doit donc être singulièrement atténuée, bien que le récit du voyageur
écossais soit le plus souvent respectueux de la vérité.
Les habitants du pays de Berber semblent être les Barbarins de Bruce,
les Barabras de d'Anville et les Barauras de Poncet. Leurs formes sont
belles, leurs traits entièrement différents de ceux des nègres. Ils
maintiennent cette pureté du sang en ne prenant pour femmes légitimes
que des filles de leur tribu ou de quelque autre peuplade arabe.
La peinture que Burckhardt fait du caractère et des mœurs de cette
tribu, pour être fort curieuse, n'est rien moins qu'édifiante.
Il serait difficile de donner une idée de la corruption et de
l'avilissement des habitants de Berber. Entrepôt de commerce,
rendez-vous de caravanes, dépôt d'esclaves, cette petite ville a tout
ce qu'il faut pour être un véritable repaire de bandits.
Les commerçants de Daraou, sur la protection desquels Burckhardt avait
jusqu'alors compté, bien à tort, car ils cherchaient tous les moyens de
l'exploiter, le chassèrent de leur compagnie en sortant de Berber, et
le voyageur dut chercher protection auprès des guides et des âniers,
qui l'accueillirent volontiers.
Le 10 avril, la caravane fut rançonnée par le Mek de Damer, un peu au
sud du confluent du Mogren (le Mareb de Bruce). C'est un village de
Fakirs, propre et bien tenu, qui contraste agréablement avec la saleté
et les ruines de Berber. Ces Fakirs s'adonnent à toutes les pratiques
de la sorcellerie, de la magie et au charlatanisme le plus effronté.
L'un d'eux, dit-on, avait même fait bêler un agneau dans l'estomac
de l'homme qui l'avait dérobé et mangé. Ces populations ignorantes
ajoutent une entière foi à ces prodiges, et il faut avouer à regret que
cela contribue singulièrement au bon ordre, à la tranquillité de la
ville, à la prospérité du pays.
De Damer, Burckhardt gagna Schendy, où il séjourna un mois entier, sans
que personne soupçonnât sa qualité d'infidèle. Peu importante lors du
voyage de Bruce, Schendy possédait alors un millier de maisons. Il
s'y fait un commerce considérable, où le dourrah, les esclaves et les
chameaux remplacent le numéraire. Les articles les plus offerts sont de
la gomme, de l'ivoire, de l'or en lingots et des plumes d'autruche.
Le nombre d'esclaves vendus annuellement à Schendy s'élèverait, selon
Burckhardt, à cinq mille, dont deux mille cinq cents pour l'Arabie,
quatre cents pour l'Égypte, mille pour Dongola et le littoral de la mer
Rouge.
Le voyageur profita de son séjour à la frontière du Sennaar pour
recueillir quelques informations sur ce royaume. On lui raconta, entre
autres particularités curieuses, que le roi, ayant un jour invité
l'ambassadeur de Méhémet-Ali à une revue de sa cavalerie qu'il croyait
formidable, l'envoyé lui demanda la permission de le faire assister
à l'exercice de l'artillerie turque. A la première décharge de deux
petites pièces de campagne montées sur des chameaux, la cavalerie,
l'infanterie, les curieux, la cour et le roi lui-même s'enfuirent
épouvantés!
Burckhardt vendit sa petite pacotille; puis, lassé des persécutions des
marchands égyptiens, ses compagnons de route, il joignit la caravane
de Souakim dans le but de parcourir le pays absolument inconnu qui
sépare cette dernière ville de Schendy. A Souakim, le voyageur comptait
s'embarquer pour la Mecque, dans l'espoir que le Hadji lui serait de la
plus grande utilité pour la réalisation de ses projets ultérieurs.
«Les Hadjis, dit-il, forment un corps, et personne n'ose en attaquer un
membre, crainte de se les mettre tous sur les bras.»
La caravane à laquelle se joignit Burckhardt était forte de cent
cinquante marchands et trois cents esclaves. Deux cents chameaux
emportaient de lourdes charges de tabac et de «dammour,» étoffe
fabriquée dans le Sennaar.
Le premier objet intéressant qui frappa notre voyageur fut l'Atbara,
dont les bords frangés de grands arbres reposaient agréablement les
yeux des déserts arides jusque-là traversés.
