baie de Baffin, un magnifique bras de mer profondément encaissé, dont
la largeur n'était pas inférieure à cinquante milles, s'offrit aux
regards anxieux des explorateurs. Les deux bâtiments y pénétrèrent le
29 août, mais ils ne s'étaient pas enfoncés de trente milles, que
Ross donna l'ordre de virer de bord, sous le prétexte qu'il avait
distinctement vu une chaîne de hautes montagnes, auxquelles il donna
le nom de monts Croker, en barrer l'extrémité. Cette opinion ne fut
pas partagée par ses officiers, qui n'avaient pas aperçu la moindre
colline, par cette excellente raison que le bras dans lequel on venait
d'entrer n'était autre que le détroit de Lancastre, ainsi nommé par
Baffin, et qui communique avec la mer dans la direction de l'ouest.
Il en fut à peu près de même de toutes les indentations de cette côte
si profondément découpée, et, le plus souvent, on s'en tenait à une
telle distance qu'il était impossible d'apercevoir le moindre détail.
C'est ainsi que, étant arrivée, le 1er octobre, devant l'entrée de
Cumberland, l'expédition ne chercha pas à reconnaître ce point si
important, et Ross rentra en Angleterre, tournant le dos à la gloire
qui l'attendait.
Accusé de légèreté et de négligence, Ross répondait avec un aplomb
superbe: «J'ose me flatter d'avoir, dans tout ce qui est important,
rempli l'objet de mon voyage, puisque j'ai prouvé l'existence d'une
baie qui s'étend depuis Discö jusqu'au détroit de Cumberland, et
terminé pour jamais la question relative à un passage au nord-ouest,
dans cette direction.»
Il était difficile de se tromper plus complètement.
Cependant l'insuccès de cette tentative fut loin de décourager les
chercheurs. Les uns y trouvèrent la confirmation éclatante des
découvertes du vieux Baffin, les autres voulurent voir dans ces
innombrables entrées, où la mer était si profonde et le courant si
fort, autre chose que des baies. Pour eux, c'étaient des détroits, et
tout espoir de découvrir le passage n'était pas perdu.
L'Amirauté, frappée de ces raisons, arma aussitôt deux petits
bâtiments, la bombarde l'_Hécla_ et le brigantin le _Griper_. Le 5 mai
1819, ils sortirent de la Tamise sous le commandement du lieutenant
William Parry, qui ne s'était pas trouvé du même avis que son chef
touchant l'existence du passage du nord-ouest. Les bâtiments, sans
incident de navigation extraordinaire, pénétrèrent jusqu'au détroit de
sir James Lancastre; puis, après avoir été emprisonnés, pendant sept
jours, au milieu de glaces accumulées sur une étendue de quatre-vingts
milles, ils entrèrent dans cette baie qui devait être, suivant John
Ross, fermée par une chaîne de montagnes.
Non seulement ces montagnes n'existaient que dans l'imagination du
navigateur, mais tous les indices qu'on remarquait annonçaient, à ne
pas s'y tromper, que c'était un détroit. Par trois cent dix brasses
on n'avait pas trouvé le fond; on commençait à sentir le mouvement
de la houle; la température de l'eau s'était élevée de six degrés,
et pendant un seul jour on ne rencontra pas moins de quatre-vingts
baleines, toutes de grande taille.
Descendus à terre, le 31 juillet, dans la baie Possession qu'ils
avaient visitée l'année précédente, les explorateurs y trouvèrent
encore imprimée la trace de leurs pas, ce qui indiquait la petite
quantité de neige et de givre tombée pendant l'hiver.
Au moment où, toutes voiles dehors et à l'aide d'un vent favorable,
les deux bâtiments pénétraient dans le détroit de Lancastre, tous les
cœurs battirent plus vite.
«Il est plus aisé, dit Parry, d'imaginer que de décrire l'anxiété
peinte en ce moment sur toutes les physionomies, tandis que nous
avancions dans le détroit avec une rapidité toujours croissante, grâce
à la brise toujours plus forte; les huniers furent couverts d'officiers
et de matelots durant toute l'après-dîner, et un observateur
désintéressé, s'il en pouvait être dans une scène pareille, se serait
amusé de l'ardeur avec laquelle on recevait les nouvelles transmises
par les vigies; jusqu'alors elles étaient toutes favorables à nos plus
ambitieuses espérances.»
