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HISTOIRE GÉNÉRALE

DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES VOYAGEURS

DU XIXe SIÈCLE

COLLECTION J. HETZEL

[Illustration: LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE]

HISTOIRE GÉNÉRALE

DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES VOYAGEURS

DU XIXe SIÈCLE

PAR

JULES VERNE

51 DESSINS PAR LÉON BENETT

57 FAC-SIMILÉS (D'APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES

PAR MATTHIS ET MORIEU

[Illustration]

BIBLIOTHÈQUE

D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE

TABLE DES CARTES ET GRAVURES

REPRODUITES EN FAC-SIMILÉ D'APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX AVEC

INDICATION DES SOURCES

PREMIÈRE PARTIE

_Portrait de Burckhardt._--D'après Burckhardt. Travels in Nubia and in

the interior north-eastern Africa, performed in 1813.--London, Murray,

1821, in-4.

_Marchande de pain de Djeddah._--D'après Niebuhr. Voyage en

Arabie....--Amsterdam, Baalde, 1776, 4 vol. in-4.

_Guerriers Béloutchistans._--D'après Pottinger. Voyage dans le

Béloutchistan et le Sindhy... traduit par Eyriès.--Paris, Gide, 1818, 2

vol. in-8.

_Costumes Afghans._--D'après John-Mountstuart Elphinstone. Tableau du

royaume de Caboul....--Paris, Nepveu, 1817, 3 vol. in-16.

_Costumes Persans._--D'après: Costumes orientaux inédits, dessinés

d'après nature en 1796, 1797, 1798, 1802 et 1809.--Paris, 1813, in-4.

_Guerrier Javanais._--D'après Raffles. The history of Java....--London,

Black, 1817. 2 vol. in-4.

_Une Khafila d'esclaves._--D'après Lyon. A narrative of travels in

northern Africa....--London, Murray, 1821, in-4.

_Garde du corps du cheik de Bornou._--D'après Denham. Narrative of

travels and discoveries in northern and central Africa....--London,

Murray, 1826, in-4.

_Réception de la mission._--D'après Denham. _Op. cit._

_Lancier du sultan de Begharmi._--D'après Denham. _Op. cit._

_Cartes des voyages de Denham et de Clapperton._--D'après Clapperton.

Journal of a second expedition into the interior of Africa....--London,

Murray, 1829, Gr. in-4.

_Portrait de Clapperton._--D'après une gravure du Cabinet des Estampes

de la Bibliothèque Nationale.

_Vues des bords du Congo._--D'après Tuckey. Narrative of an expedition

to explore the river Zaïre....--London, 1818, in-4.

_Capitaine Ashantie._--D'après Bowdich. Mission from Capecoast castle

to Ashantees.--London, 1819, in-4.

_Portrait de Caillié._--D'après une gravure du Cabinet des Estampes de

la Bibliothèque Nationale.

_Vue d'une partie de Tembouctou._--D'après Caillié. Journal d'un voyage

à Tembouctou....--Paris, 1830, 3 vol. in-8 et atlas in-fol.

_Carte du voyage de René Caillié._--D'après le même ouvrage.

_Carte du voyage de Laing._--D'après le major Laing. Travels through

the Timanee.--London, 1835, in-8.

_Le mont Kesa._--D'après Lander. Journal d'une expédition entreprise

dans le but d'explorer le cours et l'embouchure du Niger....--Paris,

Paulin, 1832, 3 vol. in-8.

_Tabouret carré du sultan de Bornou._--D'après Lander. _Op. cit._

_Carte du cours inférieur du Niger._--D'après Lander. _Op. cit._

_Vue du Temple principal de Sekkeh._--D'après Cailliaud. Voyage à

l'Oasis de Siouah.--Paris, de Bure, 1823, in-fol.

_Types Circassiens._--D'après Bell. Journal of a residence in

Circassia.--London, 1840. 2 vol. in-8.

_Carte des sources du Mississipi._--D'après le _Bulletin de la Société

de géographie_, 1844.

_Monuments du Palenké._ Pyramide de Xochicaleo.--D'après Nebel. Voyage

pittoresque et archéologique dans la partie la plus intéressante du

Mexique.--Paris, Moench, 1836, in-fol.

DEUXIÈME PARTIE

_Néo-Zélandais._--D'après Krusenstern. Voyage autour du monde fait

pendant les années 1803-1806. Traduit par Eyriès.--Paris, Gide, 1821. 2

vol. in-8 et atlas de 30 pl. in-fol. Pl. 16.

_Types Aïnos._--D'après Krusenstern. _Op. cit._ Pl. 15.

_Intérieur d'une maison à Radak._--D'après Kotzebue. Entdeckung's

Reise.... Voyage de découvertes dans la mer du Sud.--Weimar, 1821, 2

vol. in-4.

_Officier du roi en grand costume._--D'après Freycinet. Voyage

autour du monde sur les corvettes _l'Uranie_ et _la Physicienne_,

1817-1820.--Paris, Pillet aîné, 1824-1844, 9 vol. in-4 avec 4 atlas de

348 pl. (Historique, pl. 85.)

_Un moraï à Karakakoua._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 87.

_Habitant d'Ualan._--D'après Duperrey. Voyage autour du monde exécuté

sur la corvette _la Coquille_ pendant les années 1822-1825.--Paris, A.

Bertrand, 1828 et années suivantes. Gr. in-4 et atlas in-fol. Pl. 51.

_Guerriers d'Ombai et de Guébé._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._

Pl. 33 et 38.

_Maison à Rawak._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 48.

_Personnage des danses de Montézuma._--D'après Freycinet. _Op. et loc.

cit._ Pl. 72.

_Ruines de piliers à Tinian._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._

Pl. 73.

_Ferme australienne._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 98.

_Baie Française aux Malouines._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._

Pl. 109.

_Cascade du port Praslin._--D'après Duperrey. _Op. cit._ Pl. 21.

_Naturels de la Nouvelle-Guinée._--D'après Duperrey. _Op. cit._ Pl. 36.

_Idoles indiennes près de Pondichéry._--D'après de La Touanne. Album

pittoresque du voyage de la Thétis. In-fol.

_Rivière San Mateo._--D'après de La Touanne. _Op. cit._

_Portrait de Dumont d'Urville._--D'après une gravure du Cabinet des

Estampes de la Bibliothèque Nationale.