Le cours du fleuve fut suivi jusqu'à la fertile contrée de Taka. La
peau blanche du cheik Ibrahim,--on sait que tel était le nom pris par
Burckhardt,--excitait dans plus d'un village les cris d'horreur de la
gent féminine, peu habituée à voir des Arabes.
«Un jour, raconte le voyageur, une fille de la campagne, à laquelle
j'avais acheté des oignons, me dit qu'elle m'en donnerait davantage,
si je voulais me décoiffer et lui montrer ma tête. J'en exigeai huit,
qu'elle me livra sur-le-champ. Quand elle vit, mon turban ôté, une tête
blanche et tout à fait rasée, elle recula d'horreur, et sur ce que je
lui demandai, par plaisanterie, si elle voudrait d'un mari qui eût
une tête semblable, elle exprima le plus grand dégoût et jura qu'elle
préférerait le plus laid des esclaves amenés du Darfour.»
Un peu avant Goz-Radjeb, Burckhardt aperçut un monument qu'on lui dit
être une église ou un temple, car le mot dont on se servit a les deux
acceptions. Il se précipitait de ce côté, lorsque ses compagnons le
rappelèrent en lui criant:
«Tout est plein de brigands dans les environs, tu ne peux faire cent
pas sans être attaqué.»
Etait-ce un temple égyptien? n'était-ce pas plutôt un monument de
l'empire d'Axoum? C'est ce que le voyageur ne put décider.
La caravane parvint enfin dans le pays de Taka ou El-Gasch, grande
plaine inondée, de juin à juillet, par la crue de petites rivières,
dont le limon est d'une fertilité merveilleuse. Aussi recherche-t-on le
dourrah qui y pousse et se vend-il à Djeddah vingt pour cent plus cher
que le meilleur millet d'Égypte.
Les habitants, appelés Hadendoa, sont traîtres, voleurs, sanguinaires,
et leurs femmes sont presque aussi corrompues que celles de Schendy et
de Berber.
Lorsque l'on quitte Taka pour gagner Souakim et le bord de la mer
Rouge, il faut traverser une chaîne de montagnes de calcaire où l'on ne
rencontre le granit qu'à Schinterab. Cette chaîne ne présente aucune
difficulté. Aussi le voyageur arriva-t-il sans encombre à Souakim le 26
mai.
Mais les misères que Burckhardt devait éprouver n'étaient pas finies.
L'émir et l'aga s'étaient entendus pour le dépouiller, et il était
traité comme le dernier des esclaves, lorsque la vue des firmans qu'il
tenait de Méhémet-Ali et d'Ibrahim-Pacha, changea complètement la
scène. Loin d'aller en prison comme il en était menacé, le voyageur fut
emmené chez l'aga, qui voulut le loger et lui faire don d'une jeune
esclave.
«Cette traversée de vingt à vingt-cinq jours, dit M. Vivien de
Saint-Martin, entre le Nil et la mer Rouge, était la première qu'un
Européen eût jamais effectuée. Elle a valu à l'Europe les premières
informations précises que l'on ait eues sur les tribus, en partie
nomades, en partie sédentaires, de ces cantons. Les observations de
Burckhardt sont d'un intérêt soutenu. Nous connaissons peu de lectures
plus substantiellement instructives et, cependant, plus attachantes.»
Burckhardt put s'embarquer, le 7 juillet, sur un bateau du pays et
gagner onze jours plus tard Djeddah, qui est comme le port de la Mecque.
Djeddah est bâtie au bord de la mer et entourée de murs impuissants
contre l'artillerie, mais qui suffisaient parfaitement à la défendre
contre les Wahabites. Ceux-ci, qu'on a qualifiés de «puritains de
l'islamisme», forment une secte dissidente, dont la prétention était de
ramener le mahométisme à sa simplicité primitive.
«Une batterie, dit Burckhardt, garde l'entrée du côté de la mer et
commande tout le port. On y voit sur son affût une énorme pièce
d'artillerie qui porte un boulet de cinq cents livres et qui est si
célèbre sur tout le golfe Arabique que sa seule réputation est une
protection pour Djeddah.»
Un des grands inconvénients de cette ville, c'est son manque d'eau
douce, qu'il faut aller tirer de puits situés à près de deux milles
de là. Sans jardins, sans végétaux, sans dattiers, Djeddah, malgré sa
population de douze à quinze mille âmes,--chiffre que vient doubler
la saison du pèlerinage,--présente un aspect absolument original. Sa
population est loin d'être autochtone; elle se compose d'indigènes de
l'Hadramazt, de l'Yemen ou d'Indiens de Surate et de Bombay, de Malais,
qui, venus en pèlerinage, ont fait souche dans la ville.
