CHAPITRE XLIX.

Siége de Lavaur.

Or était ce château très-noble et très-vaste situé sur l'Agout[102], à

cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce traître Amaury qui avait été

seigneur de Mont-Réal, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de la

croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y étaient retirés et

fortifiés contre nous; plus, la dame du château, nommé Guiraude, femme

veuve, soeur dudit Amaury, et des pires hérétiques.

[Note 102: Rivière qui descend des montagnes près de Castres, et se

jette dans le Tarn à une lieue de Rabastens.]

À leur arrivée devant la place, les nôtres n'en formèrent le siége que

d'un côté, car l'armée ne suffisait pas pour l'enfermer toute entière;

et peu de jours après, ayant dressé des machines, ils commencèrent,

suivant l'usage, à battre le château, comme les ennemis à le défendre du

mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils étaient en grand nombre et

parfaitement armés, si bien qu'il y avait quasi plus d'assiégés que

d'assiégeans. N'oublions pas de dire qu'aux premières approches de nos

gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils

emmenèrent et occirent aussitôt.

Bien que les nôtres n'eussent menacé la place que par un seul endroit,

ils s'étaient cependant divisés en deux corps, et tellement disposés

qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de

l'autre. Mais bientôt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir,

l'évêque de Lisieux et l'évêque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble

moult autres pélerins; et pour lors on serra le château de toutes parts

au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit à

traverser la rivière.

Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gênait autant qu'il était en

son pouvoir l'Église de Dieu et le comte, non pourtant à découvert, car

les vivres pour notre armée arrivaient encore de Toulouse, et Raimond

lui-même vint au camp lorsque les choses en étaient à ce point. Là

fut-il admonesté par le comte d'Auxerre et Robert de Courtenai,

lesquels étaient ses cousins germains, pour que, revenant de coeur à

l'Église, il obéît à ses commandemens; mais ils n'en purent rien tirer,

et il se départit du comte de Montfort avec grande rancune et

indignation, suivi de ceux de Toulouse qui étaient au siége de Lavaur.

Davantage il défendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp devant

Lavaur.

C'est ici qu'il nous faut narrer un crime exécrable des comtes de

Toulouse et de Foix: trahison inouïe!

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 56 / 144 题