_Village de Doreï._--D'après Dumont d'Urville. Voyage de la corvette

_l'Astrolabe_.--Paris, Tastu, 1830 et années suivantes, 3 vol. in-8 et

atlas in-fol.

_Habitants de Vanikoro._--D'après Dumont d'Urville. _Op. cit._

_Vue de la Terre Adélie._--D'après Dumont d'Urville. Voyage au pôle

sud et dans l'Océanie pendant les années 1837 à 1840....--Paris, Gide,

1841-1854, 23 vol. in-8 et 6 atlas in-fol. (Histoire du voyage, tome

III.)

_Carte des Orcades méridionales._--D'après Dumont d'Urville. _Op. et

loc. cit._

_Portrait de John Ross._--D'après Ross. Narrative of a second voyage in

search of a north-west passage....--London, Murray, 1835, Gr. in-4.

_Esquimaux._--D'après Parry. A voyage for the discovery of a north-west

passage from the Atlantic to the Pacific.--London, Murray, 1821, in-4.

NOMS DES PRINCIPAUX VOYAGEURS

DONT L'HISTOIRE ET LES VOYAGES SONT RACONTÉS DANS CE VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

SEETZEN.--BURCKHARDT.--WEBB.--CHRISTIE ET POTTINGER.--ELPHINSTONE.

--GARDANNE.--DUPRÉ.--MORIER.--MACDONALD-KINNEIR.--PRICE.--OUSELEY.

--GULDENSTÆDT.--KLAPROTH.--LEWIS.--CLARKE.--RAFFLES.--PEDDIE.--

CAMPBELL.--RICHTIE.--LYON.--DENHAM.--OUDNEY ET CLAPPERTON.--TUCKEY.

--BOWDICH.--MOLLIEN.--GRAY ET PARTARIEUX.--CAILLIÉ.--LAING.--LES FRÈRES

LANDER.--CAILLIAUD ET LETORZEC.--RÜPPELL.--RUSSEGGER.--LAMBTON.--

FRASER.--SAGLIER.--BOTTA.--FRESNEL.--SCHUBERT.--PARROT.--DUBOIS DE

MONTPÉREUX.--HUMBOLDT.--PIKE.--HARMON.--LE MAJOR LONG.--CASS.--DEL

RIO.--DUPAIX.--WALDECK.--WIED-NEUVIED.--SPIX ET MARTIUS.--D'ORBIGNY.

DEUXIÈME PARTIE

KRUSENSTERN.--KOTZEBUE.--BEECHEY.--LÜTKÉ.--FREYCINET.--DUPERREY.

--LE BARON DE BOUGAINVILLE.--DUMONT D'URVILLE.--BELLINGSHAUSEN.--

WEDDELL.--BISCOË.--WILKES.--BALLENY.--JAMES ROSS.--ANJOU.--

WRANGELL.--JOHN ROSS.--PARRY.--FRANKLIN.--BACK.--DEASE ET SIMPSON.

AVERTISSEMENT

L'_Histoire des grands Voyages et des grands Voyageurs_, telle que je

l'avais comprise quand j'en ai publié la première partie, devait avoir

pour but de résumer l'histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce

aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension

considérable. Elle comprendra, non seulement toutes les explorations

passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont

intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette

œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs

modernes, toutes les garanties qu'elle comporte, j'ai appelé à mon

aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes

les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la

Bibliothèque Nationale.

Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont

inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien

emprunter qu'à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront

donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet

ouvrage, qui mettra en lumière ce qu'ont été tous les grands voyageurs,

depuis Hannon et Hérodote jusqu'aux explorateurs contemporains.

Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage

inspiré par la même pensée: _les Voyageurs anciens et modernes_, de

M. Édouard Charton. Cet utile et excellent ouvrage d'un des hommes

qui ont le plus contribué à faire naître en France le goût des études

géographiques, se compose surtout de choix et d'extraits empruntés aux

relations des principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.

JULES VERNE.

LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE

[Illustration]

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

L'AURORE D'UN SIÈCLE DE DÉCOUVERTES

Ralentissement des découvertes pendant les luttes de la République

et de l'Empire.--Voyages de Seetzen en Syrie et en Palestine.--Le

Haouran et le périple de la mer Morte.--La Décapole.--Voyage en

Arabie.--Burckhardt en Syrie.--Courses en Nubie sur les deux

rives du Nil.--Pèlerinage à la Mecque et à Médine.--Les Anglais

dans l'Inde.--Webb aux sources du Gange.--Relation d'un voyage

dans le Penjab.--Christie et Pottinger dans le Sindhy.--Les mêmes

explorateurs à travers le Béloutchistan jusqu'en Perse.--Elphinstone

en Afghanistan.--La Perse d'après Gardanne, Ad. Dupré, Morier,

Macdonald-Kinneir, Price et Ouseley.--Guldenstædt et Klaproth dans le

Caucase.--Lewis et Clarke dans les montagnes Rocheuses.--Raffles à

Sumatra et à Java.

La fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe sont marqués par

un sensible ralentissement dans la voie des grandes découvertes

géographiques.

Nous avons vu la République française organiser l'expédition à la

recherche de La Pérouse et l'importante croisière du capitaine Baudin

sur les côtes de l'Australie. Ce sont là les seuls témoignages

d'intérêt que les passions déchaînées et les luttes fratricides

permirent au gouvernement de donner à cette science pourtant si

française, la géographie.

Plus tard, en Égypte, Bonaparte s'entoura d'un état-major de savants et

d'artistes distingués. Alors furent réunis les matériaux de ce grand et

bel ouvrage qui, le premier, donna une idée exacte, bien qu'incomplète,

de l'antique civilisation de la terre des Pharaons. Mais, lorsque

Napoléon eut complètement «percé sous Bonaparte», l'égoïste souverain,

sacrifiant tout à sa détestable passion, la guerre, ne voulut plus

entendre parler d'explorations, de voyages, de découvertes à faire.

C'étaient de l'argent et des hommes qu'on lui aurait volés. La

consommation qu'il en faisait était trop grande pour qu'il permît

ce futile gaspillage. On le vit bien, lorsqu'il céda pour quelques

millions, aux États-Unis, le dernier débris de notre empire colonial en

Amérique.

Fort heureusement, les autres peuples n'étaient pas opprimés par

cette main de fer. Bien qu'absorbés par leur lutte contre la France,

ils trouvaient encore des volontaires qui étendaient le champ des

connaissances géographiques, constituaient l'archéologie sur des

bases vraiment scientifiques et procédaient aux premières recherches

linguistiques et ethnographiques.