En effet, les deux rives se continuaient parallèlement, aussi loin que
l'œil les pouvait suivre à plus de cinquante milles. La hauteur des
lames, l'absence de glace, tout allait persuader aux Anglais qu'ils
avaient atteint la mer libre et le passage tant cherché, lorsqu'une
île, contre laquelle s'était amoncelée une masse énorme de glaces, vint
leur barrer le passage.
Cependant un bras de mer, large d'une dizaine de lieues, s'ouvrait dans
le sud. On espérait y trouver une voie de communication moins encombrée
de glaces. Chose singulière, tant qu'on s'était avancé dans l'ouest
par le détroit de Lancastre, les mouvements de la boussole s'étaient
accrus; maintenant qu'on descendait vers le sud, l'instrument semblait
avoir perdu toute action, et l'on vit, «par un curieux phénomène, la
puissance dirigeante de l'aiguille aimantée s'affaiblir au point de ne
pouvoir résister à l'attraction de chaque vaisseau, en sorte qu'elle
marquait à vrai dire le pôle nord de l'_Hécla_ ou du _Griper_.»
Le bras de mer s'élargissait à mesure que les bâtiments s'avançaient
dans l'ouest, et la rive s'infléchissait sensiblement vers le
sud-ouest; mais, après y avoir fait cent vingt milles, ils se
trouvèrent arrêtés par une barrière qui les empêcha d'aller plus loin
dans cette direction. Ils regagnèrent donc le détroit de Barrow, dont
celui de Lancastre ne forme que le seuil, et ils retrouvèrent, libre
de glaces, cette mer qu'ils en avaient vue encombrée quelques jours
auparavant.
Par 92° 1/4 de latitude, fut reconnue une entrée, le canal Wellington,
large d'environ huit lieues; entièrement débarrassée de glaces, elle
ne paraissait fermée par aucune terre. Tous ces détroits persuadèrent
aux explorateurs qu'ils naviguaient au milieu d'un immense archipel, et
leur confiance en reçut de nouveaux accroissements.
Cependant, la navigation devenait difficile dans les brumes; le
nombre des petites îles et des bas-fonds augmentait, les glaces
s'accumulaient, mais rien ne pouvait toutefois décourager Parry dans sa
marche vers l'ouest. Sur une grande île, à laquelle fut donné le nom de
Bathurst, les matelots trouvèrent les débris de quelques habitations
d'Esquimaux, ainsi que des traces de rennes. Des observations
magnétiques furent faites en cet endroit, qui amenèrent à conclure
qu'on avait passé au nord du pôle magnétique.
Une autre grande île, Melville, fut bientôt en vue, et, malgré les
obstacles que les glaces et la brume apportaient aux progrès de
l'expédition, les navires parvinrent à dépasser le 110e degré ouest,
gagnant ainsi la récompense de cent mille livres sterling, promise par
le Parlement.
Un promontoire, situé à peu près à cet endroit, reçut le nom de cap de
la Munificence; une bonne rade, dans le voisinage, fut appelée baie de
l'Hécla et du Griper. Au fond de cette baie, dans le Winter-Harbour,
les deux navires passèrent l'hiver. Dégréés, entourés d'épaisses bannes
ouatées, ils étaient enfermés dans une enveloppe de neige, tandis que
des poêles et des calorifères étaient disposés à l'intérieur. La chasse
ne donna pas d'autre résultat que de causer la congélation de quelques
membres des chasseurs, car tous les animaux, sauf les loups et les
renards, désertèrent l'île Melville à la fin d'octobre.
Comment passer cette longue nuit d'hiver sans trop d'ennuis?
C'est alors que les officiers eurent la pensée de monter un théâtre sur
lequel la première représentation fut donnée le 6 novembre, le jour
même où le soleil disparaissait pour trois mois. Puis, après avoir
composé une pièce à l'occasion de Noël, où il était fait allusion à
la situation des bâtiments, ils fondèrent une gazette hebdomadaire
qu'ils appelèrent _Gazette de la Géorgie du Nord_, chronique d'hiver,
_The North Georgia gazette and winter chronicle_. Ce journal, dont
Sabine était l'éditeur, eut vingt et un numéros et reçut au retour les
honneurs de l'impression.
