Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la
sainte milice, laquelle les soldats de l'armée catholique
portaient cousue sur la poitrine.
Après toutes ces choses, le très-rusé comte de Toulouse, tremblant
devant la face des Croisés qui, pour chasser les hérétiques et leurs
fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne,
requit du légat qu'on lui donnât la croix, afin par-là d'empêcher que
ses terres ne fussent infestées par les nôtres. Le légat lui octroya sa
demande, et donna la croix au comte et à deux de ses chevaliers
seulement. Ô menteur et très-perfide Croisé! j'entends parler du comte
de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix,
mais pour pouvoir quelque temps céler sa perversité, et la cacher aux
yeux.
Ces choses faites, le légat et maître Théodise retournèrent vers Lyon à
la rencontre des Croisés qui devaient marcher promptement contre les
hérétiques Provençaux; car par toute la Provence avait-on publié
l'indulgence que le seigneur pape accordait à ceux qui partiraient
contre les susdits hérétiques; si bien que beaucoup de nobles et
d'ignobles avaient armé leur poitrine du signe de la croix contre les
ennemis de la croix. Tant de milliers de fidèles s'étant donc croisés en
France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus
tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armées, faisant
marcher sa milice, perdît ces très-cruels homicides; lui qui d'abord,
avec sa bonté accoutumée et une bénignité extraordinaire, compatissant à
ses ennemis, c'est-à-dire, aux hérétiques et à leurs fauteurs, leur
avait envoyé à plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux,
obstinés dans leur impiété, persévérant dans leur corruption, les
avaient accablés d'outrages ou même égorgés.