Le savant géographe Malte-Brun, dans un article qu'il publia, en 1817,

en tête des _Nouvelles Annales des Voyages_, marque, minutieusement et

avec une extrême précision, l'état de nos connaissances géographiques

au commencement du XIXe siècle et les nombreux «desiderata» de

la science. Il fait ressortir les progrès déjà accomplis de la

navigation, de l'astronomie, de la linguistique. Bien loin de cacher

ses découvertes, comme l'avait fait par jalousie la Compagnie de la

baie d'Hudson, la Compagnie des Indes fonde des académies, publie des

mémoires, encourage les voyageurs. La guerre elle-même est utilisée,

et l'armée française recueille en Égypte les matériaux d'un immense

ouvrage. On va bientôt le voir, une noble émulation s'est emparée de

tous les peuples.

Il est cependant un pays qui prélude, dès le début de ce siècle,

aux grandes découvertes que ses voyageurs devaient faire, c'est

l'Allemagne. Ses premiers explorateurs procèdent avec tant de soin,

sont doués d'une volonté si ferme et d'un instinct si sûr, qu'ils

ne laissent à leurs successeurs qu'à vérifier et à compléter leurs

découvertes.

Le premier en date est Ulric Jasper Seetzen. Né en 1767 dans

l'Oostfrise, Seetzen, après avoir achevé ses études à Göttingue,

commença par publier quelques essais sur la statistique et sur les

sciences naturelles, pour lesquelles il se sentait un penchant naturel.

Ces publications attirèrent sur lui l'attention du gouvernement, qui le

nomma conseiller aulique dans la province de Tever.

Le rêve de Seetzen, comme le fut plus tard celui de Burckhardt, c'est

un voyage dans l'Afrique centrale; mais il veut y préluder par une

exploration de la Palestine et de la Syrie, pays sur lesquels la

«Palestine association», fondée à Londres en 1805, allait attirer

l'attention. Seetzen n'attendit pas cette époque, et, muni de

nombreuses recommandations, il partit, en 1802, pour Constantinople.

Bien qu'un grand nombre de pèlerins et de voyageurs se fussent succédé

dans la Terre-Sainte et dans la Syrie, on ne possédait encore que des

notions extrêmement vagues sur ces contrées. La géographie physique

n'en était pas suffisamment établie, les observations manquaient, et

certaines régions, telles que le Liban et la mer Morte, n'avaient

jamais été explorées. Quant à la géographie comparée, elle n'existait

vraiment pas encore. Il a fallu les études assidues de l'Association

anglaise et la science de ses voyageurs, pour la constituer. Seetzen,

qui avait poussé ses études de divers côtés, se trouvait donc

admirablement préparé pour explorer ce pays, qui, tant de fois visité,

était réellement un pays neuf.

Après avoir traversé toute l'Anatolie, Seetzen arriva à Alep au mois de

mai 1804. Il y resta près d'une année, s'adonnant à l'étude pratique de

la langue arabe, faisant des extraits des historiens et des géographes

de l'Orient, vérifiant la position astronomique d'Alep, se livrant

à des recherches d'histoire naturelle, recueillant des manuscrits,

traduisant une foule de ces chants populaires et de ces légendes qui

sont si précieux pour la connaissance intime d'une nation.

D'Alep, Seetzen partit, au mois d'avril 1805, pour Damas. Sa première

course le conduisit à travers les cantons de Haouran et de Djolan,

situés au sud-est de cette ville. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait

visité ces deux provinces, qui jouèrent pendant la domination romaine

un rôle assez important dans l'histoire des Juifs, sous les noms

d'Auranitis et de Gaulonitis. Seetzen fut le premier à donner une idée

de leur géographie.

Le Liban, Baalbeck furent reconnus par le hardi voyageur; il poussa ses

courses au sud de la Damascène, descendit en Judée, explora la partie

orientale du Hermon, du Jourdain et de la mer Morte. C'était le siège

de ces peuples bien connus dans l'histoire juive, les Ammonites, les

Moabites, les Galadites, les Batanéens, etc. La partie méridionale

de cette contrée portait, au temps de la conquête romaine, le nom de

Pérée, et c'est là que se trouvait la célèbre Decapolis, ou Ligue des

dix villes. Aucun voyageur moderne n'avait visité cette région. Ce fut

pour Seetzen un motif d'y commencer ses recherches.

Ses amis de Damas essayèrent de le dissuader de ce voyage en lui

peignant les difficultés et les dangers d'une route fréquentée par les

Bédouins, mais rien ne pouvait l'arrêter. Cependant, avant de visiter

la Décapole et de constater l'état de ses ruines, Seetzen parcourut un

petit pays, le Ladscha, très mal famé à Damas, à cause des Bédouins qui

l'occupent, mais qui passait pour renfermer des antiquités remarquables.

Parti de Damas le 12 décembre 1805, avec un guide arménien qui l'égara

dès le premier jour, Seetzen, prudemment muni d'un passe-port du pacha,

se fit accompagner de village en village par un cavalier en armes.

«La partie du Ladscha que j'ai vue, dit le voyageur dans une relation

reproduite dans les anciennes _Annales des Voyages_, n'offre, comme le

Haouran, que du basalte, souvent très poreux, et qui forme en plusieurs

endroits de vastes déserts de pierres. Les villages, pour la plupart

détruits, sont situés sur le flanc des rochers. La couleur noire des

basaltes, les maisons, églises et tours écroulées, le défaut total

d'arbres et de verdure, tout donne à ces contrées un aspect sombre et

mélancolique qui remplit l'âme d'une certaine terreur. Presque chaque

village offre, ou des inscriptions grecques, ou des colonnes, ou

quelques autres restes de l'antiquité. (J'ai copié, entre autres, une

inscription de l'empereur Marc-Aurèle.) Les battants des portes sont,

ici comme dans le Haouran, de basalte.»

A peine Seetzen était-il arrivé dans le village de Gérata et goûtait-il

quelques instants de repos, qu'une dizaine d'hommes à cheval lui

annoncèrent qu'ils étaient venus, au nom du vice-gouverneur du Haouran,

pour l'arrêter. Leur maître, Omar-Aga, ayant appris que le voyageur

avait été déjà vu l'année précédente dans le pays, et supposant que ses

passeports étaient faux, leur avait prescrit de le lui amener.