Au mois de janvier, le scorbut fit son apparition, et la violence de la
maladie causa d'abord d'assez vives alarmes; mais l'usage bien entendu
des antiscorbutiques et la distribution quotidienne de la moutarde
fraîche et du cresson, que Parry était parvenu à faire pousser dans
des boîtes autour de son poêle, coupèrent bientôt le mal dans sa racine.
Le 7 février, le soleil reparut, et, bien que plusieurs mois dussent
encore s'écouler avant qu'il fût possible de quitter l'île Melville,
les préparatifs de départ furent commencés. Le 30 avril, le thermomètre
monta jusqu'à zéro, et les matelots, prenant cette température si basse
pour l'été, voulaient quitter leurs vêtements d'hiver. Le premier
ptarmigan parut le 12 mai, et, le jour suivant, on vit la piste des
rennes et des chèvres à musc, qui commençaient à s'acheminer vers le
nord. Mais ce qui causa aux marins une joie et une surprise tout à fait
extraordinaires, ce fut la pluie qui tomba le 24 mai.
«Nous étions, dit Parry, si désaccoutumés de voir l'eau dans son état
naturel et surtout de la voir tomber du ciel, que cette circonstance si
simple devint un véritable sujet de curiosité. Il n'y eut personne à
bord, je le crois du moins, qui ne se hâtât de monter sur le pont pour
observer un phénomène si intéressant et si nouveau.»
Pendant la première quinzaine de juin, Parry, suivi de quelques-uns de
ses officiers, fit une excursion sur l'île Melville dont il atteignit
l'extrémité nord. A son retour, la végétation se montrait partout, la
glace commençait à se désagréger, tout annonçait que le départ pourrait
s'effectuer prochainement. Il eut lieu le 1er août; mais, au large, les
glaces n'avaient pas encore fondu, et les bâtiments ne purent pénétrer
dans l'est que jusqu'à l'extrémité de l'île Melville. Le point le plus
extrême qu'ait atteint Parry dans cette direction est situé par 74° 26´
25´´ de latitude et 113° 46´ 43´´ de longitude. Le retour s'opéra sans
incident, et, vers le milieu de novembre, les navires avaient regagné
l'Angleterre.
Les résultats de ce voyage étaient considérables; non seulement une
immense étendue des régions arctiques était reconnue, mais on avait
fait des observations de physique et de magnétisme, et l'on avait
recueilli sur les phénomènes du froid, sur le climat arctique, sur la
vie animale et végétale de ces régions, des documents tout nouveaux.
Dans une seule campagne, Parry venait d'obtenir plus de résultats que
ne devaient le faire, pendant trente ans, tous ceux qui allaient suivre
ses traces.
L'Amirauté, satisfaite des résultats si importants obtenus par
Parry, lui confia en 1821 le commandement de deux navires l'_Hécla_
et la _Fury_, cette dernière construite sur le modèle de l'_Hécla_.
Cette fois, le navigateur explora les rivages de la baie d'Hudson et
visita avec le plus grand soin les côtes de la péninsule Melville,
qu'il est bon de ne pas confondre avec l'île du même nom. On hiverna
à l'île Winter, sur la côte orientale de cette presqu'île, et l'on
eut recours aux mêmes amusements qui avaient si bien réussi dans la
campagne précédente. Mais ce qui fit la diversion la plus grande à la
monotonie de l'hiver, ce fut la visite d'un détachement d'Esquimaux,
qui arriva, le 1er février, à travers les glaces. Leurs huttes, qu'on
n'avait pas aperçues, étaient assises sur le rivage; on les visita,
et dix-huit mois de rapports presque constants avec l'équipage
contribuèrent à donner de ces peuples, de leur manière de vivre, de
leur caractère, une tout autre idée que celle qu'on s'en était faite
jusqu'alors.
[Illustration: Cette circonstance devint un véritable sujet de
curiosité. (Page 417.)]
Mais, la reconnaissance des détroits de la Fury et de l'Hécla, qui
séparent la presqu'île Melville de la Terre de Cockburn, força les
voyageurs à passer un second hiver dans les régions arctiques. Si
l'installation fut plus confortable, le temps s'écoula cependant
avec moins de gaieté, à cause de la déception profonde qu'officiers
et matelots avaient éprouvée de se voir arrêtés, au moment qu'ils
comptaient faire route pour le détroit de Behring.
