--Un homme, disait-elle, a peine à croire qu’il est aimé d’amour par une
femme, par une «poule». Je peux jurer d’avoir aimé, lorsque je me
croyais moi-même décidément à l’abri, devenue dure comme une pierre.
Il était courtois, prévenant, brun aux yeux gris, avec une manière de
parler dont on était d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que ce
sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand mal. Il me plaisait bien,
tu penses. C’est le commencement de tout. Mais on peut prendre un homme
qui plaît, le reprendre,--et bonsoir! Ce sont ses paroles, je t’assure,
qui m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il m’aimait. Tandis qu’il
m’a seulement désirée, peut-être. Ses paroles, et son air intimidant.
Est-ce que tu te souviens des boulevards au commencement de la guerre?
Est-ce que tu les retrouves? J’étais idiote d’y être allée, mais j’en
avais vraiment besoin.
Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint, ses idées bizarres. Il m’a
dit, et je voyais bien qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà
rencontrée, six mois auparavant, mais qu’il avait eu _peur de moi_. Nous
avons parlé en marchant. La rue Laffitte, ce jour-là! Le désert. Je
l’examinais, dans son uniforme vieux comme les rues. Sa timidité
m’amusait parce qu’elle l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je
me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter que je n’étais pas
libre ce soir-là, que je n’étais pas libre comme je voulais, et que,
d’ailleurs, je ne le connaissais pas.
Il m’a répondu que j’avais tort de compter sur le temps. Un homme et une
femme qui se rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent: ils ne
savent pas s’ils se reverront... Je ne saurais plus répéter exactement.
J’ai compris que je ne m’étais pas moquée de lui. C’était moi qui
préférais retarder, attendre.
Et comme j’étais contente! La belle promenade que nous avons eue! Il ne
disait pas qu’il m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en argot.
Il inventait une foule d’autres mots: que j’étais belle à rendre fou,
qu’un homme perdait tout espoir de se présenter d’égal à égale... Tu
remarques: j’ai dû commencer à l’aimer tout de suite. Au lieu de lui
rire au nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait comment
j’étais faite. Une seule erreur, qui n’était pas désobligeante. Les gros
seins que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité aussi étonnants.
Ceux qu’il décrivait étaient mes seins de jeune fille. Je regrettais de
n’avoir plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais. Pour finir, je
l’ai renvoyé en faisant la dame, et suis rentrée... Sans dîner, oui.
Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé de m’empoisonner quand il
m’a quittée. Lui n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que j’avais
dit la vérité quand il m’a vue six semaines après, maigre comme une
chatte de gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux regardée. Il
comprenait combien je l’avais aimé d’amour, et ses paroles étaient
encore gentilles, mais... que veux-tu?... il me les enlevait au fur et à
mesure. J’ai voulu encore l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se
résister... Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le bois depuis
Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait. J’avais mon dos trempé. Je me
disais à chaque pas: «Crève! Crève!»
Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit jours qui ont précédé notre
premier rendez-vous, je les ai passés à m’exalter comme une petite
fille. J’avais aimé une fois. Je savais comment on aime, et qu’il est
rare que le bonheur en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en
apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les cafés ne me voyaient plus
qu’en tapeuse. On supposa que j’étais malade et que j’étais bonne fille,
mais tout ce qu’on pouvait imaginer m’était indifférent. Et ces
romans-feuilletons! Je ne voulais pas de lui dans ma chambre. Je
calculais qu’il devait me trouver en bas, à l’heure dite, que je lui
demanderais de m’emmener n’importe où.
Ne te moque pas de moi. Tu sais comme j’étais belle il y a cinq ans.
J’éclatais dans ma peau et j’étais encore gosse, j’étais toute fraîche.
Il prétendait que j’étais belle jusqu’au scandale... Excuse-moi, je
retrouve ses propres paroles... Et je me rappelle que celle-là m’a
saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer nulle part: tout le
monde se retournait. Les hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec une
mine offensée. J’en avais honte. J’étais donc si insolente, si
dégoûtante! Lui prétendait que je donnais l’idée de l’amour
irrésistible. Tu as la preuve de tout ce qu’il savait dire.
Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte. Il avait une voiture fermée.
J’y suis entrée. J’avais sur moi une grande cape dont il était intrigué.
Mais je faisais _chut!_ et lui retenais ses mains. Il me regardait avec
attention, et moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je lui caressais
sa tête.
Tu vas le savoir: dans ma cape, j’étais toute nue. Toujours le
roman-feuilleton. Il a blêmi. Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait
pour me voir debout, et je me tenais bien droite, orgueilleuse,
intimidée, oublient tout, fière de moi-même, heureuse en lui. J’ai cru
qu’il s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé, annihilé.
Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données en trois mois l’ont
ensuite rassasié. Jamais je n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier
jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il se dépitait. Moi,
j’étais tranquille, sûre de lui, de l’avenir. Et comme j’étais
exactement de même, le cœur en déroute et les sens froids, j’étais
contente. Je savourais la victoire de mon corps sur ses nerfs, et la
douceur de le tenir contre moi, humilié, murmurant. Et vexé, mon cher
amour, vexé!... Vous êtes toutes à dire que je suis une originale. Si je
n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me privais de tant de
bonheur!
Il n’y a pas de folie que je n’aie commise. J’ai vendu mes robes, mes
deux bagues. Pauvre comme il était--mais _chic_, tu sais,--je m’entêtais
à refuser ses cadeaux. Je continuais à taper les gens. J’écrivais les
lettres de deux ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais
leurs charités. Je lui ai dit mon vrai nom, que personne ne connaît. Une
nuit qu’il dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il m’a attrapée
debout et fouillant dans son portefeuille. Pour m’emparer du petit
portrait collé sur sa carte d’identité, je courais le risque d’être
prise pour une voleuse ou pour une espionne. J’ai cru perdre, non pas sa
personne, sur laquelle je ne comptais déjà plus beaucoup, mais jusqu’au
souvenir qu’il pouvait garder de moi. Instantanément, la mort dans
l’âme. J’ai ouvert la bouche... Quand il a vu que le portefeuille était
là, intact sur le lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié
détachée... Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais heureuse!
Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui ai répété que je
l’aimais, à le fatiguer, à le rendre insupportable. Mais il faut que je
sois juste. Il n’a jamais pris certaines manières arrogantes. Il a
toujours été gentil. A certains moments, il me suivait des yeux avec
passion, pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois tranquille: je pensais
aussi à le combler. Ne crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi,
et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de moi une seconde fois?
Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma dernière folie. J’étais
dans l’auto de Robert. Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à
cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours, il me revient de
temps en temps: il n’est plus jamais question de communauté. Je
conduisais. Nous suivions les quais de la Seine, nous passions devant
Puteaux. Je ne pensais pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule
des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je n’ai pas pensé que
j’aurais la chance de le voir. Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui,
son visage calme. La voiture passait. Je me suis retournée. La voiture
filait. J’ai tout lâché. J’ai sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté,
dans la capote, pour le voir plus longtemps. Il était devenu tout pâle.
Il m’avait donc aimée?--«Si nous avions marché plus vite, ma chère,
c’était un coup à nous tuer.»--Je n’ai pas répondu. J’avais la bouche
dans mon mouchoir.
* * * * *
Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est pas ce que tu crois. Ne crains
pas, grande folle. Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir deux
manhatans.