La résistance était impossible. Sans s'émouvoir de cet incident qu'il

considérait comme un simple contre-temps, Seetzen s'avança d'une

journée et demie dans le Haouran, où il rencontra Omar-Aga sur la route

de la caravane de la Mecque.

Fort bien accueilli, le voyageur repartit le lendemain; mais la

rencontre qu'il fit en route de plusieurs troupes d'Arabes, auxquelles

il imposa par sa contenance, lui laissa la certitude qu'Omar-Aga avait

voulu le faire dépouiller.

De retour à Damas, Seetzen eut grand'peine à trouver un guide

qui consentît à l'accompagner dans son voyage le long de la rive

orientale du Jourdain et autour de la mer Morte. Cependant, un certain

Yusuf-al-Milky, de religion grecque, qui avait fait, pendant une

trentaine d'années, le commerce avec les tribus arabes et parcouru les

cantons que Seetzen voulait visiter, consentit à l'accompagner.

Ce fut le 19 janvier 1806 que les deux voyageurs quittèrent Damas.

Seetzen n'emportait pour tout bagage que quelques hardes, les livres

indispensables, du papier pour sécher les plantes et l'assortiment de

drogues nécessaire à son caractère supposé de médecin. Il avait revêtu

le costume d'un cheik de seconde classe.

Les deux districts de Rascheia et d'Hasbeia, situés au pied du mont

Hermon, dont la cime disparaissait alors sous une couche de neige,

furent ceux que Seetzen explora les premiers, parce qu'ils étaient les

moins connus de la Syrie.

De l'autre côté de la montagne, le voyageur visita successivement

Achha, village habité par des Druses; Rascheia, résidence de l'émir;

Hasbeia, où il descendit chez le savant évêque grec de Szur ou Szeida,

pour lequel il avait une lettre de recommandation. L'objet qui attira

le plus particulièrement l'attention du voyageur en ce pays montagneux

fut une mine d'asphalte, matière «qu'on emploie ici pour garantir les

vignes des insectes.»

De Hasbeia, Seetzen gagna ensuite Baniass, l'ancienne Cæsarea

Philippi, aujourd'hui misérable hameau d'une vingtaine de cabanes. Si

l'on pouvait encore retrouver les traces de son mur d'enceinte, il n'en

était pas de même des restes du temple magnifique qui fut élevé par

Hérode en l'honneur d'Auguste.

La rivière de Baniass passait, dans l'opinion des anciens, pour la

source du Jourdain, mais c'est la rivière d'Hasbeny qui, formant la

branche la plus longue du Jourdain, doit mériter ce nom. Seetzen la

reconnut, ainsi que le lac Méron ou Samachonitis de l'antiquité.

A cet endroit, il fut abandonné à la fois par ses muletiers, qui

pour rien au monde n'auraient voulu l'accompagner jusqu'au pont

Dschir-Behat-Jakub, et par son guide Yusuf, qu'il dut envoyer par la

grande route l'attendre à Tibériade, tandis que lui-même s'avançait à

pied vers ce pont si redouté, suivi d'un seul Arabe.

Mais, à Dschir-Behat-Jakub, Seetzen ne pouvait trouver personne qui

voulût l'accompagner sur la rive orientale du Jourdain, lorsqu'un

indigène, apprenant sa qualité de médecin, le pria de venir visiter

son cheik, attaqué d'ophtalmie, qui demeurait sur le rivage oriental du

lac de Tibériade.

Seetzen n'eut garde de refuser cette occasion, et bien lui en prit, car

il observa à loisir la mer de Tibériade et la rivière Wady-Szemmak, non

sans avoir risqué d'être dévalisé et assassiné par son guide. Il put

enfin arriver à Tibériade, la Tabaria des Arabes, où Yusuf l'attendait

depuis plusieurs jours.

«La ville de Tibériade, dit Seetzen, est située immédiatement sur les

bords du lac de ce nom; et du côté de la terre elle est entourée d'un

bon mur de pierres de taille de basalte; malgré cela, elle mérite à

peine le nom de bourg. On n'y retrouve aucune trace de son antique

splendeur, mais on reconnaît les ruines de l'ancienne ville qui

s'étendent jusqu'aux bains chauds situés à une lieue vers l'est. Le

fameux Djezar-Pacha a fait construire une salle de bains au-dessus

de la source principale. Si ces bains étaient situés en Europe, ils

obtiendraient probablement la préférence sur tous les bains connus. La

vallée dans laquelle se trouve le lac, favorise, par la concentration

de la chaleur, la végétation des dattiers, des citronniers, des

orangers et de l'indigo, pendant que le terrain plus élevé pourrait

fournir les productions des climats tempérés.»

A l'ouest de la pointe méridionale du lac gisent les débris de

l'ancienne ville de Tarichœa. C'est là que commence la belle plaine

El-Ghor, entre deux chaînes de montagnes, plaine peu cultivée, que

parcourent des Arabes nomades.

Seetzen continua sans incident remarquable son voyage à travers la

Décapole, si ce n'est qu'il dut se déguiser en mendiant pour échapper à

la rapacité des indigènes.

«Je mis sur ma chemise, dit-il, un vieux kambas ou robe de chambre

et par-dessus une vieille chemise bleue et déchirée de femme; je me

couvris la tête de quelques lambeaux et les pieds de savates. Un vieux

_abbaje_ en loques, jeté sur les épaules, me garantissait contre le

froid et la pluie, et une branche d'arbre me servait de bâton. Mon

guide, chrétien grec, prit à peu près le même costume, et c'est dans

cet état que nous parcourûmes le pays pendant dix jours, souvent

arrêtés par des pluies froides qui nous mouillèrent jusqu'à la peau. Je

fus même obligé de marcher toute une journée, pieds nus, dans la boue,

parce qu'il m'était impossible de me servir de mes savates sur cette

terre grasse et toute détrempée par l'eau.»

Draa, qu'on rencontre un peu plus loin, n'est plus qu'un amas de ruines

désertes, et l'on n'y trouve aucun reste des monuments qui la rendaient

célèbre autrefois.

Le district d'El-Botthin, qui vient ensuite, renferme plusieurs

milliers de cavernes, creusées dans le roc, qu'occupaient ses anciens

habitants. Il en était encore à peu près de même lors du passage de

Seetzen.

Mkês était jadis une ville riche et considérable, comme le prouvent

ses débris très nombreux de colonnes et ses sarcophages. Seetzen

l'identifie avec Gadara, une des villes secondaires de la Décapolitaine.