Au milieu de détails très minutieux sur les mœurs, la manière de
vivre, le prix des denrées, le nombre des marchands, on rencontre dans
le récit de Burckhardt plus d'une anecdote intéressante.
Parlant des usages singuliers des habitants de Djeddah, le voyageur
dit: «Presque tout le monde a l'habitude d'avaler chaque matin une
tasse à café pleine de «ghi» ou beurre fondu. Ensuite, on boit le
café, ce qui est regardé comme un tonique puissant, et ces gens y
sont tellement habitués depuis leur plus tendre jeunesse, qu'ils se
sentiraient très incommodés s'ils en discontinuaient l'usage. Ceux des
hautes classes se contentent de boire la tasse de beurre, mais ceux des
classes inférieures y ajoutent une demi-tasse de plus, qu'ils aspirent
par les narines, supposant qu'ils empêcheront par là le mauvais air
d'entrer dans leur corps par ces ouvertures.»
Le 24 août, le voyageur quitta Djeddah pour Taïf. Le chemin traverse
une chaîne de montagnes, des vallées aux paysages romantiques et d'une
verdure luxuriante qu'on est tout surpris de rencontrer. Burckhardt y
fut pris pour un espion anglais, étroitement surveillé. Malgré le bon
accueil apparent du pacha, il n'eut aucune liberté de mouvements, et ne
put donner carrière à ses goûts d'observateur.
Taïf est renommée, paraît-il, pour la beauté de ses jardins; ses roses
et ses raisins sont transportés dans tous les cantons du Hedjaz. Cette
ville faisait un commerce considérable et avait atteint une grande
prospérité, avant d'être pillée par les Wahabites.
La surveillance dont Burckhardt était l'objet hâta son départ, et, le 7
septembre, il prenait la route de la Mecque. Très versé dans l'étude du
Coran, connaissant à merveille les pratiques de l'islamisme, Burckhardt
était à même de jouer très sérieusement son rôle de pèlerin. La
première précaution qu'il prit fut de revêtir, comme la loi le prescrit
pour tout fidèle qui entre à la Mecque, «l'ihram,» pièces de calicot
sans couture, l'une enveloppant les reins, l'autre jetée sur le cou et
les épaules. Le premier devoir du pèlerin est d'aller au Temple avant
même de songer à se procurer un gîte. Burckhardt ne manqua pas à cette
prescription, pas plus qu'à l'observation des rites et des cérémonies
ordonnées en pareil cas, toutes choses d'un intérêt spécial, mais, par
cela même, trop restreint pour que nous nous y arrêtions.
«La Mecque, dit Burckhardt, peut être appelée une jolie ville. Ses rues
sont en général plus larges que celles des autres villes de l'Orient.
Ses maisons sont hautes et bâties en pierres; les fenêtres, nombreuses,
s'ouvrant sur les rues, lui donnent un air plus gai et plus européen
qu'à celles d'Égypte ou de Syrie, dont les habitations ne présentent,
à l'extérieur, qu'un petit nombre de fenêtres... Chaque maison a sa
terrasse, dont le sol, revêtu de chaux, est légèrement incliné, de
sorte que l'eau coule par des gouttières dans la rue. Ces plates-formes
sont cachées par de petits murs en parapet; car, dans tout l'Orient,
il est inconvenant pour un homme de s'y montrer, et on l'accuserait
d'y épier les femmes, qui passent une grande partie de leur temps sur
la terrasse de leur maison à y sécher le blé, à étendre le linge et à
d'autres occupations domestiques. La seule place publique de la ville
est la vaste cour de la Grande Mosquée. Peu d'arbres; pas un jardin
ne récrée la vue, et la scène n'est animée que durant le pèlerinage
par une multitude de boutiques bien garnies, que l'on trouve partout.
Excepté quatre ou cinq maisons spacieuses, appartenant au shérif, deux
médressés ou collèges, maintenant convertis en magasins à blé, et la
mosquée, avec quelques bâtiments et des écoles qui y sont attachées,
la Mecque ne peut se vanter d'aucun édifice public, et, à cet égard
peut-être, elle le cède aux autres villes de l'Orient de la même
étendue.»