[Illustration: Famille d'Esquimaux. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Le 12 août, les glaces s'entr'ouvrirent. Parry voulait renvoyer ses
navires en Europe et continuer par terre l'exploration des terres qu'il
avait découvertes; mais il dut céder aux représentations du capitaine
Lyon, qui lui montra toute la témérité de ce plan désespéré. Les deux
bâtiments rentrèrent donc en Angleterre après une absence de vingt-sept
mois, n'ayant perdu que cinq hommes sur cent dix-huit, quoi qu'ils
eussent passé deux hivers consécutifs dans ces régions hyperboréennes.
Certes, les résultats de ce second voyage ne valaient pas ceux du
premier; il s'en fallait cependant qu'ils fussent sans prix. On savait
désormais que la côte d'Amérique ne s'étend guère au delà du 70e
degré, que l'Atlantique communique avec la mer polaire par une foule
de détroits et de canaux, la plupart bouchés, comme ceux de la Fury,
de l'Hécla et de Fox, par des barrières de glaces qu'accumulent les
courants.
Si les glaces trouvées à l'extrémité sud-est de la presqu'île Melville
paraissaient permanentes, il ne semblait pas en être ainsi de celles de
l'entrée du Régent. Il y avait par conséquent des chances de pouvoir
pénétrer par là dans le bassin polaire. La _Fury_ et l'_Hécla_ furent
donc encore une fois armées et confiés à Parry.
Ce voyage fut le moins heureux de tous ceux qu'entreprit cet habile
marin, non pas qu'il ait été au-dessous de lui-même, mais il fut
victime de hasards malheureux et de circonstances défavorables.
C'est ainsi que, assailli dans la baie de Baffin par une abondance
inusitée de glaces, il eut la plus grande peine à gagner l'entrée du
Prince-Régent. Peut-être, si la saison lui avait permis d'arriver trois
semaines plus tôt, aurait-il réussi à rallier la côte d'Amérique; mais
il ne put que prendre les dispositions nécessaires pour l'hivernage.
Ce n'était plus une éventualité redoutable pour cet officier
expérimenté qu'un hiver à passer sous le Cercle polaire. Il connaissait
les précautions à prendre pour conserver la santé de son équipage, pour
lui créer même un certain bien-être, pour lui procurer ces occupations
et ces distractions qui contribuent si puissamment à diminuer la
longueur d'une nuit de trois mois.
Des cours professés par les officiers, des mascarades et des
représentations théâtrales, une chaleur constante de 50 degrés
Fahrenheit, maintinrent les hommes en si bonne santé que, lorsque, le
20 juillet 1825, la débâcle permit à Parry de reprendre ses opérations,
il n'avait à bord aucun malade.
Il se mit à longer la côte orientale de l'entrée du Prince-Régent;
mais les glaces flottantes se rapprochèrent et acculèrent les navires
au rivage. La _Fury_ fut si avariée que, malgré quatre pompes toujours
en mouvement, elle pouvait à peine rester à flot. Parry essaya de la
réparer, après l'avoir hissée sur un énorme banc de glace; une tempête
survint, brisa l'abri temporaire du bâtiment et le lança sur le rivage
où il fallut définitivement l'abandonner. Son équipage fut recueilli
par l'_Hécla_, qui, à la suite de cette catastrophe, dut revenir en
Angleterre.
L'âme si bien trempée de Parry ne fut pas atteinte par ce dernier
désastre. S'il était presque impossible d'atteindre la mer polaire par
cette voie, n'en existait-il pas d'autres? Le vaste espace de mer qui
s'étend entre le Groënland et le Spitzberg n'offrirait-il pas une
route moins dangereuse, moins hérissée de ces énormes «ice-bergs» qui
ne se forment que sur les côtes?
Les plus anciennes expéditions, dont on ait le récit dans ces
parages, sont celles de Scoresby, qui fréquenta longtemps ces mers à
la recherche de la baleine. En 1806, il s'avança très haut dans le
nord,--si haut même qu'on n'avait plus jamais atteint avec un navire,
et par cette voie, la même latitude. Il se trouvait en effet, le
24 mai, par 81° 30´ de latitude et 16° de longitude est de Paris,
c'est-à-dire presque au nord du Spitzberg. La glace s'étendait vers
l'est-nord-est. Entre cette direction et le sud-est, la mer était
complètement libre sur une étendue de trente milles, et il n'y avait
pas de terre à la distance de cent milles.