A quelques lieues de là, sont situées les ruines d'Abil, l'Abila

des anciens. Seetzen ne put déterminer son guide Aoser à s'y

rendre, effrayé qu'il était des bruits qui couraient sur les Arabes

Beni-Szahar. Il dut donc aller seul.

«Elle est totalement ruinée et abandonnée, dit le voyageur; il n'y a

plus un seul édifice sur pied, mais les ruines et les débris attestent

sa splendeur passée. On y trouve de beaux restes de l'ancienne enceinte

et une quantité de voûtes et de colonnes de marbre, de basalte et de

granit gris. Au delà de cette enceinte, je trouvai un grand nombre de

colonnes, dont deux d'une grandeur extraordinaire. J'en conclus qu'il y

avait ici un temple considérable.»

En sortant du district d'El-Botthin, Seetzen entra dans celui

d'Edschlun. Il ne tarda pas à découvrir les ruines importantes de

Dscherrasch, qui peuvent être comparées à celles de Palmyre et de

Baalbek.

[Illustration: CARTE DE L'EGYPTE, DE LA NUBIE et d'une partie de L'ARABIE.

_Gravé par E. Morieu, 23 r. de Bréa, Paris_]

«On ne saurait s'expliquer, dit Seetzen, comment cette ville, autrefois

si célèbre, a pu échapper jusqu'ici à l'attention des amateurs de

l'antiquité. Elle est située dans une plaine ouverte, assez fertile

et traversée par une rivière. Avant d'y entrer, je trouvai plusieurs

sarcophages avec de très beaux bas-reliefs, parmi lesquels j'en

remarquai un sur le bord du chemin avec une inscription grecque. Les

murs de la ville sont absolument écroulés, mais on reconnaît encore

toute leur étendue, qui peut avoir été de trois quarts et même d'une

lieue. Ces murs étaient entièrement construits de pierres de taille de

marbre. L'espace intérieur est inégal et s'abaisse vers la rivière.

Aucune maison particulière n'a été conservée; en revanche, je remarquai

plusieurs édifices publics, qui se distinguaient par une très belle

architecture. J'y trouvai deux superbes amphithéâtres, construits

solidement en marbre, avec des colonnes, des niches, etc., le tout

bien conservé; quelques palais, et trois temples, dont l'un avait un

péristyle de douze grandes colonnes d'ordre corinthien dont onze sont

encore sur pied. Dans un autre de ces temples, je vis une colonne

renversée, du plus beau granit d'Égypte poli. J'ai encore trouvé une

belle porte de ville, bien conservée, formée de trois arcades et ornée

de pilastres. Le plus beau monument que j'y trouvai était une rue

longue, croisée par une autre et garnie des deux côtés d'une file de

colonnes de marbre d'ordre corinthien et dont une des extrémités se

terminait en une place semi-circulaire entourée de soixante colonnes

d'ordre ionique..... Au point où les deux rues se croisent, on voit

dans chacun des quatre angles un grand piédestal de pierre de taille

qui portait apparemment autrefois des statues..... On reconnaît encore

une partie du pavé, construit de grandes pierres de taille. En général,

je comptai près de deux cents colonnes, qui supportent en partie encore

leur entablement; mais le nombre de celles qui sont renversées est

infiniment plus considérable, car je ne vis que la moitié de l'étendue

de la ville, et l'on trouvera probablement dans l'autre moitié, au delà

de la rivière, encore une quantité de curiosités remarquables.»

[Illustration: Jérusalem. (Page 10.)]

Suivant Seetzen, Dscherrasch ne peut être que l'ancienne Gerasa, ville

qui avait jusqu'alors été placée d'une façon très défectueuse sur

toutes les cartes.

Le voyageur traversa bientôt la Serka, le Jabek des historiens hébreux,

qui formait la limite septentrionale du pays des Ammonites, pénétra

dans le district d'El-Belka, pays autrefois florissant, mais alors

absolument inculte et désert, où l'on ne trouve qu'un seul bourg,

Szalt, l'ancienne Amathuse. Seetzen visita ensuite Amman, célèbre, sous

le nom de Philadelphia, parmi les villes décapolitaines, où l'on trouve

encore de belles antiquités; Eléale, ancienne ville des Amorites;

Madaba, qui portait le nom de Madba au temps de Moïse; le mont Nebo,

Diban, le pays de Karrak, patrie des Moabites; les ruines de Robba,

(Rabbath), résidence des anciens rois du pays, et il arriva, après de

nombreuses fatigues, à travers un pays montueux, dans la région située

à l'extrémité méridionale de la mer Morte et nommée Gor-es-Szophia.

La chaleur était très forte, et il fallait traverser de grandes plaines

de sel que n'arrose aucun cours d'eau. Ce fut le 6 avril que Seetzen

arriva à Bethléem et peu après à Jérusalem, non sans avoir terriblement

souffert de la soif, mais après avoir traversé des contrées infiniment

curieuses, qu'aucun voyageur moderne n'avait jusqu'alors parcourues.

En même temps, il avait recueilli de précieuses informations sur la

nature des eaux de la mer Morte, réfuté bien des fables grossières,

redressé bien des erreurs des cartes les plus précises, contribué à

l'identification de mainte cité antique de la Perœa, et constaté

l'existence de ruines nombreuses qui témoignaient du degré de

prospérité atteinte par cette région sous la domination romaine.

Le 25 juin 1806, Seetzen quittait Jérusalem et rentrait par mer à

Saint-Jean-d'Acre.

«Cette traversée avait été un véritable voyage de découvertes,» dit M.

Vivien de Saint-Martin dans un article de la _Revue Germanique_ de 1858.

Mais, ces découvertes, Seetzen ne voulut pas les laisser incomplètes.

Dix mois plus tard, il faisait une seconde fois le tour du lac

Asphaltite, et, par ce nouveau voyage, ajoutait beaucoup à ses

premières observations.

Le voyageur gagna ensuite Le Caire, où il séjourna deux années

entières. Là, il acheta la plupart des manuscrits orientaux qui

font la richesse de la bibliothèque de Gotha, recueillit tous les

renseignements possibles sur les pays de l'intérieur, mais guidé par

un instinct très sûr, et n'accueillant que ceux qui semblaient revêtir

tous les caractères d'une certitude presque absolue.