Les rues ne sont point pavées, et, comme les égouts sont inconnus, il
s'y forme des flaques d'eau et une boue dont rien ne peut donner une
idée.
Quant à l'eau, on ne doit compter que sur celle du ciel, qu'on
recueille dans des citernes, car celle que fournissent les puits est si
saumâtre, qu'il est impossible de l'utiliser.
«A l'endroit où la vallée s'élargit le plus, dans l'intérieur de la
ville, s'élève la mosquée appelée Beithou'llah ou El-Haram, édifice
remarquable seulement à cause de la Kaaba qu'il renferme, car, dans
d'autres villes de l'Orient, il y a des mosquées presque aussi grandes
et bien plus belles.»
Cette mosquée est située sur une place oblongue, entourée à l'est d'une
colonnade à quatre rangs, et le long des autres côtés à trois; les
colonnes sont unies entre elles par des arcades en ogive; de quatre en
quatre, elles supportent un petit dôme enduit de mortier et blanchi au
dehors. Quelques-unes de ces colonnes sont en marbre blanc, en granit
ou en porphyre, mais la plupart sont en pierre ordinaire des montagnes
de la Mecque.
[Illustration: Marchande de pains de Djedda. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Quant à la Kaaba, elle a été si souvent ruinée et réparée, qu'on n'y
rencontre pas trace d'une antiquité reculée. Elle existait avant la
mosquée qui la renferme aujourd'hui.
«La Kaaba est placée, dit le voyageur, sur une base haute de deux pieds
et présentant un plan fortement incliné. Comme son toit est plat, elle
offre à une certaine distance l'aspect d'un cube parfait. L'unique
porte par laquelle on y entre, et qui ne s'ouvre que deux ou trois fois
l'an, est du côté du nord et à peu près à sept pieds au-dessus du sol.
C'est pourquoi l'on n'y peut pénétrer que par un escalier en bois...
A l'angle nord-est de la Kaaba, près de la porte, est enchâssée la
fameuse «pierre noire», qui forme une portion de l'angle du bâtiment,
à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol de la cour... Il est très
difficile de déterminer avec exactitude la nature de cette pierre, dont
la surface a été usée et réduite à son état actuel par les baisers
et les attouchements de plusieurs millions de pèlerins. La Kaaba est
entièrement couverte en dehors d'une grande tenture en soie noire, qui
enveloppe ses côtés et laisse le toit à découvert. Ce voile ou rideau
est nommé «kesoua», renouvelé tous les ans au temps du pèlerinage et
apporté du Caire, où il est fabriqué aux dépens du Grand Seigneur.»
[Illustration: Côtes et bateaux de la mer Rouge.]
Jusqu'alors on n'avait pas eu de description aussi détaillée de la
Mecque et de son sanctuaire. C'est ce qui nous a engagé à donner
quelques extraits de la relation originale, extraits que nous
pourrions multiplier, car elle renferme les renseignements les plus
circonstanciés sur le puits sacré, appelé Zemzem, dont l'eau est
regardée comme un remède infaillible pour toutes les maladies, sur la
_Porte du Salut_, sur le Makam-Ibrahim, monument qui contient la pierre
où s'asseyait Abraham quand il construisait la Kaaba, et qui conserve
la marque de ses genoux, ainsi que sur tous les édifices renfermés dans
l'enceinte du temple.
Depuis la description si précise et si complète de Burckhardt, ces
lieux ont gardé la même physionomie. La même affluence de pèlerins y
entonne les mêmes chants. Les hommes seuls ont changé.
La description des fêtes du pèlerinage et du saint enthousiasme des
fidèles est suivie, dans les relations de Burckhardt, d'une peinture
qui nous fait envisager les suites de ces grandes réunions d'hommes,
venus de toutes les parties du monde, sous les plus sombres couleurs.
