une jeune fille.

Et plongeant son regard dans ces yeux voilés par l'émotion, sentant

contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations

serpentines, Jacques chancela....

--Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi êtes-vous venue?... Vous me

rendez lâche!...

Mais sans répondre, la duchesse l'avait saisi par la main et

l'entraînait vers la route. Il ne résistait pas. Il n'avait plus de

volonté: toute son énergie désespérée s'était brisée. Il était plus

faible qu'un enfant!...

Un instant après, sans savoir comment il y était venu, il se trouvait

dans la voiture de cette femme, auprès d'elle, et les chevaux

l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....

--Lâche! répétait-il. Je n'ai même pas su mourir!...

--Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lèvres,

tu as la fièvre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je

pas là maintenant?

Il releva la tête et la regarda.

En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette

créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine,

à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme

qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine,

cette femme l'avait arraché à la mort!

Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:

--Je t'aime!

Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement

terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son

cerveau! Sa raison lui échappait!

Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les

siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses

effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être

surnaturel prenait possession de lui-même.

Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon

vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le

sommeil....

La voiture s'arrêta.

Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme

elle eût fait d'un enfant.

Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance....

Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc

de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques

passaient devant lui, le mendiant releva la tête.

C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui

tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés.

Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on

l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal.

Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.

Il s'arrêta brusquement.

--Viens, lui dit le Ténia.

Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre

pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa

main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus

encourageant... Il entra.

Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la

première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se

laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.

Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit,

par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à

l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que

l'une d'elles lui criait:

--Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...

Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui

hurlait:

--Au loup! Bandit! Assassin!...

Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait

fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être.

La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue.

Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle

portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et

argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables

et que serrait à la taille une cordelière d'argent.

Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules

lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent

dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses

tresses splendides.

Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches,

largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés,

jusqu'à la naissance du coude.

Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux....

Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur

lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant

devant lui, elle dit tout bas:

--Dis, me trouves-tu belle ainsi?...

--Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve....

Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé

sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait.

--N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux

pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour

moi, pour moi seule!

Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence,

elle posa ses lèvres sur les siennes....

--Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.

Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.

--Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie.

Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa

glisser à ses pieds.

--Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu

me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles

tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si

on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton

bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à

l'autre un univers et un paradis?...

Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour

violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la

regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....

Il voulut encore l'enlacer de ses bras.

--Chut! fit-elle doucement et en souriant.

Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée,

elle sonna.

Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon

de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de

Jacques:

--Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et

pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste

souper....

Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie,

jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa

ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable:

--Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!...

Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude

et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté,

le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des

courtisanes antiques....

Et comme elle se faisait complaisante!

Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il

fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui

brisent les résistances les plus endurcies.

Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins

capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de

résurrection.

Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie.

Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui

semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses

nerfs, douloureusement crispés, se détendaient.

Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau.

La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait

avoué qu'elle l'aimait.

Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle

accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait

supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte

de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!...

Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la

table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats.

Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant:

--J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...

--Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un

misérable!...

Elle lui prit la main et répondit:

--Je sais tout... et je vous aime!

--C'est impossible! il ne vous a pas dit....

Elle l'interrompit d'un geste:

--J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui

s'est passée ce matin....

--Et vous ne me chassez pas!

Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les

deux mains et l'embrassa au front.

C'était, en vérité, une scène singulière.

Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans

de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les

pointes semblaient chargées d'étincelles.

Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui

embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les

sens....

Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle

voluptueux....

Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un

mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière.

Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui

rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.

Ce fut un éblouissement.

Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait

contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à

laquelle point de réponse n'avait été faite.

De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de

volupté qui l'étourdissaient....

Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé

éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé

dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.

--Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.

--Ton nom! dit-il.

--Je m'appelle l'oubli!

Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et

ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en

échangeant des mots d'amour.

L'une disait:

--Jacques! mon Jacques!

Et l'autre répétait:

--Je t'aime!

V

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 17 / 65 题