Ce repos relatif, bien que si éloigné de l'oisiveté, ne pouvait

longtemps convenir à l'insatiable soif de découvertes de Seetzen. Au

mois d'avril 1809, il quittait définitivement la capitale de l'Égypte,

se dirigeant vers Suez et la presqu'île du Sinaï, qu'il comptait

visiter avant de pénétrer en Arabie. Pays fort peu connu, l'Arabie

n'avait été visitée que par des négociants malouins, venus sur place

pour acheter la «fèvre de Moka». Jusqu'à Niebuhr, aucune expédition

scientifique n'avait été organisée pour étudier la géographie du pays

et les mœurs des habitants.

C'est au professeur Michälis, auquel manquaient certains renseignements

pour éclaircir quelques passages de la Bible, qu'est dû l'envoi de

cette expédition, défrayée par la munificence du roi de Danemark,

Frédéric V.

Composée du mathématicien von Haven, du naturaliste Forskaal,

du médecin Cramer, du peintre Braurenfeind et de l'officier du

génie Niebuhr, cette réunion d'hommes sérieux et savants répondit

admirablement à ce qu'on avait attendu d'elle.

De 1762 à 1764, ils visitèrent l'Égypte, le mont Sinaï, Djedda,

débarquèrent à Loheia et pénétrèrent dans l'intérieur de l'Arabie

heureuse, explorant le pays chacun selon sa spécialité. Mais les

fatigues et les maladies eurent raison de ces intrépides voyageurs, et

bientôt Niebuhr resta seul pour utiliser les observations recueillies

par lui-même et par ses compagnons. Son ouvrage est une mine

inépuisable qu'on peut encore aujourd'hui consulter avec fruit.

On voit que Seetzen avait fort à faire pour reléguer dans l'oubli le

voyage de son devancier. Pour atteindre ce but, il ne recula devant

aucun moyen. Le 31 juillet, après avoir fait profession publique de

l'islamisme, il s'embarquait à Suez pour la Mecque, et il comptait

pénétrer dans cette ville sous l'habit de pèlerin. Tor et Djedda furent

les deux escales qui précédèrent l'entrée de Seetzen dans la cité

sainte. Il fut d'ailleurs singulièrement frappé de l'affluence des

fidèles et du caractère si étrangement particulier de cette ville, qui

vit du culte et par le culte.

«Tout cet ensemble, dit le voyageur, fit naître en moi une émotion vive

que je n'éprouvai nulle part ailleurs.»

Il est inutile d'insister sur cette partie du voyage, non plus que

sur l'excursion à Médine. C'est au récit si précis et si véridique

de Burckhardt que sera empruntée la description de ces saints lieux.

D'ailleurs, nous n'avons longtemps possédé des travaux de Seetzen

que les extraits publiés dans les _Annales des Voyages_ et dans la

_Correspondance_ du baron de Zach. Ce n'est qu'en 1858 que furent

édités en allemand, d'une manière bien incomplète d'ailleurs, les

journaux de voyage de Seetzen.

De Médine, le voyageur revint à la Mecque, où il se livra à l'étude

secrète de la ville, des cérémonies du culte, et à quelques

observations astronomiques, qui servirent à déterminer la position de

cette capitale de l'islamisme.

Le 23 mars 1810, Seetzen était rentré à Djedda, puis il s'embarquait,

avec l'Arabe qui lui avait servi d'instituteur à la Mecque, pour

Hodéida, un des principaux ports de l'Yemen. Après avoir passé par

Beith-el-Fakih, le canton montagneux où l'on cultive le café, après

avoir été retenu près d'un mois à Doran par la maladie, Seetzen entra

le 2 juin dans Saana, la capitale de l'Yemen, qu'il appelle la plus

belle ville de l'Orient. Le 22 juillet, il descendait jusqu'à Aden,

et, en novembre, il était à Moka, d'où sont datées les dernières

lettres qu'on reçut de lui. Rentré dans l'Yemen, il fut, comme Niebuhr,

dépouillé de ses collections et de ses bagages, sous le prétexte

qu'il récoltait des animaux, afin d'en composer un philtre destiné à

empoisonner les sources.

Mais Seetzen ne voulut pas se laisser dépouiller sans rien dire. Il

partit immédiatement pour Saana, où il comptait exposer à l'iman ses

réclamations. On était au mois de décembre 1811. Quelques jours plus

tard, le bruit de sa mort subite à Taes se répandait et ne tarda pas à

venir aux oreilles des Européens qui fréquentaient les ports arabes.

A qui faut-il faire remonter la responsabilité de cette mort? A

l'iman ou à ceux qui avaient dévalisé l'explorateur? Peu nous importe

aujourd'hui; mais il est permis de regretter qu'un voyageur si bien

organisé, déjà au courant des habitudes et des mœurs arabes, n'ait pu

pousser plus loin ses explorations, et que la plus grande partie de ses

journaux et de ses observations ait été à jamais perdue.

«Seetzen, dit M. Vivien de Saint-Martin, était, depuis Ludovico

Barthema (1503), le premier voyageur qui eût été à la Mecque, et aucun

Européen, avant lui, n'avait vu la cité sainte de Médine, consacrée par

le tombeau du Prophète.»

On comprend, par là, tout le prix qu'aurait eu la relation de ce

voyageur désintéressé, bien informé et véridique.

Au moment où une mort inopinée mettait fin à la mission que s'était

tracée Seetzen, Burckhardt s'élançait sur ses traces, et, comme

celui-ci l'avait fait, préludait par des courses en Syrie, à une longue

et minutieuse exploration de l'Arabie.

«C'est une chose peu commune dans l'histoire de la science, dit M.

Vivien de Saint-Martin, de voir deux hommes d'une aussi haute valeur

se succéder ou plutôt se continuer ainsi dans la même carrière.

Burckhardt, en effet, allait suivre, sur beaucoup de points, la trace

que Seetzen avait ouverte, et, longtemps secondé par des circonstances

favorables qui lui permirent de multiplier ses courses exploratrices,

il a pu ajouter considérablement aux découvertes connues de son

prédécesseur.»

Bien que Jean-Louis Burckhardt ne soit pas anglais, puisqu'il naquit à

Lausanne, il n'en doit pas moins être classé parmi les voyageurs de la

Grande-Bretagne. C'est en effet grâce à ses relations avec sir Joseph

Banks, le naturaliste compagnon de Cook, avec Hamilton, secrétaire de

l'Association africaine, et au concours empressé qu'ils lui prêtèrent,

que Burckhardt fut mis en état de voyager utilement.