«La fin du pèlerinage, dit-il, donne un aspect tout différent à la
mosquée; les maladies et la mortalité qui succèdent aux fatigues
supportées pendant le voyage sont produites par le peu d'abri que
procure l'Ihram, les logements insalubres de la Mecque, la mauvaise
nourriture et quelquefois le manque absolu de vivres, et remplissent
le temple de cadavres, que l'on y apporte pour qu'ils reçoivent les
prières de l'imam, ou bien ce sont des malades qui s'y font amener, et
beaucoup, lorsque leur dernière heure approche, se font transporter à
la colonnade, afin d'être guéris par la vue de la Kaaba, ou au moins
d'avoir la consolation d'expirer dans l'enceinte sacrée. On voit de
pauvres pèlerins accablés par les maladies et par la faim, traîner
leur corps épuisé le long de la colonnade, et, lorsqu'ils n'ont plus
la force de tendre la main pour demander l'aumône aux passants, ils
placent près de la natte où ils sont étendus une jatte pour recevoir ce
que la pitié leur accordera. Lorsqu'ils sentent approcher leur dernier
moment, ils se couvrent de leurs vêtements en lambeaux, et souvent un
jour entier se passe avant que l'on s'aperçoive qu'ils sont morts.»
Terminons nos emprunts au récit de Burckhardt sur la Mecque par le
jugement qu'il porte de ses habitants.
«Si les Mekkaouis ont de grandes qualités, s'ils sont affables,
hospitaliers, gais et fiers, ils transgressent publiquement les
prescriptions du Coran, buvant, jouant ou fumant. Les tromperies et les
parjures ont cessé d'être des crimes chez les Mekkaouis; ils n'ignorent
pas le scandale que ces vices occasionnent; chacun d'eux se récrie
contre la corruption des mœurs, mais aucun ne donne l'exemple de la
réforme...»
Le 15 janvier 1815, Burckhardt partit de la Mecque avec une petite
caravane de pèlerins qui allaient visiter le tombeau du Prophète. Le
voyage jusqu'à Médine, de même qu'entre la Mecque et Djedda, se fait de
nuit, ce qui le rend moins profitable à l'observateur, et, en hiver,
moins commode que s'il se faisait en plein jour. Il faut traverser une
vallée, couverte de buissons et de dattiers, dont l'extrémité orientale
est bien cultivée, qui porte le nom d'Ouadi-Fatmé, mais qui est plus
connue sous le simple nom d'El-Ouadi. Un peu plus loin, c'est la vallée
d'Es-Ssafra, renommée pour ses grandes plantations de dattiers et
marché de toutes les tribus voisines.
«Les bocages de dattiers, dit le voyageur, ont une étendue d'à peu près
quatre milles; ils appartiennent aux habitants de Ssafra ainsi qu'aux
Bédouins des environs, qui entretiennent des journaliers pris dans leur
sein pour arroser la terre, et viennent eux-mêmes ici à la maturité
des dattes. Les dattiers passent d'une personne à une autre dans le
cours du commerce; on les vend isolément.... Le prix payé au père d'une
fille que l'on épouse consiste souvent en trois dattiers. Ils sont
tous plantés dans un sable profond, que l'on ramasse dans le milieu
de la vallée et qu'on entasse autour de leurs racines; il doit être
renouvelé tous les ans, et ordinairement les courants d'eau impétueux
l'emportent. Chaque petit verger est entouré d'un mur en terre ou en
pierre; les cultivateurs habitent plusieurs hameaux ou des maisons
isolées, éparses entre les arbres. Le principal ruisseau jaillit dans
un bocage auprès du marché; une petite mosquée s'élève à côté. Quelques
grands châtaigniers l'ombragent. Je n'en ai pas vu ailleurs dans le
Hedjaz...»
Il fallut à Burckhardt treize jours pour arriver à Médine. Cet assez
long voyage ne fut pas perdu pour lui, il recueillit de nombreux
documents sur les Arabes et sur les Wahabites. Comme à la Mecque, le
premier devoir du pèlerin est d'aller visiter le tombeau et la mosquée
de Mahomet. Cependant, les cérémonies sont beaucoup plus aisées et plus
courtes, et il ne fallut qu'un quart d'heure au voyageur pour se mettre
en règle.
Déjà le séjour de la Mecque avait été très préjudiciable à Burckhardt.
Il fut attaqué à Médine de fièvres intermittentes qui devinrent
bientôt quotidiennes; puis, ce fut une fièvre tierce accompagnée de
vomissements; elle l'eut bientôt réduit à ne plus pouvoir se lever
de son tapis sans l'aide de son esclave, «pauvre diable, qui, par sa
nature et ses habitudes, s'entendait mieux à soigner un chameau qu'à
garder son maître affaibli et abattu.»
Cloué pendant plus de trois mois à Médine par une fièvre due au mauvais
climat, à la qualité détestable de l'eau et au grand nombre de maladies
alors régnantes, Burckhardt dut renoncer au projet qu'il avait formé de
traverser le désert jusqu'à Akaba afin de gagner au plus vite Yambo, où
il pourrait s'embarquer pour l'Égypte.