On doit regretter que le baleinier n'ait pas cru devoir profiter de
cet état si favorable de la mer pour s'avancer vers le nord; il n'est
pas douteux qu'il eût fait quelque découverte importante, s'il n'eût
atteint le pôle lui-même.
Ce que les exigences de sa profession de baleinier avaient empêché
Scoresby d'accomplir, Parry résolut de le tenter.
Il partit de Londres sur l'_Hécla_, le 27 mars 1827, gagna la Laponie
norvégienne, embarqua à Hammerfest des chiens, des rennes, des canots,
et continua sa route pour le Spitzberg.
Le port Smeerenburg, où il voulait entrer, était encore encombré par
les glaces, et l'_Hécla_ continua à lutter contre elles jusqu'au 27
mai. Parry, abandonnant alors son navire dans le détroit de Hinlopen,
s'avança vers le nord dans deux canots, qui portaient, avec Ross et
Crozier, chacun douze hommes et soixante et onze jours de vivres.
Après avoir installé un dépôt de vivres aux Sept-Iles, il chargea ses
provisions et ses embarcations sur des traîneaux, qui avaient été
confectionnés d'une manière toute spéciale. Il espérait ainsi pouvoir
franchir la barrière des glaces solides et trouver au delà une mer,
sinon entièrement libre, du moins navigable.
Mais la banquise ne formait pas, comme Parry s'y attendait, un tout
homogène. C'étaient tantôt de larges flaques d'eau à traverser, tantôt
des collines abruptes qu'il fallait faire gravir aux traîneaux. Aussi
ne s'avança-t-on en quatre jours que de quatorze kilomètres vers le
nord.
Le 2 juillet, par un épais brouillard, le thermomètre accusait 1°7
au-dessus de zéro à l'ombre, et 8°3 au soleil.
La marche sur cette surface raboteuse, à chaque instant coupée de
bras de mer, était excessivement pénible, et la vue des voyageurs se
fatiguait à l'éclatante réverbération de la lumière.
Malgré ces nombreux obstacles, Parry et ses compagnons s'avançaient
toujours avec courage, lorsqu'ils s'aperçurent, le 20 juillet, qu'ils
n'étaient parvenus qu'à 82° 37´, c'est-à-dire à neuf kilomètres
seulement plus au nord que trois jours avant. Il fallait donc que la
banquise fût entraînée par un fort courant vers le sud, car ils étaient
certains d'avoir fait depuis ce temps au moins vingt-deux kilomètres
sur la glace.
Parry cacha d'abord ce résultat décourageant à l'équipage, mais il fut
bientôt évident pour tout le monde qu'on ne s'élevait vers le nord que
de la différence de deux vitesses opposées: celle que les voyageurs
mettaient à franchir tous les obstacles accumulés sous leurs pas, et
celle qui entraînait l'«ice-field» en sens contraire.
L'expédition atteignit cependant un endroit où la banquise à demi
rompue ne pouvait plus porter ni les hommes ni les traîneaux.
C'était un amas prodigieux de glaces qui, soulevées par les flots,
s'entre-choquaient avec un bruit effrayant. Les vivres étaient épuisés,
les matelots découragés; Ross était blessé, Parry souffrait cruellement
d'une inflammation des yeux, enfin le vent, devenu contraire, poussait
les Anglais vers le sud; il fallut revenir.
Cette course hardie, pendant laquelle le thermomètre ne descendit pas
au-dessous de 2° 2, aurait pu réussir, si elle avait été entreprise
dans une saison moins avancée. Les voyageurs, partis plus tôt, auraient
pu s'élever au delà de 82° 40´; ils n'auraient assurément pas été
arrêtés par la pluie, la neige et l'humidité, symptômes évidents de la
débâcle estivale.
Lorsque Parry regagna l'_Hécla_, il apprit que ce bâtiment avait couru
les plus grands dangers. Poussés par un vent violent, les glaçons
avaient rompu les chaînes et jeté à la côte le navire qui s'était
échoué. Relevé, il avait été conduit à l'entrée du détroit de Waygat.
Parry acheva sa route heureusement jusqu'aux Orcades, débarqua dans ces
îles, et rentra à Londres le 30 septembre.
Tandis que Parry cherchait un passage par les baies de Baffin ou
d'Hudson afin de gagner le Pacifique, plusieurs expéditions avaient été
organisées pour compléter les découvertes de Mackenzie et déterminer la
direction de la côte septentrionale de l'Amérique.