D'une instruction étendue, dont il avait puisé les premiers éléments

aux universités de Leipzig, de Göttingue, où il suivit les cours de

Blumenbach, et plus tard de Cambridge, où il apprit l'arabe, Burckhardt

s'embarqua, en 1809, pour l'Orient. Afin de se préparer aux misères

de la vie du voyageur, il s'était volontairement astreint à de longs

jeûnes, condamné au supplice de la soif, et avait choisi pour oreillers

les pavés des rues de Londres, ou pour lit la poussière des routes.

Mais qu'étaient ces puériles tentatives d'entraînement comparées aux

misères de l'apostolat scientifique?

Parti de Londres pour la Syrie, où il devait se perfectionner dans la

langue arabe, Burckhardt avait le projet de se rendre ensuite au Caire,

et de gagner le Fezzan par le chemin autrefois frayé par Hornemann. Une

fois arrivé dans ce pays, les circonstances lui prescriraient quelle

route il conviendrait de suivre.

Après avoir pris le nom d'Ibrahim-Ibn-Abdallah, Burckhardt se fit

passer pour un Indien musulman. Afin de faire admettre ce déguisement,

le voyageur dut recourir à plus d'une supercherie. Une notice

nécrologique, parue dans les _Annales des Voyages_, raconte que,

lorsqu'on le priait de parler indien, Burckhardt ne manquait pas de

s'énoncer en allemand. Un drogman italien, qui le soupçonnait d'être

giaour, alla jusqu'à lui tirer la barbe, insulte la plus grave que l'on

puisse faire à un musulman. Burckhardt était tellement entré dans la

peau du personnage, qu'il répondit instantanément par un coup de poing

magistral, qui, envoyant rouler le pauvre drogman à dix pas, mit les

rieurs du côté du voyageur et les convainquit de sa sincérité.

De septembre 1809 à février 1812, Burckhardt résida à Alep,

n'interrompant ses études sur la langue et les mœurs syriennes

que pour une excursion de six mois à Damas, à Palmyre et dans le

Haouran,--pays que Seetzen avait seul visité avant lui.

On raconte que, pendant une course qu'il fit dans le Zor, canton

situé au nord-est d'Alep, sur les bords de l'Euphrate, Burckhardt fut

dépouillé de son bagage et de ses vêtements par une bande de pillards.

Il ne lui restait plus que sa culotte, lorsque la femme d'un chef,

qui n'avait pas eu sa part du butin, voulut lui enlever ce vêtement

indispensable.

«Ces courses, dit la _Revue Germanique_, nous ont valu une masse

considérable de renseignements sur des pays dont on n'avait jusqu'alors

quelque notion que par les communications encore incomplètes de

Seetzen. Même dans les cantons déjà fréquemment visités, l'esprit

observateur de Burckhardt savait recueillir nombre de faits

intéressants, que le commun des voyageurs avait négligés... Ces

précieux matériaux eurent pour éditeur le colonel Martin-William Leake,

lui-même voyageur distingué, savant géographe et profond érudit....»

Burckhardt avait vu Palmyre et Baalbek, les pentes du Liban et la

vallée de l'Oronte, le lac Hhouleh et les sources du Jourdain. Il avait

signalé pour la première fois un grand nombre d'anciens sites. Ses

indications, notamment, nous conduisent avec certitude à l'emplacement

de la célèbre Apamée, quoique lui-même et son savant éditeur se soient

trompés dans l'application de ces données. Enfin ses courses dans

l'Auranitis sont également riches, même après celles de Seetzen, en

renseignements géographiques et archéologiques qui font connaître

le pays dans son état actuel, et jettent de vives lumières sur la

géographie comparée de toutes les époques.

En 1812, Burckhardt quitte Damas, visite la mer Morte, la vallée

d'Acaba et le vieux port d'Aziongaber, régions aujourd'hui sillonnées

par des bandes d'Anglais, le _Murray_, le _Cook_ ou le _Bædeker_ à la

main, mais qu'on ne pouvait alors parcourir qu'au péril de la vie.

C'est dans une vallée latérale que le voyageur retrouva les ruines

imposantes de Petra, l'antique capitale de l'Arabie Pétrée.

A la fin de l'année, Burckhardt était au Caire. Ne jugeant pas à propos

de se joindre à la caravane qui partait pour le Fezzan, il se sentit

tout particulièrement attiré par la Nubie, contrée bien autrement

curieuse pour l'historien, le géographe et l'archéologue. Berceau de

la civilisation égyptienne, elle n'avait encore été visitée, depuis le

Portugais Alvarès, que par les Français Poncet et Lenoir Duroule, à la

fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, par Bruce, dont le

récit avait été tant de fois mis en doute, et par Norden, qui n'avait

pas dépassé Derr.

En 1813, Burckhardt explore le Nouba propre, le pays de Kennour et le

Mohass. Cette excursion ne lui coûta que quarante-deux francs, somme

bien modique, si on la compare aux prix qu'atteignent aujourd'hui les

moindres tentatives de voyage en Afrique. Il est vrai que Burckhardt

savait se contenter pour tout dîner d'une poignée de dourrah (millet)

et que tout son cortège se composait de deux dromadaires.

En même temps que lui, deux Anglais, MM. Legh et Smelt, parcouraient le

pays, semant l'or et les présents sous leurs pas, et rendant ainsi bien

coûteuse la tâche de leurs successeurs.

Burckhardt franchit les cataractes du Nil.

«Un peu plus loin, dit la relation, près d'un endroit nommé

Djebel-Lamoule, les guides arabes ont l'usage d'exiger un présent

extraordinaire de celui qu'ils conduisent. Voici comment ils s'y

prennent: ils font halte, mettent pied à terre, et forment un petit tas

de sable et de cailloux à l'instar de celui que les Nubiens mettent sur

leurs tombeaux; ils appellent cela _creuser le tombeau du voyageur_».

Cette démonstration est suivie d'une demande impérieuse. M. Burckhardt,

ayant vu son guide commencer cette opération, se mit tranquillement à

l'imiter; puis il lui dit: «Voilà ton tombeau, car puisque nous sommes

frères, il est juste que nous soyons enterrés ensemble.» L'Arabe ne put

s'empêcher de rire; on détruisit réciproquement les travaux sinistres,

et on remonta sur les chameaux, aussi bons amis qu'auparavant. L'Arabe

cita le vers du Coran qui dit: «Aucun mortel ne connaît le coin de

terre où sera creusé son tombeau.»