«Médine est, après Alep, dit-il, la ville la mieux bâtie que j'aie
vue dans l'Orient. Elle est entièrement en pierres; les maisons ont
généralement deux étages et des toits plats. Comme elles ne sont pas
blanchies et que la pierre est de couleur brune, les rues ont un aspect
sombre et sont pour la plupart très étroites, n'ayant souvent que deux
à trois pas de large. Maintenant, Médine a un aspect désolé; on laisse
dépérir les maisons. Leurs propriétaires, qui autrefois tiraient un
grand profit de l'affluence des pèlerins, voient leurs revenus diminuer
(à cause de la défense faite par les Wahabites de visiter le tombeau
de Mahomet, qu'ils considèrent comme un simple mortel). Le précieux
joyau de Médine, qui place cette ville de niveau avec la Mecque, est
la Grande Mosquée, contenant le tombeau de Mahomet... Elle est plus
petite que celle de la Mecque... d'ailleurs, elle est bâtie sur un
semblable plan: c'est une grande cour carrée entourée de tous côtés de
galeries couvertes et ayant au centre un petit édifice... C'est près de
l'angle du sud-est que se trouve le fameux tombeau... Une grille de fer
peinte en vert entoure la tombe. Elle est d'un bon travail, imitant le
filigrane, et entrelacée d'inscriptions en cuivre. On entre dans cette
enceinte par quatre portes, dont trois restent constamment fermées.
La permission d'y pénétrer est accordée gratis aux gens de marque,
les autres peuvent l'acheter des principaux eunuques au prix d'une
quinzaine de piastres. On distingue dans l'intérieur une tenture qui
entoure le tombeau et qui n'en est éloignée que de quelques pas...»
Selon l'historien de Médine, cette tenture couvre un édifice carré
de pierres noires soutenu par deux colonnes et dans l'intérieur
duquel sont les sépultures de Mahomet et de ses deux plus anciens
disciples, Abou-Bekr et Omar. Il dit aussi que ces sépulcres sont des
trous profonds et que le cercueil, qui renferme la cendre de Mahomet,
est revêtu d'argent et surmonté d'une dalle de marbre avec cette
inscription: «Au nom de Dieu, accorde-lui ta miséricorde.»
Les contes, jadis répandus en Europe sur le tombeau du Prophète, qui
était, disait-on, suspendu en l'air, sont inconnus dans le Hedjaz.
Le trésor de la Mosquée fut en grande partie pillé par les Wahabites,
mais il y a lieu de croire que ceux-ci avaient été précédés à mainte
reprise par les gardiens successifs du tombeau.
On trouve encore dans la relation de Burckhardt bien d'autres détails
intéressants sur Médine et ses habitants, sur les environs et les lieux
ordinaires de pèlerinage. Nous avons fait des emprunts assez importants
au récit de Burckhardt pour que le lecteur, désireux de se pénétrer
plus intimement des mœurs et des usages des Arabes, qui n'ont pas
changé, ait envie de recourir au texte lui-même.
Le 21 avril 1815, Burckhardt se joignit à une caravane qui le conduisit
au port de Yambo, où régnait la peste. Le voyageur ne tarda pas à
tomber malade. Il devint même si faible qu'il lui fut impossible de se
réfugier à la campagne. Quant à s'embarquer, il n'y fallait pas penser,
tous les bâtiments prêts à mettre à la voile étant encombrés de soldats
malades. Il fut donc forcé de rester dix-huit jours dans cette ville
insalubre, avant de pouvoir prendre passage sur un petit bâtiment, qui
l'emmena à Cosseïr et de là en Égypte.
A son retour au Caire, Burckhardt apprit la mort de son père. La
constitution du voyageur avait été profondément ébranlée par la
maladie. Aussi ne put-il qu'en 1816 faire l'ascension du mont Sinaï.
Les études d'histoire naturelle, la rédaction de ses journaux de
voyage, le soin de sa correspondance l'occupèrent jusqu'à la fin de
1817, époque à laquelle il comptait se joindre à la caravane du Fezzan.
Mais, attaqué soudain par une fièvre violente, il succomba au bout de
quelques jours en disant: «Écrivez à ma mère que ma dernière pensée a
été pour elle.»