Il semblait que ces voyages ne présenteraient pas de très grandes
difficultés, tandis que leurs résultats pouvaient être considérables
pour le géographe et fort avantageux pour le marin. Le commandement
en fut confié à un officier de mérite, Franklin, dont le nom est
devenu justement célèbre. Le docteur Richarson et Georges Back, alors
midshipman dans la marine, l'accompagnaient avec deux matelots.
Arrivés le 30 août 1819 à la factorerie d'York, sur les rivages de
la baie d'Hudson, après avoir recueilli auprès des chasseurs de
fourrures tous les renseignements qui pouvaient leur être utiles, les
explorateurs partirent le 9 septembre et entrèrent, le 22 octobre, à
Cumberland-House, située à six cent quatre-vingt-dix milles. La saison
touchait à sa fin. Franklin se rendit cependant, avec Georges Back,
au fort Chippewayan, à l'extrémité occidentale du lac Athabasca, afin
de veiller aux préparatifs de l'expédition qui devait se faire l'été
suivant. Ce voyage de huit cent cinquante-sept milles fut accompli au
cœur de l'hiver, par des températures de 40 à 50 degrés au-dessous de
zéro.
Au commencement du printemps, le docteur Richardson rejoignit au fort
Chippewayan le reste de l'expédition, qui partit le 18 juillet 1820,
avec l'espoir d'atteindre, avant la mauvaise saison, un hivernage
confortable à l'embouchure de la Coppermine. Mais il fallut compter,
plus que ne l'avaient fait Franklin et ses compagnons, sur les
difficultés de la route, aussi bien que sur les obstacles qu'apporta la
rigueur de la saison.
Les chutes d'eau, les bas-fonds des lacs et des rivières, les portages,
la rareté du gibier, retardèrent si bien les voyageurs, que le 20 août,
lorsque les étangs commencèrent à se couvrir de glace, les guides
canadiens firent entendre des plaintes, et quand ils virent fuir vers
le sud les bandes d'oies sauvages, ils se refusèrent à aller plus loin.
Franklin, malgré tout le dépit que lui causa autant de mauvais vouloir,
dut renoncer à ses projets et construire à l'endroit où il se trouvait,
c'est-à-dire à cinq cent cinquante milles du fort Chippewayan, sur les
bords de la rivière Winter, une maison de bois, qui reçut le nom de
fort Entreprise. Elle était située par 64° 28´ de latitude et 118° 6´
de longitude.
Aussitôt installés, les voyageurs s'occupèrent à réunir le plus de
provisions qu'il leur fut possible, et avec la chair de renne ils
confectionnèrent ce mets qui est connu dans toute l'Amérique du Nord
sous le nom de «pemmican». Tout d'abord, le nombre de rennes qu'on
aperçut fut considérable; on n'en compta pas moins de deux mille en
un seul jour, mais cela prouvait que ces animaux émigraient vers des
régions plus clémentes. Aussi, bien qu'on eût préparé la chair de cent
quatre-vingts de ces quadrupèdes, bien qu'on trouvât un surcroît de
nourriture dans les produits de la rivière voisine, ces provisions,
quoique considérables, furent-elles insuffisantes.
Des tribus entières d'Indiens, à la nouvelle de l'arrivée des blancs
dans le pays, étaient venues s'établir aux portes du fort et passaient
leur vie à mendier et à exploiter les nouveaux venus. Aussi les balles
de couvertures, de tabac et d'autres objets d'échange ne tardèrent pas
à s'épuiser.
Franklin, inquiet de ne pas voir arriver l'expédition qui devait le
réapprovisionner, se détermina à expédier, le 18 octobre, Georges Back
avec une escorte de Canadiens, au fort Chippewayan.
Un tel voyage, à pied, au milieu de l'hiver, demandait un dévouement
merveilleux, dont les quelques lignes suivantes peuvent donner une idée.
«J'eus, dit Back à son retour, le plaisir de retrouver mes amis tous
bien portants, après une absence d'environ cinq mois, durant lesquels
j'avais fait onze cent quatre milles avec des souliers à neige et
sans autre abri la nuit, dans les bois, qu'une couverture et une peau
de daim, le thermomètre descendant souvent à 40° et une fois à 57°
au-dessous de zéro; il m'arrivait parfois de passer deux ou trois jours
sans prendre de nourriture.»