Burckhardt aurait bien voulu pénétrer dans le Dongolah; mais il dut se

contenter de recueillir des renseignements, d'ailleurs intéressants,

sur le pays et sur les Mamelouks qui s'y étaient réfugiés après le

massacre de cette puissante milice, ordonné par le pacha d'Égypte,

exécuté par ses Arnautes.

Les ruines de temples et de villes antiques arrêtent à chaque instant

le voyageur; il n'en est pas de plus curieuses que celles d'Ibsamboul.

«Le temple, dit la relation, placé immédiatement sur les bords du

fleuve (le Nil), est précédé de six figures colossales debout, ayant,

depuis le sol jusqu'aux genoux, six pieds et demi; elles reproduisent

Isis et Osiris en diverses situations... Toutes les murailles et les

chapiteaux des colonnes sont couverts de peintures ou de sculptures

hiéroglyphiques, dans lesquelles Burckhardt crut reconnaître le

style d'une haute antiquité. Tout cela est taillé dans le roc vif.

Les figures paraissent avoir été peintes en jaune et les cheveux en

noir. A deux cents yards de ce temple, on aperçoit les restes d'un

monument encore plus colossal; ce sont quatre figures immenses, presque

ensevelies dans les sables, de manière qu'on ne peut déterminer si

elles sont debout ou assises...»

Mais à quoi bon nous attarder à la description de monuments aujourd'hui

connus, mesurés, dessinés, photographiés? Les récits des voyageurs de

cette époque n'ont d'autre intérêt que de nous indiquer l'état des

ruines et de nous faire voir les changements que les déprédations des

Arabes y ont apportés depuis lors.

[Illustration: «Voilà ton tombeau...» (Page 15.)]

L'espace parcouru par Burckhardt, en cette première excursion, ne

comprend que les bords du Nil, lisière extrêmement étroite, suite de

petites vallées qui viennent aboutir au fleuve. Il estime la population

de la contrée à cent mille individus, disséminés sur une bande de terre

cultivable de quatre cent cinquante milles de long, sur un quart de

mille de large.

[Illustration: Portrait de Burckhardt. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

«Les hommes sont généralement bien faits, forts et musculeux, un

peu au-dessous des Égyptiens par la taille, n'ayant que peu de

barbe et point de moustaches, mais seulement un filet de barbe

sous le menton. Ils sont doués d'une physionomie agréable, et ils

surpassent les Égyptiens, tant en courage qu'en intelligence. Curieux

et questionneurs, ils sont étrangers à l'habitude du vol. Ils vont

quelquefois ramasser en Égypte, à force de travail, une petite fortune;

mais ils n'ont pas l'esprit du commerce. Les femmes partagent les mêmes

avantages physiques; il en est de jolies et toutes sont bien faites;

la douceur est peinte sur leurs traits, et elles y joignent un grand

sentiment de pudeur. M. Denon a trop déprécié les Nubiens, mais il

est vrai de dire que leur physique varie de canton à canton; là où le

terrain cultivable a beaucoup de largeur, ils sont bien faits; dans

les endroits où le terrain fertile n'est qu'une lisière étroite,

les habitants semblent aussi diminuer de force, et quelquefois ils

ressemblent à des squelettes ambulants.»

Le pays gémissait sous le joug despotique des Kachefs, descendants du

commandant des Bosniaques, qui ne payaient qu'un faible tribut annuel à

l'Égypte. Ce n'en était pas moins pour eux un prétexte pour pressurer

le malheureux fellah. Burckhardt donne un exemple assez curieux du

sans-façon insolent avec lequel les Kachefs procédaient à leurs razzias.

«Hassan-Kachef, dit-il, avait besoin d'orge pour ses chevaux; il va

se promener dans les champs, suivi d'un grand nombre d'esclaves;

il rencontre près d'une belle pièce d'orge le paysan qui en était

possesseur. «Vous cultivez mal vos terres, s'écrie-t-il, vous semez de

l'orge dans ce champ où vous auriez pu récolter d'excellents melons

d'eau qui vaudraient le double. Allez, voici de la graine à melons (et

il en donna une poignée au paysan), ensemencez votre champ, et vous,

esclaves, arrachez cette vilaine orge et portez-la chez moi.»

Au mois de mars 1814, après avoir pris un peu de repos, Burckhardt

entreprit une nouvelle exploration, non plus cette fois sur les bords

du Nil, mais bien dans le désert de Nubie. Jugeant que la sauvegarde

la plus efficace est la pauvreté, le prudent voyageur renvoya son

domestique, vendit son chameau, et, se contentant d'un seul âne,

rejoignit une caravane de pauvres marchands.

La caravane partit de Daraou, village habité moitié par des Fellahs,

moitié par des Ababdés. Le voyageur eut fort à se plaindre des

premiers, non parce qu'ils voyaient en lui un Européen, mais au

contraire parce qu'ils le prenaient pour un Turc syrien, venu dans

l'intention de s'emparer d'une partie du commerce des esclaves, dont

ils avaient le monopole.

Il est inutile de rappeler ici le nom des puits, des collines ou des

vallées de ce désert. Nous préférons résumer, d'après le voyageur,

l'aspect physique de la contrée.

Bruce, qui l'avait parcourue, la dépeint sous des couleurs trop sombres

et il exagère, pour s'en faire un mérite, les difficultés de la route.

Si l'on en croit Burckhardt, celle-ci serait moins aride que le chemin

d'Alep à Bagdad ou de Damas à Médine. Le désert nubien n'est pas une

plaine de sable sans limites, dont nul accident ne vient rompre la

désolante monotonie. Il est semé de rochers dont quelques-uns n'ont

pas moins de deux à trois cents pieds de haut, et qui sont ombragés de

place en place d'énormes touffes de doums ou d'acacias. La végétation

si grêle de ces arbres n'est qu'un abri trompeur contre les rayons

verticaux du soleil. Aussi le proverbe arabe a-t-il soin de dire:

«Compte sur la protection d'un grand et sur l'ombre de l'acacia.»

Ce fut à Ankheyre ou Ouadi-Berber que la caravane atteignit le Nil,

après avoir passé par Schiggre, où se trouve une des meilleures sources

au milieu des montagnes. En résumé, le seul danger que présente la

traversée de ce désert, c'est de trouver à sec le puits de Nedjeym, et,

à moins de s'écarter de la route, ce qui est difficile avec de bons

guides, on ne rencontre pas d'obstacles sérieux.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 1 / 39 段